POUR CAUSE D'EXPROPRIATION
M. coquille. — Numismatographe, soixantehuit ans.
m. le comte. — Cinquante-neuf ans.
Chez M. Coquille. A un sixième étage, rue de Rivoli, proche la place des Pyramides. Aux premiers jours de juillet, ï 'après-midi. M. Coquille fait des paquets, à genoux par terre, dans une petite pièce inondée de soleil. La fenêtre est grande ouverte. Un coup de sonnette le met debout. Il va ouvrir.
m. le comte. — Bonjour, monsieur Coquille.
coquille. — C'est vous, monsieur le comte ! Entrez donc. (Ils entrent dans la pièce.)
m. le comte. — Oui... je viens passer une heure... Vous ne m'attendiez pas...
coquille. — Dame! il y a un moment que je n'avais eu l'avantage...
m. le comte. — C'est vrai. J'ai été absent cinq mois.
coquille. — Je ne vous voyais plus, je me disais : Ah çà?...
m. le comte. •— ... Chez ma belle-fille, à Florence...
coquille. — Beau pays! Avez-vous trouvé quelque chose?
m. le comte. — Non. Je n'ai pas cherché. Tout ça a été battu et rebattu... Et vous, père Coquille? Avez-vous du nouveau?
coquille. — Guère.
m. le comte. — Tant pis. Qu'est-ce que vous allez me montrer ?
coquille. — Aujourd'hui? Rien.
m. le comte. — : Rien?
coquille, triste. — Parce que, sans vous reprocher, monsieur le comte, vous tombez bien mal !
POUR CAUSE d'expropriation MO
H, le comte, qui regarde autour de lui. — En effet... des paquets... En voilà un bouleversement ! Qu'est-ce qui se passe?
coquille. — Il se passe que je m'en vais, monsieur le comte.
m. le comte. — Vous cessez ? Vous vous retirez?
coquille, avec élan. — Me retirer? Jamais !
m. le comte. — A la bonne heure!
coquille. — Je n'en ai pas les moyens... Et puis, quand même... non... Ça n'est pas quand on est depuis quarante ans numismatographe... qu'on a été l'ami de tous les grands amateurs de l'époque... non, non... on le reste jusqu'à sa mort. Je déménage, monsieur le comte, voilà ce qui se passe de simplement abominable... je dé-mé-nage!
m. le comte. — Pourquoi cela? Vous êtes pourtant bien ici ?
coquille, qui lève lesbras. — Ah ! monsieur le comte ! taisez- vous ! J'en pleurerais. Je déménage parce qu'on exproprie !
m. le comte. — Bah!
coquille. — Monsieur le comte ne savait pas?
m. le comte. — Non. Je suis arrivé d'hier... Je n'ai pas appris les nouvelles... tout l'arriéré.
coquille. — On exproprie, monsieur. On va percer une rue à l'emplacement de la maison. Une rue moderne, une horreur.
m. le comte. — Quelle rue? Comment s'appellera-t-elle?
coquille. — On n'en sait rien, monsieur le comte. Jusqu'à présent, elle est anépigraphe.
m. le comte. — Mais pourquoi? Quel besoin avait-on?...
coquille, amer. — Pour prolonger la nouvelle avenue qu'on vient de faire à travers les Tuileries... monsieur le comte... l'avenue de Peterhof . . .
m. le comte. — Ah! oui... j'oubliais.
coquille. — Vous comprenez que dans tout ça... pauvre moi, je ne pèse rien, moins qu'une médaille Bractéate!
m. le comte. — Calmez- vous, monsieur Coquille.
coquille. — Cela est facile à dire, monsieur le comte... mais...
m. le comte. — Je reconnais que vous étiez ici dans des conditions...
