JEANNE
Tu m'enlèves, L'oiseau chante...
henri. — Ne m'interromps pas. Qu'est-ce qui va se passer? • jeanne. — Je me le demande.
henri. — C'est bien simple. Ton mari sera
furieux, mais pas surpris. Mais non... Il sentira qu'il n'a que ce qu'il mérite. Quel est son intérêt? De ne pas faire de bruit. Il n'en fera pas.
jeanne. — Que dira-t-il à Louise?
henri. — Ce que lui commandera son rôle de père... Il lui racontera une histoire... que tu as été obligée de t'absenter... un voyage d'affaires... un héritage...
jeanne. — De l'autre côté de l'eau...
henri. — Oh I assez ! Je ne comprends rien à ce parti pris de plaisanterie amère que tu as ce soir... Je ne trouve pas que tout ça soit risible, à te dire vrai !
jeanne. — C'est pour ne pas pleurer.
henri. — Alors, à la bonne heure.
jeanne. — Continue.
henri. — Certainement, tout s'arrangera pour le mieux. Ta fille ? Mais, d'abord, tu sais que ton mari ne la rendra pas malheureuse... D'ailleurs, les enfants ont du bonheur en eux quoi qu'il arrive autour d'eux. C'est la grâce d'état de leur âge. Et, plus tard, tu la retrouveras, grandie, embellie. Une mère et une lille ne sont jamais séparées. Enfin, tu es à
...DANS UNE AUTRE PATRIE !... *2t9
une étape de ta vie, ma chère, où il te faut choisir entre deux devoirs... celui de la maternité et celui de l'amour.
jeanne. — Sacrifier le premier au second.
henri. — Il n'est pas question de sacrifice. Je te parle de choix, de choix momentané, passager... Plus tard, tu me lâcheras pour ta fille, je m'en doute bien à l'avance, et tu regretteras le présent. Mais aujourd'hui, ce soir, tu m'aimes, tu me l'as dit, je t'aime ; l'amour passe avant tout, avant mari, enfant, et cœtera. Es-tu plus amante que mère? Tu ne réponds pas? Oui, tu es plus amante puisque tu t'es donnée à moi, que tu as accepté de fuir à l'étranger, de tout abandonner et que te voilà.
jeanne. — Tu as raison.
henri. — As-tu dîné?
jeanne. — Non.
henri. — Pourquoi?
jeanne. — Je n'avais pas faim.
henri. — C'est idiot. On mange. Dans les grandes circonstances, il faut se soutenir. Enfin, nous achèterons tout au buffet. . Comment es-tu partie?
jeanne. — Comme ça, tout simplement.
henri. — Ton mari dînait bien en ville, comme il devait?
jeanne. — Oui.
henri. — Alors, tu étais seule. Ça a été à merveille.
jeanne. — Je suis sortie telle que, sans bagage, avec un petit sac à la main.
henri, désignant le sac. — Tes bijoux?
jeanne. — Oui. J'ai dit que je rentrerais tard, qu'on ne m'attende pas.
henri. — Et... la... petite? Tu lui as dit adieu?
jeanne. — Non.
henri. — Comment?
jeanne. — C'est Clara qui l'a couchée; je l'ai embrassée tantôt... Mais, ce soir, je ne suis même pas entrée dans sa chambre.
henri. — Oh! pourquoi?
jeanne. — Parce que je sentais que je ne serais peut-être plus partie.
henri. — Tu as mieux fait, alors. (Un silence.) Je te remercie.
jeanne. — Pas de quoi.
henri. — Si. Tu me donnes là une grande preuve... ah ! oui !
