POUR L'HOSPICE
le père duclos. — Soixante-quinze ans, sophie. — sa fille, trente-huit ans.
Chez- le père Duclos. Un petit logement de vieil ouvrier, sur la Montagne-Sainte-Geneviève, aux premiers jours du printemps. Assis près de la fenêtre ouverte sur V appui de laquelle s'égosille un serin en cage, le bonhomme rêve, les yeux perdus sur l'océan des toits, à Vinfini. Sa fille entre, une femme au visage doux et courageux.
sophie. — Bonjour, père. (Elle l'embrasse.) duclos. — Bonjour, petite.
sophie. — Eh bien, tu sais, père?... J'ai une nouvelle...
duclos. — Rapport à...
sophie. — Oui, Ça y est.
duclos. — Ah! mon dieu!
sophie. — Tu as ton lit à l'hospice d'Ivry. Je viens de chez l'abbé de Majeur qui m'avait écrit de passer le voir. C'est fait.
duclos. — Déjà!
sophie. — Tu n'es pas content?
duclos. — Je ne sais pas. Ça me donne un coup.
sophie. — L'autre jour, tu désirais.
duclos. — Sans doute. C'était l'autre jour! Mais aujourd'hui...
sophie. — Est-ce que tu espérais que ça ne s'arrangerait pas?
duclos. — Oh! Non!
sophie. — Eh bien alors?
duclos. — Ça me donne un coup.
sophie. — Voyons, petit père, sois raisonnable. As-tu pensé...
duclos. — Mais oui, parbleu, que j'ai pensé... Je pense tout le temps... Je n'ai plus que ça à faire à mon âge.
pocr l'hospice 2S1
sophie. — Tu penses trop. A quoi?
duclos. — A tout. A ma vieille que nous avons mise en terre... il n'y a pas plus d'un mois.
sophie. — Je t'en prie. Oublie un instant...
duclos. — Ça ne se peut. Je n'oublierai jamais ma vieille. Ah! qu'elle m'aimait! Ah! qu'elle t'aimait! Faut-il! Faut-il! Enfin! (Refoulant son chagrin.) Je pense à toi, à ton frère Gualbert, à mes petits-enfants. Dire qu'y en a sept! Et puis, dam! après, je pense à moi aussi, écoute donc! J'additionne comme ça .. que j'ai soixante et quinze ans, ma bonne fille. (Il caresse la cage de sa main tremblante.) et que je n'ai plus des siècles à entendre siffler c'te serine.
sophie. — Justement, à Ivry, tu seras bien soigné.
duclos. — C'est pas la même chose.
sophie. — Mieux qu'ici.
duclos. — Autrement.
sophie. — Tu ne verras point la fin de tes jours. Tu vivras plus de cent ans, comme les cigognes !
duclos. — J'aime mieux périr ici, tout de suite, chez moi.
sopiiie. — Vraiment? Oh! que tu me fais de peine, papa!
duclos. — A cause donc, mignonne?
sophie. — De ce que tu dis ces vilaines choses.
duclos. — Veux-tu me voir bien aise?
sophie. — Non. Mais tout de môtne, il ne faut pas être ingrat.
duclos, — Envers qui?
sophie. — Envers la Providence.
duclos. — Que le bon Dieu la bénisse!
Puisqu'ils se connaissent tous deux, elle et lui, il aurait bien dû...
sophie. — Chut! Tais-toi!
duclos. — Oui. J'ai pas raison. Je retire.
sophie. — Et ce bon abbé de Majeur?