POUR CAUSE d'expropriation S2J
coquille. — Exceptionnelles... monsieur le comte... uniques au monde... Les Tuileries... Tout ce beau paysage dendrophore que j'avais sous les yeux depuis trente-deux ans !... Car voilà trente-deux ans que j'étais emménagé dans ces lieux, monsieur le comte.
m. le comte. — Trente-deux ans? C'est un bail!
coquille. — Hélas non ! Bail encore insuffisant... puisqu'on me jette dehors.
m. le comte. — Consolez-vous en pensant à rvnx qui sont en dessous de vous...
coquille. — Je sais... Oui, je sais que dans la vie on doit regarder en dessous de soi... ceux qui se trouvent dans une situation...
m. le comte, qui sourit. — Mais non... Je veux dire : pensez aux autres locataires d'en dessous, des autres étages...
coquille. — Oh! pardon !
m. le comte. — Ils sont à plaindre, autant que vous.
coquille. — Moins, monsieur le comte, beaucoup moins.
m. le comte. — Comment cela?
coquille. — D'abord ils avaient une moins
belle vue. Sans doute! A mesure qu'on descend et qu'on paye plus cher, la vue devient moins belle. Et puis, est-ce que ça peut se comparer? Ils ne sont pas numismatographes, les locataires d'en dessous ! Ils n'étaient pas comme moi depuis trente-deux ans dans la maison. C'était moi le doyen de l'immeuble, monsieur le comte !
U, le comte. — C'est fort ennuyeux, j'en conviens. Comment avez-vous su cela?
coquille. — Il y a un mois, monsieur le comte... J'achevais mon modeste repas du matin... et j'étais en train d'examiner un très beau taureau cornupète quand j'appris cette chose atroce....
m. le comte. — De quelle façon?
coquille. — Par le concierge, qui m'avait monté mon lait.
m. le comte. — Et alors, qu'allez vous faire?
coquille. — Partir. Il le faut. Pourrai-je vivre ailleurs seulement?
m. le comte. — Mais oui.
coquille. — Je n'en sais rien. J'étais tellement ancré ici, j'avais tellement pris l'habitude de penser que j'y mourrais, au milieu de mes cases et de mes médai 11ers...
POLR C4DSE d'expropriation "2'23
m. le comte. — Vous trouverez tout cela dans un autre logement.
coquille. — Ça ne sera plus pareil... ni disposé de la même manière. Et puis, ça n'aura pas d'histoire, le nouveau logement que je vais prendre!... Ça ne me parlera pas... ça sera comme une médaille inanimée, qui n'a pas d'inscription. Tandis que ces deux petites pièces où j'ai travaillé trente-deux ans de ma vie... mais j'écrirais dessus des volumes rien qu'à conter tout ce qui s'y est passé... C'est ici que j'ai rédigé mes nombreuses brochures... depuis ma première, sur les Ipsullices; jusqu'à celle de l'an dernier. . .
m. le comte. — ...qui a trait aux Cistophores ? et que vous avez eu l'amabilité de m'offrir avec une dédicace?...
coquille. — Oui... monsieur le comte, c'est dans ce fauteuil que se sont assis les plus grands amateurs de l'époque... et qu'ils ont daigné deviser avec moi... ici encore que j'ai vendu, à cette môme place où vous êtes, mon splendide Tétradrachme à la Chouette, à l'excellent M. Lavoix, pour le cabinet de la Bibliothèque Nationale... Enfin... enfin... ces
murs m'appartenaient... Us m'appartenaient à un tel point que j'avais cloué, depuis des années déjà, sur ma porte d'entrée, les plus curieux spécimens d'impostures, de médailles fausses et contrefaites...
m. le comte. — Cela était même d'une très heureuse originalité, Coquille!...
coquille. — Eh bien, il va falloir les déclouer... il va falloir... Ah non! je ne puis m'y faire...
m. le comte. — Et où songez- vous demeurer, en somme?
coquille, abattu. — J'ai déjà retenu.
m. le comte. — Ah! Où est-ce ?
coquille. — Peuh! de l'autre côté de l'eau... quai de la Tournelle!...
m. le comte. — Sur le quai même?
coquille. — Oui. Près de l'hôtel ci-devant de Nesmond... J'ai là, au troisième, une grande bête de pièce, trois fois grande comme ici.
m. le comte. — Mais vous serez bien mieux !
coquille. — Non, monsieur le comte.
m. le comte. — Vous aurez beaucoup plus de place.