...BANS UNE AUTRE PATRIE !... '2ol
jeanne. — Parlons d'autre chose! C'est la voiture que j'ai vue en bas devant la porte?
uenri. — Oui. Un bon coupé de cercle avec une boule. Ah! si tu savais comme je suis heureux ! Pense que demain, dans la journée, nous serons à Milan ! Milan !
jeanne. — Milano ! Faudra que je m'achète de tout à Milan ! Une complète garde-robe.
henri. — Je t'achèterai tout. Je te paierai le Dôme. Tout ce que tu voudras.
jeanne. — Eh bien, filons, filons !
henri. — Tu es pressée?
jeanne. — Impatiente.
henri. — Chérie !
jeanne — Oh! ce n'est pas ce que tu crois! Mais je n'aime pas les sottises réfléchies. Du moment qu'on fait une insanité... faisons-la vite, à fond, et que ça soit réglé. Houp !
henri. — Une sottise ! Une insanité! Oh ! un délire d'amour ! Oui. Une folie de paradis !
jeanne. — Si tu veux.
henri. — Oh! le beau, le cher départ! Tu ne m'écoutes pas? Où as-tu la tête?
jeanne, grave. — Je pense au retour.
POUR LE TENNIS
POUR LE TENNIS
JACQUES DE LIGXAN.
PAUL POURT1.N.
MADAME DE LIGNAN.
louis. — Le valet de chambre.
La chambre à coucher de Lignai. Fenêtres ouvertes. Cinq heures du matin, en mai. Jacques vient de se lever, il est habillé, en complet de flanelle légère. Louis entr'ouvre doucement la porte et passe la tête.
Jacques. — C'est lui?
louis. — Oui, monsieur.
jacques. — Qu'il entre (Paul Pour tin est introduit.) Merci. Tu n'es pas en retard.
Ils se serrent la main.
pourtin. — Gomment es-tu?
jacques. — Très bien.
pourtin. — La nuit?
jacques. — Excellente.
pourtin. — Dormi?
jacques. — Tout de même. Et Sermaize?
pourtin. — Il est dans la voiture.
jacques, contrarié. — En bas?
pourtin. — N'aie donc pas peur. Au tournant de la rue. On ne peut rien voir de tes fenêtres.
jacques. — C'est qu'il ne faudrait pas que ma femme...
pourtin. — Elle ne se doute de rien?
jacques. — Pas l'ombre.
pourtin. — Qu'est-ce que tu lui as dit?
jacques. — Que je me lèverais de très bonne heure, pour un tennis monstre, à Puteaux.
pourtin. — Et elle a cru?
POUR LE TENNIS SR
jacques. — En plein. Ah ! il va être coquet, le tennis !
pourtix. — Calme-toi. Je te trouve nerveux.
jacques. — Non.
pourtix. — Si. (Un moment de silence.) Dismoi, tu es toujours dans les mêmes dispositions?
jacques. — Toujours.
pourtix. — Tu veux le tuer?
jacques. — Je veux.
pourtix. — A quoi bon?
jacques. — Ça me fera plaisir. On n'a pas tant d'occasions...
pourtin. — Et si c'est lui?...
jacques. — Qui me crève?
pourtix. — Oui.
jacques. — Eh bien, il me crèvera. J'envisage ça aussi. (Il prend une enveloppe cachetée dans un tiroir.) Tiens, voilà une petite lettre. Si j'écope tu la remettras à ma femme.
pourtix. — Oui, mais tu n'écoperas pas.
jacques. — J'espère.
pourtix. — Je t'en prie, Jacques, ne le tue pas.
jacques. — Ah çà ! tu m'embêtes. De quoi te mêles-tu? Es-tu son témoin, ou le
mien? Jamais je ne lui pardonnerai... Je le hais. Il s'est vanté d'avoir été, à dix-sept ans, l'amant de ma mère...
pourtin, avec un élan de fausse franchise. — Tu sais bien que ça n'est pas vrai?
