UNE AMIE
A Paris, en décembre. Cinq heures du soir.
l'amie. — Alors, votre femme est sortie?
monsieur. — Oui, madame.
l'amie. — Je le regrette. J'aurais été heureuse de l'embrasser en passant. Je vais l'attendre.
monsieur. — Si vous voulez. Cependant,
j'ai peur qu'elle ne rentre tard. Surtout
aujourd'hui.
l'amie. — Pourquoi?
monsieur. — Nous parlons demain.
l'amie. — Ah !
monsieur. — Mais oui.
l'amie. — Effectivement, j'ai aperçu des malles dans l'antichambre... Vous partez... tous les deux ?
monsieur. — Tous les deux.
l'amie. — Où cela?
monsieur. — Dans le Midi.
l'amie. — Heureux mortels!
monsieur. — Ne dites pas ça, madame!
Ce qu'on nous a dit de fois : heureux mortels, depuis quinze jours ! Vous ne pouvez pas vous en faire une idée. Je commence à m'en lasser.
l'amje. — Sérieusement, vous trouvez que vous êtes à plaindre?
monsieur. — Non. Mais peut-être pas à envier.
l'amie. — Mais si. Mais si... Le Midi! (Elle soupire.) Le ciel bleu... les fleurs. Ah! Dieu ! je ne peux pas regarder les affiches les belles affiches tentantes d'Hugo d'Alesi sans avoir les larmes aux yeux.
monsieur. — A ce point-là?
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l'amie. — A ce point-là. Je bats des ailes... j'aspire à l'azur... aux brises méditerranéennes... tièdes délices.
monsieur. — Vous n'êtes pas romance à moitié.
l'amie. — La romance a du bon. Oui, je regrette bien de ne pas pouvoir y aller, moi, dans le Midi !
monsieur. — Qu'est-ce qui vous en empêche ?
l'amie. — Tout. Les occupations de mon mari, les enfants... la question d'argent. Mais vous, puisque vous êtes si peu enthousiastes, pourquoi partez-vous ?
monsieur. — Ce n'est pas moi. Si j'étais seul... Paris n'est jamais si chaud que l'hiver.
l'amie. — N'exagérez pas.
monsieur. — C'est à cause de ma femme que je me déplace. Pour sa santé.
l'amie. — Ah!
monsieur. — Le médecin veut le Midi.
Entre nous, à son point de vue, il n'a pas tort. Dès que nous arrivons chaque année à cette époque-ci, Gabrielle n'en peut plus, elle est sur le flanc.
l'amie. — De quoi?
monsieur. — De quoi? Mais de son été.
l'amie. — Elle ne se repose donc pas, l'été?
monsieur. — Ah bien, oui! Au contraire.
l'amie. — Comment? Aux bains de mer et ensuite à la campagne ?
monsieur. — Elle en fait trois fois plus qu'à Paris. D'abord, elle arrive en juillet, claquée, sur le flanc.
l'amie. — Encore. Mais de quoi? Sur le flanc de quoi?
monsieur. — De son printemps! De la saison de printemps à Paris ! C'est le moment le plus dur, le printemps. Les bals, goûters, les Salons, les dîners, les garden-parties... tout le bataclan.
l'amie. — Finalement, je vois qu'en ce moment elle a grand besoin de partir...
monsieur. — Oui. Il n'est que temps pour elle, de filer... de s'isoler un peu.
l'amie. — De se mettre au vert.
monsieur. — Non. Mais au bleu. Et alors, moi, bonne bête, je l'accompagne. Ça ne m'amuse pas, au fond, j'ai ici mes habitudes, mon Cercle. Mais, qu'est-ce que vous voulez?
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l'amie. — Et où allez vous?
monsieur. — A Cannes.
l'amie, en extase. — Cannes! Oh! Cannes!
monsieur. — Vous connaissez ?
l'amie — Pas du tout. Mais je voudrais tant ! Je n'ai jamais été dans le Midi ! figurezvous !
monsieur. — Vraiment? heureuse mortelle !
l'amie. — Vous n'êtes pas sérieux.
monsieur, qui prête V oreille. — Tenez.
J'entends ma femme. Je vais en profiter, si vous le permettez...
l'amie. — Pour me demander votre liberté? Allez, allez... homme pressé...
monsieur. — C'est que j'ai, moi aussi, mes petits préparatifs.
l'amie. — Allez! Je vous déteste.