POUR cause d'expropriation 22o
coquille. — Trop. Il ne me faut pas de place à moi. J'en avais bien assez ici.
m. le comte. — Mais vous aurez une vue admirable? Au moins aussi belle que rue de Rivoli.
coquille. — Pas laide... Sans doute... je ne peux pas dire...
m. le comte. — Comment! Notre-Dame!
coquille. — C'est bien, évidemment.
m. le comte. — Et la Seine!
coquille, qui s'ayume. — Ça surtout, la Seine, ça me dédommage, parce que j'ai toujours eu un peu d'imagination de poêle... Aussi, je sens que la Seine me fera penser.
m. le comte. — A quoi ?
coquille. — Aux monnaies qui doivent encore être dedans! Doit-il y en avoir! Hein? Si on pouvait creuser, gratter, draguer... dans cette partie-là, spécialement, qui avoisine Notre-Dame, autour des piliers de ponts... Croyez-vous qu'on en trouverait ! et de rares ! Et de belles!... Ah là là!
M. LE COMTE. — Oui.
coquille. — Tenez, je peux vous dire ça à vous, monsieur le comte, parce que vous
êtes un homme artistique, et puis que vous avez de l'amitié pour moi et que vous ne vous moquerez pas... Eh bien... les monnaies — c'est autre chose que les médailles, naturellement! — mais dans un sens ça me remue peut-être davantage... parce que ça a eu plus de vie, ça a été passionné .. mêlé à plus d'événements de toutes sortes... ça a été dans le feu et dans l'eau, ça se trouve dans la terre, les rivières et le bas de la mer... Aussi, quand j'en tiens sous ma grande loupe, là, tout près de mon œil, les soirs d'hiver, il me monte des flots d'idées, comme à un historien... Toutes ces pièces d'or, d'argent, de cuivre... et d'époques si diverses, je les vois avec les regards de l'esprit, monsieur le comte. Je les vois autrefois, au fond des petites bourses de velours et des escarcelles de peau, je les vois dans les ceintures, dans les cachettes, les coffrets, dans les paumes des mains, et au bout des doigts... aller, venir, de l'homme à la femme, du marchand à l'archer, du moine à la courtisane, et du batelier au roi... éternellement! Je songe que c'est avec ces petites hosties de métal que tous les trafics de l'histoire ancienne de France
POUR CAUSE d'expropriation 2"27
se sont faits, que tout s'est acheté... vendu... payé... trahi... que c'est ça qui faisait tuer, qui faisait aimer... Ça pourquoi ont eu lieu les guerres... Alors je suis impressionné... pour des heures... et content d'être ce que je suis... Denis Coquille, numismatographe.
m. le comte. — Et vous avez raison !
coquille. — Monsieur le comte m'approuve ?
h. le comte. — Je crois bien.
coquille. — En ce cas, monsieur le comte viendra me voir tout de même... là-bas?
m. le comte. — Certes.
coquille. — Merci. Parce que, c'est bien ça, ma crainte... que mes clients aient peur de passer l'eau. Enfin... espérons que tout s'arrangera, malgré ce départ... Tenez... avant que vous vous en alliez, faut que je vous montre une petite... où est-elle donc?... (Il cherche des yeux.) très gentille... Ah! la voilà!... (Il avise une médaille' posée sur le coin de la cheminée et la passe au comte, qui la regarde.) C'est une chemise de Chartres.
Rosalie. — Quarante &n>.
marthe. — Cinquante-huit ans.
la concierge. — Cinquante ans.
De grand matin, dans la chambre de Rosalie, sous les toits.
la concierge, qui entre. — Eh ben ? C'est donc vrai ?
rosalie. — Oui. Je m'en vas, madame Ledur. (Elle fait sa malle.)
marthe. — Ils y ont donné congé.
la concierge. — En voilà, une aflaire!
Dès que j'ai appris ça du valet de chambre du troisième, j'ai quitté ma loge. Et la cause? marthe. — Pourquoi ils la renvoient?
LA CONCIERGE. Oui.
marthe. — Rapport aux poissons.