Est-ce que nous ne devons pas tous lui être reconnaissants? Depuis des années qu'il s'occupe de nous?
duclos. — Ça prouve qu'il y a des années qu'on en a besoin.
sophie. — Tu n'es pas juste.
duclos. — Si. Mais comprends moi, Loulou. Soixante et quinze ans! S'en aller!
sophie. — Jeté comprends, trésor de vieux
pour l'hospice 183
père! Mon pauvre petit! C'est égal.., va, il
faut remercier Dieu et le curé de ce qui nous arrive là. C'est un bonheur.
duclos. — Qui me fait pleurer.
sophie. — Je n3 te dis pas. Mais c'est un bonheur quand même. Us ne sont pas tous gais. Tu sais pourtant bien comme c'est difficile de les obtenir, ces lits d'hospice?
duclos. — Oui!
sophie. — Il y en a qui attendent après des années... qui meurent sans y arriver.
duclos. — Une fois passé l'eau, n'en ont plus besoin.
sophie. — Y a des députés, des généraux, qui ne peuvent pas en décrocher pour leurs protégés... des fois pour des membres de leur famille... L'abbé me l'a dit encore tantôt : « Si je n'étais pas propriétaire de ce lit, qui est à moi, qui m'appartient et qui devient vacant... je n'aurais rien pu pour votre père! » Car il faut que tu le saches... c'est un lit à l'abbé que tu vas occuper... Il m'a raconté tout ça... Il a deux lits qu'il a achetés il y a des années. Devine combien?
duclos. — Je ne sais pas... cinq cents francs?
sophie. — Vingt mille!
duclos. — Vingt mille?
sophie. — Chaque. Quarante mille francs les deux.
duclos. — Faut-il qu'il soit riche!
sophie. — Très. Ses parents avaient un château bâti sous les rois.
duclos. — Et il s'est fait prêtre pourtant ! Ah dame ! c'est un chic homme, un solide, y a pas! qui donne tout ce qu'il a... et puis, avec des idées du peuple, malgré son nom, des idées à nous... C'est comme un saint de la Révolution, quoi!
sophie. — A la bonne heure ! Tu lui rends justice. Eh bien, ça ne te fait donc pas plaisir, toi, le père Duclos, de te dire que tu vas coucher dans un lit qui coûte vingt mille francs... et que c'est pas toi qui les as payés?
duclos. — Non... Si... Enfin, je vais tâcher de me chatouiller de cette idée-là... Et puis, par-dessus tout, me faire une raison... Y a une raison dans les événements... qui domine. Faut s'y soumettre. Je me rends bien compte, quand je creuse mon chagrin, que je ne peux pas rester ici.
POUR l'hospice K85
sopiiie. — Oh ! tu penses que, s'il y avait moyen, même en se gênant...
duclos. — Oui. Mais il n'y a pas moyen. Déjà, du temps que j'avais encore ma vieille, c'était dur. Après qu'elle est partie, il y a bien la voisine, mère André, qui m'a fait quinze jours ma popote. Mais la voilà malade! J'ai beau avoir deux enfants, c'est comme si j'étais seul sur la terre à présent. C'est pas ton frère Gualbert qui trime au loin à Poitiers, homme d'équipe aux chemins de fer, qui peut me venir en rescousse avec ses douze cents francs par an, lui, sa femme et les cinq petits becs?
Sophie. — Non.
duclos. — C'est pas toi, ma pauvre fille?
sophie. — Non plus, hélas!
duclos. — Qui travailles en journée à te crever les yeux pour gagner ta vie et celle de tes deux garçons, depuis que tu as perdu d'accident ton mari qu'était un si brave... Aussi pourquoi qu'il avait choisi ce métier de couvreur?
sophie. — On ne choisit pas son métier.
duclos. — C'est vrai. On ne choisit rien, ici-bas. Sans ça... Alors, quoi? Quoi? Y a
pas de grimaces à faire. N'y a qu'à dire: merci, monsieur le curé, et s'en aller à l'hospice, droit devant soi. Mais dame, le premier mouvement... ça me chagrine! D'abord parce que j'ai beau n'être plus tout neuf, je ne me trouve pas encore un morceau d'hôpital... non. Tour soixante et quinze, je ne suis pas encore si abîmé que ça, voyons ? J'ai mes yeux, mes oreilles, mes jambes. Sans cette sacrée sciatique, ah ! la gueuse ! qui de temps en temps me fait jurer... je pourrais me croire encore à quarante ans en arrière, quand j'étais ouvrier imprimeur à la maison Chaperlot. Et ce qui me coûte par-dessus tout, c'est de partir d'ici, de mon logement où je suis depuis tant et tant d'années, de quitter ce quartier, les voisins, tout ce qui méconnaît et que j'aime, ce petit Paris dans le grand où j'ai vécu, travaillé... car j'ai travaillé, tu sais, petile?