// sort. Et, presque aussitôt, sa femme entre par Vautre porte.
madame, entrant. — C'est mon mari qui sort ?
l'amie. — Oui. Bonjour, ma chère. Il me tenait compagnie.
madame. — Bonjour.
l'amie. — Eh bien, vous partez donc?
madame. — Demain. Je suis morte. Si vous saviez tout ce que je viens de faire !
l'amie. — Vous venez de chez votre médecin?
madame. — Non. Je n'ai pas eu le temps d'y aller depuis trois semaines !
l'amie. — Vraiment? Qu'est-ce qui vous absorbe donc?
madame. — Ma couturière, la modiste... la lingère... Mes fourrures qui ne sont pas en état.
l'amie. — Vos fourrures ? Puisque vous allez...
madame. — Dans le Midi? Je vous entends. Mais il gèle dans le Midi, ma bonne. J'ai reçu ce matin une lettre de Monte-Carlo. Ils ont de la neige. On ne va plus qu'en traîneau.
l'amie. — Vous n'avez pas besoin de tant de toilettes que ça, puisque vous allez là-bas pour vous reposer...
madame. — Vous croyez? Eh bien, et les fêtes? et le Carnaval? Car nous resterons jusqu'au Carnaval. Mon intention n'est pas de m'enterrer, non.
l'amie. — Je croyais que votre santé...
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madame. — Ma santé? Elle est excellente! En voilà une plaisanterie... Je devine. C'est mon mari qui vous a raconté ça?
l'amie. — Oui.
madame. — Et vous l'avez cru? Vous avez de l'ingénuité. Mais non, ma chère, telle que vous me voyez, je suis furieuse !
l'amie. — De quoi?
madame. — D'être obligée de quitter Paris, au moment des premières... tout le monde rentre... Tantôt encore... jamais la rue de la Paix n'a été si belle et animée...
l'amie. — Pourtant, le Midi... les orangers...
madame. — On les fait venir de Paris. Ah! je vous en conjure! J'en ai par-dessus la tête, du Midi!
l'amie. — Alors, je ne comprends plus.
madame. — Mais si, c'est bien facile à comprendre. Je n'y vais qu'à cause de mon mari. Pour sa santé.
l'amie. — Bah! Le docteur...
madame. — Veut le Midi. Entre nous, à son point de vue, il n'a pas tort. Dès que nous arrivons, chaque année, à cette époque-ci, Gustave n'en peut plus. Il est sur le flanc.
l'amie. — De quoi?
madame. — Mais... de son été.
l'amie. — Aussi? L'été, il ne se repose donc pas?
madame. — Ah! bien oui! Au contraire!
l'amie. — Gomment. Au bord de la mer?... et ensuite à la campagne?...
madame. — Il en fait trois fois plus qu'à Paris! D'abord, il arrive en juillet, claqué, sur le flanc... (L'amie rit.) Qu'est-ce qui vous fait rire?
l'amie. — Rien. Mais sur le flanc... de quoi ?
madame. — De son printemps. Le printemps, pour ces messieurs, à Paris vous savez! c'est le moment dur... et ils ne sont guère raisonnables... Je ne veux rien approfondir!
l'amie. — Finalement, je vois qu'à cette heure il a grand besoin de partir?
madame. — Certes. Il n'est que temps pour lui, de filer... de s'isoler un peu.
l'amie. — De se mettre au bleu.
madame. — Au vert, surtout. Et alors, moi, bonne femme, je l'accompagne. Ça ne m'enchante pas, entre nous. J'ai ici mes rela-
POUR LE MIDI l'-'t
tions, mon jour... Mais, qu'est-ce que vous voulez*?...
l'amie. — Bref, vous allez à Cannes?
madame. — Non.
l'amie. — Cependant, il m'a dit...
madame. — Ah! lui, oui, il va à Cannes.
l'amie. — Et vous?
madame. — A Nice, moi. Je descends chez des amis.
l'amie. — Et lui?
madame. — A Cannes. Chez une parente.
l'amie. — Vous serez longtemps séparés?
madame. — Non. Deux mois.
l'amie. — Après, par exemple...
madame. — Nous nous rejoindrons... peutêtre!
l'amie. — Où ça.
madame. — A Hyères. A moins que... Enfin, ça dépendra... Et notez que nous nous adorons !
l'amie. — J'en suis bien sûre.