LA CONCIERGE. — Hé?
rosalie. — Ben oui !
la concierge, à Rosalie. — Vous ne saviez point les apprêter ?
rosalie. — Mais non! Pas les poissons de la table, les poissons de la machine... en verre, où on met de l'eau dedans...
marthe. — La quarium?
rosalie. — Oui. La quarium. Eh ben, c'est à cause de ça que je m'en vas.
la concierge. — Racontez.
marthe. — Vous ne m'avez pas dit non plus la chose en menu.
rosalie. — Ben, voilà. C'est une barbarie. Vous allez voir s'il y a de ma faute? Madame a des poissons qu'elle aime bien, comme des oiseaux, autant dire.
marthe. — Des poissons comment?
rosalie. — Des poissons fins.
la concierge. — Bah! De quelle couleur?
rosalie. — Des rouges, des blancs.
la concierge. — Puh ! Comme dans les bassins, alors?
rosalie. — Oui. Mais mieux.
marthe. — Gros qu'ils sont?
rosalie. — Mon petit doigt.
la concierge. — C'est-y point féroce?
rosalie. — Non.
marthe . — Beaucoup, vot'dame, qu'elle en a?
rosalie. — Six. Y en avait six. Trois blancs, deux rouges, et puis un autre un peu plus rouge, comme sirop de groseille. Une espèce de poisson de chez les nègres... oui... paraît qu'ils ont de ça par là... Ce qui en fait la jolie beauté... c'est qu'ils ont trois queues, ces goujons-là. Comprenez-vous?
la concierge. — Trois queues?
rosalie. — Oui, madame Ledur.
marthe. — On les voyait?
rosalie. — Comme je vous vois... C'était pas des queues de turbot, mais enfin trois petites... ben gentilles... et fines comme pelure d'oignon... Oui.
la concierge. — Alors, qu'est-ce qu'est arrivé ?
rosalie. — Madame sa congédié de Paris la semaine dernière pour quatre jours, rapport à sa tante de Glermont qui rendait du sang, que ça la tourmentait... Alors qu'elle m'a dit : « Pendant que je ne serai pas là, soignez bien les petits en mon absence, Rosalie! Je vous les recommande. »
Marthe. — Les petits, c'est eux ?
rosalie. — Oui. — « N'ayez crainte, madame. » La v'ià à Glermont.
la concierge. — Le chat du second les a boulottes ?
rosalie. — Vous n'y êtes point. C'est pire encore. Dès le lendemain... j'arrive pour leur y donner à manger...
MARTHE. — Quoi?
la concierge. — De la viande?
rosalie. — Non. Des petits grains à part... Des vers exprès.
la concierge. — Pouah!
rosalie. — Qu'est-ce que je vois? Le beau qu'était crevé.
la concierge. — Le sirop de groseille?
rosalie. — Oui ?
marthe. — Seigneur !
PETIT POISSON. . . 23o
Rosalie. — L'était sur le dos, le ventre blanc, comme une quenelle, ma chère! J'ai eu beau de l'éveiller avec le manche d'une fourchette, et de lui parler... rien... Plus d'enfant...
LA CONCIERGE. — Alors ?
rosalie. — Alors j'étais pas dans mes souliers ! Juste celui-là ! Si encore c'avait été un des petits blancs !
marthe. — Ou des rouges?...
rosalie. — Mais le trois-queues ! Croyezvous !
la concierge. — Qu'est-ce vous avez fait?
rosalie. — Je l'ai sorti de la quarium... je l'ai essuyé... je l'ai enveloppé dans de l'ouate... mis dans une vieille boîte d'allumettes... et le jour même... j'ai couru au quai... vous savez bien ? le quai... là-bas?
la concierge. — La Mégisserie?
rosalie. — Oui, où il y a toutes les bètes...
marthe. — Pour acheter son petit frère?
rosalie. — Dame ! Je sentais que si madame ne le trouvait pas en revenant, mon affaire était sûre. Me v'ià donc. Le premier marchand à qui je le sors me dit tout de
suite : « Ma brave dame, vous aviez là un beau poisson. C'est toute rareté... Ça vaut cinquante francs, une pièce comme ça ! »
marthe. — Cinquante francs !
la concierge. — C'est-il permis à une chrétienne de mettre de l'argent à ça, quand il y a tant de misère !...
marthe. — Je pense bien que vous n'avez pas été assez bête, à ce prix-là ?...
rosalie. — Oh! si. Je l'aurais fait... Plutôt que de perdre ma place!
la concierge. — Ah ben, moi!
rosalie. — Mais n'y en avait pas. Partout où j'ai été... J'ai peut-être entré dans dix boutiques!... partout, même réponse: « Nous n'en avons point... En écrivant à Marseille vous en trouveriez peut-être... »
MARTHE. — Hé là!
la concierge. — En ce cas, comment?...
rosalie. — Je me suis rabattue sur un petit de cinquante centimes qui s'en rapprochait...