Jacques. — Oui... enfin, peu importe.
pourtin. — Un sale coup ne te suffirait pas? Flanque-lui donc un sale coup!
jacques. — Mais pourquoi tiens-tu tnnt que ça à ce que je le ménage ?
pourtin. — Pour te ménager. Avec l'idée de le tuer à tout prix, tu vas perdre le sang-froid, et t'enferrer. Je te connais.
jacques. — Non. Et puis en voilà as>ez. Le docteur?
pourtin. — Nous allons passer le prendre.
jacques. — Ça va bien. (Le bouton de la porte remue.) Chut. (On frappe.) Qui est là?
une voix de femme. — C'est moi, mon ami.
Les deux hommes échangent un impérieux coup d'œil.
jacques, gaiemmt. — Entrez, chère amie.
Elle entre, elle est en robe d'intérieur du malin.
POUR LE TfHUIS 259
madame de lignan. — Bonjour. (Elle aperçoit Pourtin.) Oh! pardon, monsieur! je suis confuse... dans ce négligé... Si j'avais su. Je croyais que Jacques était seul...
jacques. — Il n'y a pas de mal. Pourtin n'est pas un étranger. C'est un intime. Il est venu me chercher... figure-toi. (Il sonne. Le valet de chambre parait.) Louis, préparez mes raquettes.
louis. — Bien, monsieur. (Il sort.)
pourtin — Comme vous êtes matinale, madame !
madame de lignan. — Oh! ça ne m'arrive que bien rarement. Mais il faisait si beau ! Le soleil m'a réveillée. Je me suis levée presque en même temps que lui. Et comme je savais que Jacques devait partir de très bonne heure... je venais lui dire bonjour...
jacques. — Et adieu?
madame de lignan, rectifiant avec tendresse. — Au revoir.
pourtin. — Bien entendu.
madame de lignan. — C'est donc si amusant que ça?
jacques. — Le tennis? Ah I demandez à Pourtin.
pouRTiN. — Passionnant, madame.
MADAME DE LIGNAN. — Moi, j'y ai JOUé
plusieurs fois... Ça ne m'a pas encore prise !
jacques. — Savez- vous ce que vous devriez faire, ma chère amie?
MADAME DE LIGNAN. — Quoi ?
jacques. — Vous devriez venir avec nous.
pourtin. — Oui. Voilà une exellente idée!
madame de lignan. — Oh! merci. Je vous gênerais. Et puis, je ne suis pas prête.
pourtin. — Nous vous attendrions.
madame de lignan. — Ce serait trop long. Une autre fois... je ne dis pas non. Moi, pendant ce temps-là, j'irai chez Doucet.
jacques. — C'est ça. Eh bien, ma chère amie...
madame de lignan. — Je vous laisse. (Elle tend la main à son mari.)
jacques, qui la prend. — A midi!
madame de lignan. — Bien exactement?
jacques. — Je vous le promets.
madame de lignan, à Pourtin. — Cher monsieur...
POUR LE TENNIS 261
pourtin, qui s'incline. — Madame...
Elle sort. Les deux hommes attendent qu'elle se soit éloignée.
pourtin. — J'ai eu chaud.
jacques. — Pourquoi?
pourtin. — Quand tu lui as proposé de venir.
Jacques. — Je savais qu'elle n'accepterait pas. Et puis, c'était pour voir si elle avait des soupçons. Pauvre petite ! (Il regarde les murs de sa chambre et soupire.)
pourtin. — Tu regardes?
jacques. — Oui. Je me mets tout ça dans l'œil. (Il va prendre sur la cheminée un petit portrait de sa femme.) Une photographie faite à Xaples, tiens!... pendant ce voyage...
pourtin. — Allons! viens! viens!
jacques. — Tu as raison. Il ne s'agit plus de bètiser. Sais-tu à quoi je pense?
pourtin. — Non. Tu medirasça en voiture. Hop)
jacql'es. — Je pense que je peux être embroché pendant que ma femme « essaye ». Tr»''S parisien.
pourtin. — Des bêtises!