madame. — Seulement, n'est-ce pas? on est toujours bien assez l'un avec l'autre. Et vous restez, vous, ici, dans ce cher Paris?... Vous allez pouvoir vous reposer... vous chauffer... jouir un peu de la vie... de la vie de famille...
l'amie. — Ne m'en parlez pas!
madame. — Vous êtes bien heureuse! Chère amie... Ça n'est pas pour vous renvoyer...
l'amie. — Je me sauve...
madame. — Vous m'écrirez ?
l'amie. — Oui. Vous aussi?
madame. — Je n'aurai guère le temps... Je voudrais déjà être revenue.
m. chaîne. — Soixante-quinze ans.
madame chaîne. — Soixante-six ans.
marianik. — Cinquante-sept ans.
le caporal besseal". — Vingt ans. Un brun, joufflu, bon enfant.
Bans une pelile ville de Bretagne, où les troupes, au cours des manœuvres, sont de passage pour vingt-quatre heures. Mi-septembre. Chez M. et madame Chaîne, impasse Ballanek, derrière l'église. Une chambre toute blaitche, aux murs blancs, aux rideaux blancs, avec des tableaux de famille et, croisées dans le fond du lit, deux grandes palmes de Jérusalem.
Sur ce lit, un dormeur qui ronfle à poings fermés. Trois heures du matin sonnent au clocher de Saint-Razker. La porte s'ouvre et la mère Marianik, en coiffe locale, entre, portant sur son bras gauche une culotte garance avec des effets de fantassin, et au bout de ses doigts une énorme paire de godillots. Elle vient près du dormeur, quelle secoue.
marianik. — Hé! là! Hé! là! monsieur le soldat ?
besseau pousse d'abord quelques grognements, puis, d'une voix forte. — Debout, allons, nom de...
marianik, scandalisée. — Gh... chut! Voulezvous? sainte Vier... Ah! ça!
besseau. — De quoi?... Ah !... oui...
pardon, excuses... On se croyait à la chambrée... alors... Est-ce qu'il est déjà l'heure?
marianik. — Oui. Mais on a le temps. On a ben le temps.
besseau. — C'est égal, j'ai dormi tout de même.
marianik. — Et.*, comme les anges?
besseau. — Ça, oui.
marianik. — Dame! aussi... c'est qu'il est bon !
besseau. — Qui donc?
marianik. — Eh! le lit de mademoiselle.
besseau, qui ne comprend pas. — S'il vous plaît ?
mariamk. — Je dis qu'il est bon, le lit de mademoiselle.
besseau, qui tape sur le traversin. — Celuici?
marianik. — Où que vous avez couché!
Ben sur !
besseau. — Ah! c'est le lit?
marianik. — Mais oui.
besseau. — De leur fille?
marianik. — Leur unique, de fille... parce que leur fils...
besseau. — Tiens, tiens. C'est comme ça la chambre de leur fille ?
marianik. — Qu'ils vous ont donnée... La donnent toujours aux militaires, quand il en devient !
besseau. — Ben, mais alors, et elle? Je l'ai pas vue?
marianik. — Oh! elle n'est pas ici.
BESSEAU. — OÙ Ça.
marianik. — Ben loin, sous le soleil... en Espagne.
besseau. — Un voyage... un brin de voyage!... Et quand c est-il qu'elle a écrit qu'elle revenait?
marianik. — Elle ne reviendra jamais.
besseau. — Elle est fâchée avec?
marianik. — Elle! hé! là! sainte Vier... Elle est religieuse...
besseau. — Ah! (llsongc.) Ça diffère. Enfin, tout de même... elle avait là une petite cham-' bre bien frottée, bien avenante... oui. Si je l'avais eue, moi, j'y aurais resté... J'aurais pas été chez les Espagnols... non !
marianik. — Elle voulait.
besseau. — Il faut que je me lève, avec tout ça. . .
marianik, montrant les vêtements qu'elle a déposés sur une chaise. — Vlà vos culottes, et puis, les autres... Je les ai brossés. Yen avait de la crotte !
besseau. — Merci. Vous êtes d'attaque.
(Apercevant les chaussures.) Et puis, mes bateaux que vous avez aussi?... Mais c'est que c'est
astiqué! bon sang!... que ça reluit comme une glace... qu'on s'y ferait la barbe!... Ah! ben... vous savez? la petite mère bretonne... >i vous voulez me brosser à la quatrième du trois...
mariamk. — C'est bon, c'est bon. Sautez à terre.
besseau. — C'est que je ne peux point sauter.
mariamk. — Pendant que je suislà'?moi?