la concierge. — Combien qu'il avait de queues?
rosalie. — Une seule ! Bien entendu !
la concierge. — Et vous ne pensiez pas que vot' dame...
rosalie. — S'en apercevrait? Si. Et puis, par iostants, j'espérais que non. Je me disais: une fois dans l'eau, ces petites bêtes-là... Ça se confond...
marthe. — Mais les queues, ma fille?
rosalie, impatientée. — Ah les queues! les queues ! Je pensais : elle croira qu'il les a perdues là !
la concierge. — A la bataille?
rosalie. — >"on. Mais... une maladie...
est-ce que je sais ? Enfin, il me fallait un compte de six poissons.
la concierge. — Allez? La suite?
rosalie. — Dès le soir, l'autre était avec ses camarades.
la concierge. — Ils faisaient bon ménage?
rosalie. — Excellent. Et puis, bref, hier, madame revient. J'y ouvre la porte. Son premier mot : « Les petits, Rosalie ? — Vont très bien, madame. Ils ont été sages comme des images. » Elle y va tout droit, se penche sur la quarium... j'avais le cœur sur le gril... et puis je la vois qui change de figure.
martre. — Elle avait aperçu le nouveau? rosalie. — « Qu'est-ce que c'est que ce poisson-là? On m'en a changé un. — Mais, madame... — On m'en a changé un I! » — Elle trempe sa main...
la concierge. — Dans la quarium?
rosalie. — Oui... attrape le poisson... me le met sous le nez : « Est-ce que c'est mon trois-queues, ça ? dites ?» La fenêtre était grande ouverte... elle le jette dehors... ma chère, tant elle avait de chagrin... Je vous ai dit qu'elle adore les bêtes. Et puis, tout à coup devenue calme: « Avouez, ma nlle, à présent. Avouez, ça vaudra mieux. Je ne vous gronderai pas.» Alors, moi, j'ai avoué...
la concierge. — Ah 1 la bêle!
rosalie. — Et quand j'ai eu avoué...
la concierge. — Elle vous a donné congé?
rosalie. — Oui.
marthe. — Parbleu !
la concierge. — Voilà ce que c'est! Il ne fallait pas avouer. Et, dites -moi donc? Est-ce qu'il s'était fait du mal ?
rosalie. — Qui ça?
la concierge. — L'autre poisson en tombant?
Rosalie. — Ah! je ne sais pas. Je ne lui ai pas demandé.
la concierge. — Et vous voilà sans place?
ROSALIE. — Oui.
la concierge. — Qu'est-ce que vous allez faire?
Rosalie. — Me replacer.
la concierge. — Voulez-vous que je vous indique un bon bureau?
Rosalie. — Oh! ils se valent tous.
la concierge. — C'est comme les locataires. Tous même graine.
marthe. — On m'a dit qu'il y avait un bon bureau rue du Cherche-Midi.
Rosalie. — Non. C'est pour des nourrices.
Marthe. — Oh! Et puis, vous trouverez bien.
Rosalie. — Bonne à tout faire... sans doute, on trouve toujours. Mais, dame... je ne veux plus de maîtresse qui ait des poissons lointains... Non. Ce que je leur dirai avant d'entrer: « Pardon. Y a-t-il des trois-queues chez vous? J'ai besoin de savoir avant. »
la concierge — Oui, ça sera plus sur.
Enfin, dans votre autre place, quand vous aurez une heure de sortie, passez donc, entrez.
martiie. — Mais oui
la concierge. — Vous me trouverez toujours. La maison est bien gardée. Si je ne suis pas à la loge, c'est que je suis dans l'escalier, ou dans une des chambres en haut, ou en face, chez la fleuriste. Mais je ne suis jamais bien loin.
rosalie. — Entendu, madame Ledur. Là...
Vlà ma malle finie... Faut que je descende le dire à madame et lui donner mes clefs.
la concierge. — Elle veut la visiter?
rosalie. — Oui. Pour voir si je n'emporte pas le piano.
marthe. — Ou ben le trois-queues.
la concierge. — Pour le faire empailler.
rosalie. — N'empêche que la vie est tout de même contrariante!
DANS UNE AUTRE PATRIE
DANS UNE AUTRE PATRIE
henri. — Trente-cinq ans.
jeanne. — Vingt-neuf ans.
