LOULOU
En province. Au mois d'octobre. Six heures du matin. Le père et la mère, levés, sont dans leur chambre. La bougie est allumée, car il fait à peine jour.
le père. — Est-ce que Loulou est levé? la mère. — Pas encore.
le père. — Prends garde qu'il ne se mette en retard. La voiture est pour sept heures.
la mère. — Il se dépêchera. Je suis entrée il y a un instant dans sa chambre. . .
le père. — Eh bien?
la mère. — Il dormait de si bon cœur que je n'ai pas eu le courage de le réveiller. Pour la dernière fois qu'il couche dans son petit lit...
le père. — C'est bon. Ne t'attendris pas...
la mère. — Je ne... m'attendr...
le père. — Au contraire. Voilà que tu recommences à pleurer.
la mère. — Je ne pleure pas... C'est... c'est nerveux.
le père. — Comme tu es peu raisonnable !
la mère. — Que veux-tu? Après tout...
c'est bien naturel !...
le père. — Non. De quoi est-ce que j'ai l'air, alors, moi qui ne pleure pas ?
la mère. — Toi, c'est différent. Tu es un homme.
le père. — Un homme est un père.
la mère. — Un père n'est pas une mère.
le père. — Heureusement! Sans ça où irions-nous? Je l'aime autant que toi, ce petit...
la mère. — Je le sais bien.
le père. — Mais autrement. Ce que je fais me coûte beaucoup. Mais c'est pour son bien. Et puis, j'ai à travailler... J'ai besoin d'avoir la paix... la tranquillité... pas de bruit autour de moi. J'adore les enfants, mais à condition de ne pas avoir à m'en occuper... comprendstu ?... qu'ils s'arrangent pour passer inaperçus.
la mère. — Oui... ça n'est pas toujours très facile...
le père. — D'ailleurs, dirait-on pas qu'il eet si à plaindre?
la mère. — Oh! non. Lui, pas!
le père. — Eh bien, alors?
la mère. — Mais moi.
le père. — Je ne te suffis donc pas? Ton mari, c'est zéro?
la mère. — Je ne dis pas ça.
lepère. — Tu le laisses entendre.
la mère. — Comme tu es injuste! Voilà que tu me fais encore plus de peine... (Elle pleure de nouveau.)
le père. — Oh ! je t'en conjure, ma pauvre amie. Une fois pour toutes, aie un peu de courage, que diable ! Et puis, comment veux-tu que l'enfant parte bien, dans de bonnes conditions, s'il te voit une figure pareille? Refoule ton émotion. Fais comme moi. Là, je vais prendre mon café au lait. (Il regarde la pendule.) Six et quart... tu sais? Je crois qu'il est temps d'aller secouer le bonhomme.
la mère. — Encore cinq minutes?
le père. — Gomme tu voudras! Mais quelle faiblesse ! A quoi ça rime-t-il, cinq minutes de sommeil en plus ou en moins? L'avenir est là : ses études, sa vie, sa carrière... tout... les nécessités les plus capitales, les plus pressantes. Tu ne vois qu'une chose, toi ! qu'il reste cinq minutes de plus au lit ! Enfin, je ne te referai pas.
la mère. — Ne gronde pas. Je vais le réveiller, là...
loulou, entrouvrant la porte. — C'est moi.
le père. — Comment! Te voilà, toi?
la mère, saisie. — Tu t'es donc levé, mon chéri ?
loulou. — Oui, maman.
la mère. — Et habillé tout seul?
loulou. — Oui, maman.
la mè re , confondue de tendresse. — Oh ! pauvre trésor!... (Au père.) Tu vois? Toi qui... Il ne sera pas en retard.
le père. — Eh bien, quoi donc? C'est très bien. Il sent qu'il est déjà un homme. Estovir. Il est plus sérieux que toi, tiens!
la mère, à Loulou. — As-tu dormi un peu?
le père. — Sans doute.
loulou. — Hier soir j'ai eu de la peine, j'ai été long... je pensais que c'était ma dernière nuit... Et puis, peu à peu, ça s'est brouillé...