Une vieille que vous seriez mon gars... Ah! ah!... D'ailleurs, j'ai besoin de vous donner vot' déjeuner.
besseau. — A votre aise... (Il saute, il est en caleçon.) Et puis... vous savez... moi... je m'habillerais devant le général... qu'il n'y verrait rien... parce que j'ai eu de l'instruction... (Jl enfile sa culotte.) Mon père est papetier...
.mariamk. — Aussi dame, vous êtes d'un grade... Quoi c'est-il que ça raconte ces deux petits barreaux que vous avez sur le bras?
besseau. — Caporal... (Il va à la toilette. La tète dans une cuvette pleine jusqu'au bord.)
mariamk. — Ah ! c'est ça qu'est caporal .. . C'est difficile de l'être ?
besseau, qui s'essuie avec vigueur. — Dame, oui!... Et puis de le rester... Vous avez de l'eau... là qu'est... c'est pas pour dire...
marianik. — Elle est un peu fière? Elle sort du puits...
besseau. — Oui, elle n'est pas bouillante... ça fait bon, ça craque l'œil, ça réveille.
marianik, qui a déposé un couvert et un verre sur un guéridon. — Maintenant, je vais vous chercher ce que vous avez demandé.
besseau. — Je n'ai rien demandé.
// se chausse, avec précaution, tout doucement, comme s'il emballait des œufs.
marianik. — Oui. Mais ils ont dit de vous donner tout ce que vous vouliez... ce que vous aimiez... Vous avez dit que vous aimiez le jambon... et puis le poulet... et puis la confiture... et puis la galette de blé...
besseau. — Bien sûr, j'aime tout ça...
marianik. — Vous aurez de tout ça...
besseau. — Je pourrai plus marcher.
marianik. — Mais que si!
besseau. — Dépêchez alors... Nom d'un
cliien... S'il faut que je mange de toutes ces bonnes histoires... je ne vais plus avoir le temp?...
marianik. — Vous avalerez double! (Elle sort.)
besseàu, habillé, boutonné, reste seul. Il pense: — Quelle gentille maison ! Quelle belle petite chambre... claire... Manchette... qui sent l'enfance et le cœur pur! Et eux deux, les vieux, quelles braves et honnêtes gens ! L'ont-ils assez gâté, depuis hier qu'il leur est arrivé à cinq heures du soir, crotté jusqu'aux oreilles! Ce dîner qu'ils lui ont servi ! Et comme ils le regardaient!... Vraiment, en France, on aime le soldat... c'est gentil... ça fait du bien...
Et il regarde les murs blancs... le plafond... où sont posées trois petites mouches, le parquet qui brille comme une casscrolle... Et il pense à tout ça... On entend des sonneries de clairon pendant que Marianik monte l'escalier de bois... lentement. . . parce qu'elle porte les plats, ça se devine. Et la voilà, chargée oVassiettes pleines de choses...
besseau. — Vite! Merci. Ah! bien... Tout de même... si les camarades me voyaient... Une chance que j'ai eue d'être désigné, au dernier moment, pour venir ici. Bien sûr que le colonel n'a pas été peloté comme moi. (Il est attablé et mange.)
marianik. — Dame! non. Mais c'est toujours comme ça, ici. (Elle écoule.) Tenez... voilà monsieur et madame.
besseau. — Non! A cette heure-ci? Ah çà ! ils ne se sont pas levés ?
marianik. — Eux? Mais si. Ah ! vous ne les connaissez pas! Pour des militaires... je ne sais pas ce qu'ils feraient!... Donneraient leur chemise...
La porte s'ouvre: M. et madame Chaîne paraissent, habillés comme pour la messe, avec des
figures de grands-parents. Ils sourient.
besseau, qui se lève. — Comment! monsieur... madame...
m. chaîne. — Restez donc à table...
madame chaîne. — Continuez de manger.
besseau. — Vous avez pris la peine...
Oh!...
m. chaîne. — Mais oui.
madame chaîne. — Ça nous fait plaisir.
besseau. — Fallait pas. Ça me vexe.
madame chaîne. — Avez-vous bien dormi?
besseau. — Un peu, madame. Comme un canon.
madame chaîne. — Vous étiez si fatigué, hier soir !
m. chaîne. — A la fin du dîner, vous fermiez les yeux sur votre chaise.
besseau. — C'est vrai. Excuses. Je me suis conduit là comme un grossier.
m. chaîne. — Laissez donc... Les soldats, on sait bien ce que c'est.
besseau. — Vous avez l'air de point les mépriser? Vrai.
madame chaîne. — Dites que nous les aimons.
m. chaîne. — Et de tout notre cœur.
i : i s se A u . — La cause ?
m. chaîne. — Nous en avons eu un.
besseau. — Dans voffamille.