Chez Henri. Appartement de garçon. Sept heures du soir, au mois de mars. Henri, en tenue de voyage, attend près du feu, Vœil fixé sur la pendule. Jeanne entre, très nerveuse.
henri. — Enfin, te voilà!
jeanne. — Oui.
henri. — Ah! ma chérie! J'avais peur... Si tu savais ?...
jeanne. — De quoi?
henri. — Que tu ne te sois ravisée... que tu ne viennes pas.
jeanne. — Mais non. Je t'avais promis. Ça y est.
henri. — Je n'ose pas y croire.
jeanne. — Moi non plus... Crois-y tout de même, va. Et ne perdons pas de temps.
henri. — Tu m'aimes?
jeanne. — Cette question? Sans ça je ne serais pas ici.
henri. — C'est vrai! Comme tu es bonne! De tout quitter !
jeanne. — N'est-ce pas? Cette vie de Paris, mes habitudes... mon abonnement du mardi. Ne dis donc pas de bêtises, tiens. Tu as les billets ?
HENRI. — Oui.
jeanne. — Ceux que nous avions dits?
Circulaires? Milan, Venise, la côte dalmate.
henri. — Oui. Bons pour trois mois.
jeanne. — Tout est arrangé pour le sleeping?
henri. — Tout. J'ai deux excellentes places. Ah! bien-aimée...
jeanne. — A quelle heure exacte?
...DANS UNE AUTRE PATRIE!... 24o
henri. — Huit trente-cinq.
jeanne. — Partons.
henri. — Pas encore. Il est sept heures trois. Nous avons plus d'une heure. Causons un peu. Embrasse-moi. Tu ne m'as pas embrassé! (Il va à elle.)
jeanne, qui se laisse embrasser. — Nous avons bien le temps, maintenant. Nous nous embrasserons en wagon, sous les tunnels, en bateau .
henri. — En gondole!
jeanne. — Comment donc ! Partout. A table, à pied et à cheval. Trois mois pour ça.
henri. — Trois mois... et toute la vie?
jeanne, qui passe la main sur son front. — C'est juste. J'oubliais.
henri. — Quel drôle d'air tu as, ma mignonne! Est-ce que tu regrettes?...
jeanne. — Moi? Pas du tout. Je le referais.
henri. — Alors?
jeanne. — Rien. Seulement... ne fais pas attention. Je suis un peu crispée... Tu comprends? A l'idée que j'ai tout coupé derrière moi... comme ça... Mon mari... passe encore?
henri. — C'est une canaille !
jeanne. — Bien entendu. Si c'était un honnête homme, si c'était toi...
henri. — Merci.
jeanne. — Je ne le lâcherais pas.
henri. — Un homme qui te bat. Quand c'est toi qui as la fortune ! C'est un lâche ! Et un imbécile, surtout.
jeanne. — Il ne s'agit pas de lui... mais de...
henri. — Ah! je devine.
jeanne. — Tu es malin.
henri. — Tu penses à ta fille, je parie? Je le parierais ?
jeanne. — Ça t'étonne?
henri. — Non. Mais...
jeanne. — Mais quoi ? Parle.
henri. — Tu m'en voudras ?
jeanne. — Est-ce que je peux t'en vouloir de quelque chose, au point où j'en suis? S'il y a une personne à qui j'en veuille... c'est à moi...
henri . — Tu te crois une mauvaise mère?... Allons, avoue-le ?
jeanne,— Pas une fameuse, en tout cas.
DANS UNE AUTRE PATRIE !... '1
henri. — Eh bien, tues dans l'erreur, mon petit chat, la plus grossière... Mais certainement. Quel mal fais-tu à Louisette en partant avec moi ?
Jeanne. — Et quel bien?
henri. — Tu réponds à côté. Si nous étions restés... infailliblement, un de ces jours prochains... très prochains... la chère petite, qui n'est pas bête, se serait aperçue de notre liaison. Est-ce moral ? Je te le demande? Est-ce notre devoir d'étaler sous les yeux purs d'une enfant?... Non, n'est-ce pas? Tandis que, de la manière dont nous nous y prenons... c'est parfait.
jeanne. — À ce point-là? Tu trouves.
henri. — Sans doute. Tout est sauvegardé. Nous partons ensemble. Je t'enlève.