Le valet de chambre entre. FI est très troublé.
le valet de chambre, arrêtant son maître au passage. — Monsieur...
jacques. — Quoi?
le valet de chambre, tout bas. — Bo... bonne chance, monsieur!
jacques. — Merci, Louis.
le valet de chambre. — Monsieur s'habillera ce soir?
jacques. — Peut-être l (Il sort en lutte avec Pourtin.)
madame janbois. — Quarante-neuf ans.
m. janbois. — Cinquante-huit ans.
Eugénie janbois. — Vingt-six ans.
Chez les Janbois. Au quatrième, rue de Babylone. Neuf heures et demie du soir, en hiver. M. Janbois s'habille. Madame Janbois s'habille. Eugénie s'habille. Les portes des chambres sont ouvertes.
janbois, entrant dans la chambre de sa femme. Il est en pantalon noir, sans gilet ni habit. — Ma bonne !
madame. — Edmond?
janbois. — C'est intolérable!
madame. — Quoi, encore?
janbois. — Mes faux cols. Ils sont plus mous que jamais. De la pâte de guimauve. Je dis que je les veux comme du fer... Du fer! c'est pourtant français, ce mot-là !
madame. — Je les recommande chaque fois à la blanchisseuse.
janbois. — On la change.
madame. — Merci! Je ne trouverais personne pour repasser comme elle mes mouchoirs et mon linge fin.
janbois. — N'en parlons plus. Ah! Seigneur! (Il courbe la tête.) J'ai aussi mon pied qui m'élance.
madame. — Tu te plains tout le temps. Et moi? Crois-tu que je suis heureuse, dans mes souliers de bal vert d'eau? Si tu as des cors, coupe-les.
janbois . — C'est très dangereux. Mais non, moi, je sais d'où ça me vient. Ça vient de mes bottines vernies qui commencent à se faire un peu justes... Voilà six ans que je lésai; elles sont comme neuves. Je les mets très rarement.
madame. — Nous sortons si peu!
janbois. — Tu trouves? Nous sortons quand on nous invite. Enfin, elles me blessent légèrement, au pouce. J'ai toujours pensé aussi que mon pied devait grandir.
madame. — «Habille-toi donc au lieu dédire des inutilités.
janbois. — Nous avons tout le temps. Il n'est que neuf heures.
madame. — Je ne veux pas arriver tard chez les Bémol. Je tiens à avoir une bonne chaise pour la soirée, et à ne pas être dans une porte.
janbois. — Nous arriverons, nous arriverons. C'est moi qui serai dans la porte, et debout, jusqu'à trois heures du matin.
madame. — Et puis, pour Eugénie. Il faut qu'elle soit là bien avant le bal, qu'on ait le temps de la voir un peu. Elle n'est pas laide, cette petite, quand elle veut.
janbois. — Elle a des choses de toi.
madame. — En moins bien. Elle a ton nez, le nez des Janbois.
janbois. — Oui. Mais elle est bien gentille tout de même.
madame. — Sans doute. J'ai passé par là. C'est égal ! Il serait joliment temps de la caser. Elle marche sur vingt-sept. Et c'est qu'elle les paraît.
janbois. — Pas le soir.
madame. — Oh! Oh! Et puis, elle ne sait pas s'arranger... Il faut que j'y aie l'œil, tiens... Sans ça...
janbois. — Eh bien, occupe-t'en... Moi, je vais tâcher de trouver un faux col potable. (Il passe dans sa chambre.)
madame. — Nini !
Eugénie, d'à côté. — Maman?
madame. — Viens donc, ma reine.