le père. — Et tu as ronflé comme un loir. Bravo ! Je suis content de toi. parce que tu ne pleures pas... (L'enfant fond en larmes.)
la mère. — Oh! Loulou ! (Elle le prend dans ses bras.) Voyons? mon petit, mon chérubin, pleure pas, essuie... Dis ton chagrin, mon petit cœur. ( V en faut sanglote sans pouvoir parler . )
le père. — Voilà ce que je redoutais! Ma parole! On croirait que je l'envoie en Chine !
la mère. — Ne dis rien. Laisse-le... Ça va se passer. (Au petit.) Loulou, cesse de pleurer, mon mignon... Tu fais de la peine à ton père, ton père qui t'aime tant!
le père. — Bien sûr ! Mais il ne le croit pas!
la mère. — Si. Si. N'est-ce pas que tu le crois? Loulou? Tu sais bien que si papa t'envoie à Paris au collège... c'est dans ton intérêt?
loulou. — Oui... Oui...
la mère, au père. — Tu vois qu'il apprécie...
le père. — Je ne le fais qu'à mon corps défendant.
la mère. — Il s'en rend bien compte.
le père. — D'ailleurs, tout le monde va au collège, aujourd'hui... sans exception. C'est comme d'être soldat. La maison paternelle... maman, les gâteries de papa... les sucreries... Médor... tout ça, parbleu, c'est très gentil, mais ça n'est pas la vie, ça ne peut durer éternellement. (Jeannette parait sur le seuil.) Jeannette, elle-même, qui n'est qu'une bonne, te le dirait. Qu'est-ce qu'il y a ?
jeannette. — C'est M. Boivard qui demande...
le père. — S'il peut entrer... l'ami Boivard ! Mais certainement. (A son fils.) C'est pour toi qu'il vient.
PODR LE COLLÈGE 135
M. boivard. — J'arrive un peu tôt...
le père. — Mais non. Quelle plaisanterie!
m. boivard. — Je voulais dire adieu à Louis... Je suis son parrain... Je tiens à l'assister à cette heure décisive... Ah! c'est la vie qui commence pour lui ! Il est bien heureux !
le père. — C'est ce que je me tue à lui dire.
m. boivard. — Je donnerais je ne sais quoi pour être à sa place. (A la mère.) Et cette pauvre maman ? Gomment prend-elle?...
le père. — Oh! pas bien...
la mère. — C'est... plus fort que moi.
m. boivard. — Il faut réagir.
le père. — Si elle était seule, elle l'aurait gardé près d'elle, j'en suis bien sûr! Jamais elle ne l'aurait mis interne.
la mère. — Oui... je l'avoue.
le père. — Hein?... Croyez-vous ?... Les femmes !
m. boivabd, à Louis. — Eh bien, et toi, Louis ? Tu ne dis rien dans tout ça ? Paris ! Ça ne te fait donc pas plaisir d'aller à Paris ? Cet été, quand on parlait des préparatifs de l'Exposition... tu t'écriais : « Oh ! que je voudrais y aller, à Paris ! »
loulou. — Oui. Mais pas comme ça...
le père. — Comme un petit gommeux, la canne à la main ! Voyez-vous, déjà ? Le penchant à la paresse? à la dissipation ? Quand ce ne serait que sous ce rapport, le collège lui sera très salutaire.
m. boivard. — Tu vas avoir des camarades?
loulou. — J'en avais ici.
le père. — Ils ne sont pas perdus. Tu les retrouveras aux vacances.
m. boivard. — Et, sa malle est faite ? cordée? é
le père. — Je crois bien. Elle est en bas, toute prête.
la mère. — Tu as la petite clef?
loulou. — Oui, maman.
le père. — Ne la perds pas. Une malle chapelière, Boivard, avec une poche en cuir rouge sous le couvercle, pour les papiers... Et ça se plaint ! Sans compter que je ne veux pas y regarder, dans cette malle... je suis bien sûr que maman y a fourré un tas de choses défendues... Toujours mêmes faiblesses! Enfin!
m. boivard, à Loulou. — Qu'est-ce que tu emportes ?