sophie. — Oh 1 oui! mon bon père.
duclos. — L'église de Saint-Étienne où j'ai été baptisé, où j'ai fait ma communion,
sophie. — Oui...
duclos. — Où je m'ai marié avec ta mère, où on a béni nos noces d'or.
POl'R L HOSPICE
sophie. — Je me rappelle.
du clos. — Tout ça... c'est que ça vous attache!... Et lorsqu'il faut se détacher... Quand je me dis qu'il va falloir abandonner ma chambre, mes bibelots, mes petites bricoles... pour aller dans une grande bête de salle au milieu d'un tas de vieux qui me dégoûtent, qui vont me faire des misères-.. Ah ! non ! je pleurerais.
sophie. — Oh!
duclos. — Mais je ne veux pas pleurer. C'est pas digne d'un ancien ouvrier imprimeur, d'un homme qui a été dans les choses ayant rapport aux livres... à la pensée... à tout ce qui fait la culture... enfin, je m'entends! Me voilà calé. Quand c'est-il qu'il faut partir? La semaine prochaine?
sophie. — « Non.
duclos, souriant. — Plus tard?
sophie. — Plus tôt.
duclos, inquiet. — Demain?
sophie. — Aujourd'hui.
duclos. — Oh! c'est vite.
sophie. — L'abbé a dit: le plus tôt possible. Ce soir si vous pouvez.
duglos. — C'est bon. C'est bon. Mais alors... (Il regarde autour de lui et montre ses pauvres meubles.) Tout ça...
sophie. — Ne t'inquiète pas. Je m'occuperai de toutes tes affaires.
duclos. — Oui. Prends tout... en ce cas, prends tout chez toi.
sophie. — N'aie pas peur. Merci. Le plus que je pourrai.
duclos. — Mais le reste?
sophie — On fera des petits cadeaux... à des amis...
duclos. — Oui, à des voisins qui ont été bons? Et... et c'te serine?
sophie. — Je la prendrai.
duclos. — C'est ça. Elle est gentille. Elle plaira aux enfants. Faut pas qu'ils y fassent du mal ! Elle chante des heures sans fatigue. Elle te connaîtra tout de suite. Moi, elle avait bien l'air de m'aimer. J'ouvrais la porte de sa cage, elle ne se sauvait pas. Elle me manquera... Oui, je rêvais... je pensais, en regardant sauter c'te jolie petite boule jaune... Allons! Et c'est-il toi qui vas coucher dans mon lit?
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sophie. — Oui. Je vendrai le mien.
duclos. — Tant mieux. Je pensais bien d'y mourir tout de même! Et puis, j'aime pas les lits de fer, moi, je trouve ça froid. Je te recommande aussi mes livres... les fleurs de noce de ma vieille... tout, enfin... tout... puisque je n'ai plus rien... plus rien. (Il soupire avec une grosse tristesse.)
sophie. — Du courage, mon pauvre papa!
duclos. — M'en faut, va! D'autant que je devine bien que je mourrai tout seul... en semaine... quand tu ne seras pas là.
sophie. — Mais non. Veux-tu bien ne pas penser à ça ..
duclos. — J'y pense tout de même. Tu comprends bien que si j'avais la chance de crever un jour de visites, pas avant midi, pas après quatre heures, et pendant que tu serais au pied de mon lit, ça serait vraiment trop beau? Enfin je tâcherai. Mettons nos chapeaux.