Eugénie. — Voilà. (Elle est en jupon, à moitié coiffée, son peigne à la main.)
madame . — Écoute-moi bien, ma mignonne. Qu'est-ce que tu me conseilles, dans mes cheveux ? Mon croissant de jais bleu ? ou mon oiseau caroubier?
eugénie. — Dame. Je ne sais pas, moi, maman. Les deux te vont si bien...
madame. — Oui. Mais je ne peux pas mettre les deux.
eugéme. — C'est dommage. Tu crois que
si tu perchais l'oiseau dans le croissant... ça ferait laid?
madame. — Tais-toi. J'aurais l'air de la reine Ranavalo.
eugéme. — Quelle robe mets-tu?
madame. — Cette question! Ma verte à dentelles blanches! Toujours! Tu sais bien que je n'ai que celle-là. JN'ous ne sommes pas dans une situation de fortune qui me permette d'avoir trois ou quatre toilettes de bal. Enfin ! l'important, c'est que tu sois bien, toi. On ne va dans le monde que pour toi, tu le sais.
eugéme. — Oui, maman.
madame. — Pourquetu te maries... tâcher de décrocher...
eugénie. — Oui, maman.
madame. — Penses-tu que tu as vingt-six ans ?
eugénie. — Oui maman.
madame. — Presque passés? Y penses-tu bien?
eugénie. — Je ne pense qu'à ça.
madame. — A la bonne heure. Embrassemoi. (Elle s'avance.) Sans me toucher... Tu m'enlèverais ma poudre. Allons ! Espérons que
ce soir... Ah ! il ne faut qu'un soir... Ton père, ça s'est fait en un soir... On m'avait parlé de lui comme d'un jeune homme de grand avenir... qui aurait plus tard une position superbe. Tout ça... par malheur, ne s'est pas réalisé...
Eugénie. — Gomment ! Tu trouves que papa... oh !...
madame, radoucie. — Sous-chef à l'Agriculture... sans doute, ça n'est pas déshonorant.
Eugénie. — Dis que c'est superbe! Dans un ministère ! où il a son bureau à lui tout seul !... chauffé !
madame. — Je regrette bien qu'il ne puisse pas apporter du bois à la maison.
eugénie. — Et la Légion d'honneur!
madame. — Oh ! aujourd'hui !
eugénie. — Moi, je suis bien fière de papa!
madame. — Moi aussi, sans doute... il est surtout fier de moi, ton pauvre père ! Et il a raison. Il se rend compte que s'il ne m'avait pas... Si vous ne m'aviez pas, vous deux, pour veiller à tout... Encore un mot? Tu vois le mètre... là... sur la cheminée, à côté de mes dessous de bras? (Eugénie l'a trouvé.) C'est ça.
Prends mon tour de (aille. (Eugénie passe le mètre autour du corps de sa mère.) Combien?
eugénie. — Quatre-vingt-neuf.
janbois, qui vient de rentrer. — Comme les immortels principes !
madame. — Je suis contente. J'ai maigri.
janbois, à sa femme. — Parfait. Tu t'es occupée de ta fille?
madame. — Oui. Elle sera très bien. (.4 Eugénie.) Va vite passer ta robe. (La rappelant.) Ecoute donc encore un peu : qu'est-ce que tu fais avec ton peigne pour le mettre dans cet état-là? Tu cognes des clous avec?
eugénie. — Non, maman. C'est mes cheveux qui sont si longs et si épais, qui s'accrochent... Toutes les dents se cassent.
madame. — Si longs... si épais... Cependant, ma petite fille... j'ai des cheveux aussi, moi, Dieu merci!
janbois. — Ce n'est pas du tout la même chose; toi. ma bonne, c'est un faux chignon tout fait...
madame. — Est-ce que je te parle? Va donc travailler à ton nœud de cravate. Tu en as toujours pour une heure. (Eugénie s'esquive.)