le père. — Oh ! il ne manque de rien. Des bas de laine... des tricots, un savon à l'amande... comme moi.
loulou, avec un petit rayon de contentement. — J'ai un beau plumier que petite mère... (Et puis il pleure.)
la mère . — Allons ! Allons ! (Elle le prend.)
le père. — Une timbale en argent avec son chiffre... Hier encore, on l'a mené au bain... on lui a fait couper les cheveux... tout ça finit par coûter...
m. boivàrd. — On les lui a coupés bien court. Vous ne craignez pas qu'il s'enrhume?
la mère, qui lui passe la main sur la tête. — Oui. Mon pauvre petit, tout-ras, va !
le père. — Mais non. Les enfants ne s'enrhument jamais, d'ailleurs. C'est bon pour nous.
m. boivard. — Et... Connaissez- vous quelqu'un à Paris? Y avez-vous des amis?
le père. — Sans doute. Nous avons les Cheminet, qui demeurent à Vincennes.
m. boivard. — Oh! c'est parfait! Ils pourront aller voir Louis?
le père. — Non. Nous ne les connaissons
pas assez pour leur demander ça... Mais, si je peux... j'irai, moi.
la mère. — Ou moi. J'irai en février.
le père. — C'est bien rapproché. Enfin, nous arrangerons ça.
m. boivard. — Moi, il ne serait pas impossible. >. peut-être... je dis peut-être, parce que c'est encore bien problématique... il ne serait pas impossible que j'eusse occasion d'aller à Paris, cet hiver, passer trois jours... Si j'y vais... et que l'affaire pour laquelle je me déplacerai me laisse assez de loisirs... je suis bien capable d'aller surprendre le gamin et lui porter une douceur.
la mère. — Merci.
le père. — Ah! (A Louis.) Tu vois, Loulou, que tu n'es pas abandonné ? Allons, sèche tes yeux. D'autant que... (Il tire sa montre.) je crois que nous n'avons plus beaucoup... (On entend un roulement.)
jeannette. — Voilà la voiture.
le père. — Apprêtons-nous. C'est fini de rire.
m. boivard. — Qui est-ce qui le mène à Paris ?
PODR LE COLLÈGE 1 '>'
le père. — Sa mère. Mais moi, je l'accompagne jusqu'à la gare. Je tiens à le mettre en wagon.
La mère et Loulou sont sortis précipitamment. M. Boivard et le père restent seuls. Le père met son pardessus.
M. boivard. — Oui... Pauvre petit bonhomme ! (Il lui tend la main.) Je compatis bien, allez !
le père. — Eh oui ! Mais il faut se faire une raison. (Il est prêt.) Là. Vous y êtes? Vous venez?
m. boivard. — Je vous suis. (La mère reparaît.)
là mï:ke. — Où est Loulou?
le père. — Il n'est pas avec toi ?
la mère. — Non.
le père. — Il y était à l'instant.
la MÈRE. — Il m'a quittée... Je ne comprends pas...
le père. — Sacré petit matin !
la mère . — Ne te fâche pas.
le père. — Il va rater son train ! Il faut le trouver.
la mère. — Jeannette le cherche.
le père. — Sa malle est chargée ?
la mère. — Oui. Tout est fait. (Loulou entre.)
m. roivard. — Ah! le voilà!
le père. — Par où étais-tu passé?
la mère. — Tu nous as fait une peur!
loulou. — J'étais allé dans le jardin... jusqu'au bout...
le père. — Quoi faire?
loulou. — Dire adieu... Adieu, jardin 1(11 est pâle comme un linge.) Et puis... embrasser...
le père. — Qui ça ?
loulou. — Médor.
le père. — Ah! le chien? Embrasse-nous donc, ça vaudra mieux.
jeannette, accourant. — Monsieur. C'est le cocher qui dit...
le père, qui les bouscule. — On y va. Hop ! En route, mauvaise troupe...
la mère, tout bas à Loulou qu'elle pousse en le tenant pressé contre elle. — J'ai une petite médaille avec indulgence... dans mon portemonnaie...