MADAME CHAINE. — Oui.
besseau. — Le papa de monsieur ou de madame... probable? Un de l'Empire premier?
m. chaîne. — Non. Notre enfant.
besseau, qui comprend. — Ah! c'est-il qu'il est?...
m. chaîne, qui baisse la tête. — Oui.
besseau. — A la dernière guerre?
m. chaîne. — Oui.
BESSEAU. — Où ça ?
m. chaîne. — A l'armée de la Loire.
besseau. — 'Cavalerie?
M. chaîne. — Non. Infanterie.
besseau. — Comme moi! N'y a qu'ça...
l'infanterie !
m. chaîne. — Oui. Et môme il vous ressemblait... n'est-ce pas, maman ?
madame chaîne, très émue. — Oui.
besseau, étonné. — Ah ben !
m. chaîne. — Vous comprenez à présent?...
madame chaîne. — Chaque fois qu'il en passe dans ce pays... toujours nous donnons la chambre de Lili...
m. chaîne. — Lili c'est notre autre enfant...
madame chaîne. — Notre fille qui...
besseau, les arrêtant. — Oui, oui... le bon Dieu en Espagne... je sais... Vous faites pas de tourment pour rien...
MADAME CHAINE, OU Soldat. — Notre
Daniel... C'était tout votre portrait, mon ami...
m. chaîne. — Oui. Presque. Les yeux surtout.
madame chaîne. — Notre grand malheur, de n'avoir rien de lui, pas une photographie. On nous a rapporté sa montre et un scapulaire que je lui avais envojé au moment de la déclaration... mais nous n'avons rien qui nous rappelle son visage. Sans doute, on ne l'a pas oublié... mais pourtant... avec les années...
m. chaîne. — Ça s'efface.
madame chaîne. — Aussi, hier, quand vous nous êtes arrivé avec votre billet de logement... papa et moi, nous avons poussé le même cri en nous regardant : Daniel! Vous ne vous en êtes pas aperçu?
besseau. — Non. Excuses. J'avais les pieds péris.
m. chaîne. — Nous vous pardonnons. Alors, vous avez tout ce qu'il vous faut?
besseau. — Oui.
madame chaîne. — Vous avez passé une bonne nuit et une bonne matinée?
besseau. — Si on peut dire! oui !
madame chaîne. — Vous penserez quelquefois... aux vieilles personnes des grandes manœuvres ?
besseau. — Sûr., parée que des personnes gentilles comme vous... Non. Tenez, monsieur, madame... ça me fait de la peine de vous en voir.
m. chaîne. — Je le crois, caporal. Vous avez l'air d'un brave homme...
madame chaîne. — Mais nous allons le mettre en retard ! Il va se faire punir !
m. chaîne. — Partez...
madame chaîne. — Emportez le flacon de cognac.
besseau. — Non.
m. chaîne. — Mais si... En route, vous ne serez pas fâché.
besseau, confus. — Oh! c'est trop... (Il réfléchit.) Mais savez-vous ?. . . Je crois que j'ai une idée... Oui... pour vous remercier de vos douceurs... J'ai à Nantes, imaginez... à la caserne, une belle photographie que je me suis fait tirer... en tenue... y a pas trois mois... Sitôt de retour, je vous l'enverrai. Puisque
vous n'en avez pas du vôtre... sans doute ça ne sera que le caporal Besseau, mais, tout de même... la ressemblance... Ça vous... une petite consolation, quoi !
m. chaîne, très ému. — Merci... Oh! merci... Tu l'entends? maman?
madame chaîne. — Oui. (Elle pleure.)
M. chaîne, qui tend la main au soldat. — Brave garçon ! Mettez bien l'adresse. (A sa femme.) Allons ! voyons ! sois raisonnable.
madame chaîne. — Ça me rappelle son départ ! (Une sonnerie éclate.)
besseau. — Pan ! Douleur ! Vlà qu'on sonne ! Adieu donc ! Merci. (Il dégringole les marches. En bas de l' escalier, sa voix crie encore.) Merci !