Faux chignon... Bien sûr que je ne peux pas avoir mes cheveux de jeune fille... Tu sais si j'en avais? Une sortie de bal! J'aurais pu... oui. Mais, voilà ! Aujourd'hui que je n'ai plus quarante ans... tu m'humilies devant ta fille.
janbois. — Tu es folle.
madame. — Va-t'en! Laisse-moi m'habiller.
janbois. — Tu ne peux plus t'habiller devant moi?
madame. — Non. D'ailleurs, je vais me remettre à être coquette. Je vois bien que j'ai eu tort de me négliger... de me laisser aller...
janbois. — Ridicule ! Et moi? Est-ce que j'en fais, de la coquetterie avec toi? Depuis le temps que je porte des ceintures de flanelle et que je ne mets plus d'odeur dans mon mouchoir. Enfile ta robe verte, va. Je vais passer mon habit. ( Une fois près de la porte.) Si je mettais mon vieux?
madame. — Ton neuf! ton neuf!
janbois. — Bon. Je vais mettre le neuf.
Ne te fâche pas. Ce que j'en disais, moi, c'était pour économiser... (Il sort.)
eugénie, entrant habillée, coiffée, un peu « paquet », mais touchante, charmante maigre
tout. — Me voilà, maman, je suis prête. Est-ce que je suis gentille?
madame. — Je te dirai ça tout à l'heure. Ton père m'a mise en retard.
Eugénie. — Veux-tu que je t'aide?
madame. — Oui. Prépare-moi mes gants.
Regarde si les boutons tiennent. Mon éventail en plumes? Mon mouchoir. Mon bracelet.
eugéme. — Ton gros serpent?
madame. — Oui. Ah! ma pauvre petite!
Vous ne saurez jamais, les enfants, tout le tourment que vous nous causez !
Elle s'habille fiévreusement. Elle a passé la robe verte à dentelles blanches qui craque comme du papier glacé.
janbois, entrant. — Ça y est?
madame. — C'est ça. Maintenant, tu vas nie bousculer, toi !
janbois. — Mais non.
eugénik. — Comme tu es beau, petit père !
madame. — Regarde-moi. Tu as un ruban rouge trop grand.
janbois. — Parce que ma boutonnière n'est pas assez petite. Sans ça, je le perdrais.
274 LES DÉJ'AHTS
eugéisie. — Moi je ne trouve pas ça laid, un grand ruban. Ça a quelque chose de militaire.
madame. — Allons donc I Ton père a l'air d'avoir un nœud de cotillon, oui ! A propos, tu le danseras, le cotillon? J'y compte.
eugénie. — Oui, maman.
madame. — Tâche de te faire inviter par le fils Bémol.
Eugénie. — Mais, maman...
madame. — Je t'aiderai. Toi, de ton coté, mets-y du tien... Tu ne valses pas mal. Tache d'avoir le fils Hémol... Tu ne lui déplais pas. Je le sais.
eugénie. — Mais oui, maman. Mais c'est que...
madame. — Quoi ?
eugénie. — C'est qu'il me dit quelquefois des choses...
madame. — Quelles choses?
eugénie. — Pas convenables.
janbois, inquiet. — Ah!...
madame. — Eh bien! tu n'as qu'aie laisser parler, sans lui répondre. Il sera bien attrapé. Là. J'y suis. Edmond?
janbois. — Ma bonne?
POUR LE LAL ^iO
madame. — Tu as les clefs ?
IANB01S. — Oui.
madame. — Le bougeoir pour en bas?
janbois. — Oui.
.madame. — Trente-quatre sous pour le liacre ?
janbois. — Oui.
madame. — Nous tâcherons de nous faire ramener. Mets mon éventail dans ton paletot. Et ne le casse pas.
janbois. — N'aie donc pas peur.
madame, à sa fille. — Nini? Tu as dit qu'on nous prépare le restant du poulet et de la salade, si nous avons faim cette nuit en rentrant?
Eugénie. — Oui, maman.
madame. — Partons. (La bonne parait.) Jeanne, ma fille. Prenez garde au feu. Et une boule dans mon lit.
la bonne. — Bien, madame.
La porte sur le palier est ouverte.
m ad ame, à son mari. — Descends le premier, Edmond. Au moins comme ça... si tu tombes... tu ne m'entraîneras pas.