IX AMI
A Paris, faubourg Saint-Germain. Le marquis cl son ami sont assis dans le salon d'un ancien et magnifique hôtel. En été. Par les fenêtres grandes ouvertes, on aperçoit un parc immense... illimité... des arbres séculaires, des cèdres isolés, au milieu de calmes pelouses. Et des slalues de marbre, aux bras nus, chargés de ramiers. Le marquis est en grand deuil, il parait vingt à vingt-cinq ans. Son ami est dans les mêmes (h/es.
Le marquis achève de classer des papiers, attablé à un splendide bureau Régence.
le marquis. — Tu me croiras si tu veux : c'est assommant d'hériter. Sur l'instant, ça vous distrait. Mais tout de suite on tombe dans le tracas, la paperasse... les frais de succession... C'est épouvantable, mon cher!... On n'imagine pas !... ce qu'il va falloir que je donne aux avoués... aux notaires, à tous ces gens-là.
l'ami. — Tu n'es pas à plaindre.
LE MARQUIS. — Ah! si.
l'ami. — Tu hérites de ton oncle une fortune insensée, ridicule... Ce palais des anciens ducs de Chanteuse, estimé, avec son parc et sa ferme, une pièce de dix-sept millions... au cœur de Paris... et tu pousses des cris de putois !
le marquis. — Les frais de succession, mon cher ! Les soucis, les voyages, tout le tintouin que ça me cause ! Ah ! je donnerais bien le double de ce que ça me coûtera pour n'avoir pas à m'en occuper.
l'ami. — Je te prends au mot. Veux- tu que je m'en charge?
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le .marquis. — Oh! cette mal ice ! (Il hausse les épaules.) Parlons d'autre chose.
l'ami. — C'est ça! Tu changes la conversation. Alors... lu vas habiter ici, à présent?
LE marquis. — Moi ! ici? habiter? Ah çà! est-ce que tu es fou?
l'ami. — Dame...
le marquis, — Mais ça me ruinerait!...
Il me faudrait un train royal et les carrosses de Cluny...
l'ami. ■ — Allons donc! Ton oncle a habité Chanteuse quarante ans... très simplement. Il avait sept à huit domestiques.
le marquis. — C'est énorme.
l'ami. — Une seule voiture, un bon vieux coupé d'évêque.
le marquis. — Je ne veux pas avoir de voiture.
l'ami . — Enfin, il ne dépensait pas plus de quarante mille francs par an.
le marquis. — Mon oncle faisait à sa guise. Au fond, c'était un avare qui vivait très retiré... qui ne voyait plus personne et ne bougeait pas de son jardin. Habiter l'hôtel
Chanteuse dans ces conditions-là, moi je trouve que c'est déshonorant. Avoir l'air d'être son propre concierge ? Merci !
l'ami. — Tu n'aurais pas l'air d'être ton concierge... puisqu'il y en a déjà un... le père Jean... qui est là à poste fixe depuis des éternités...
le marquis. — Laisse-moi donc tranquille... avec ton père Jean... D'ailleurs, lui et les autres... C'est fini, cette sinécure...
l'ami. — Comment ça?
le marquis. — Je n'ai pas hérité démon oncle pour continuer à faire un paradis terrestre au père Jean....
l'ami. — Je ne te comprends pas, j'ai peur de te comprendre... Tu me dis que tu n'habiteras pas Chanteuse? Est-ce que tu aurais l'intention de le louer, par hasard ?
le marquis. — Jamais! Pour qui me prendstu?
l'ami. — A la bonne heure.
le marquis. — Je le vends.
l'ami. — Tu... tu vends Chanteuse? cette merveille?... Oh!
le marquis. — Oui, mon bon.
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l'ami. — A qui le vends-tu? A un prince?... un roi ?
le marquis. — A l'Abyssinienne.
l'ami. — Qu'est-ce que c'est que celte femme- là? une cocotte?
le marquis. — C'est une Compagnie d'assurance en train de se fonder... sous les auspices et avec les capitaux du Négus...
l'ami. — Tiens! tiens!
lj. marquis. — Ils m'ont offert trente-deux millions de mon terrain.
l'ami. — Mais alors... bon Dieu! c'est pour...
lu marquis. — Bâtir. Oui.
l'ami. — On rasera Chanteuse!
le marquis. — Comme un mouton.
l'ami . — On rasera le parc !
le marquis. — Item !
l'ami. — Et à la place...
le marquis. — De belles maisons de rapport... à cinq étages... avec ascenseur, calorifère, électricité, monte-charges... salles de bain...
l'ami. — Tais-toi! C'est effrayant!
le marquis. — Je ne trouve pas.
l'ami. — Une terre en plein Paris... et qui date de Louis XIV !
le marquis. — Che voleté ! Il l'a dit, le bon poète! « Ici-bas, tous les lilas meurent... »
l'ami. — Alors, ton personnel? Les gens de ton oncle?...
le marquis. — Je les ai remerciés, pas plus tard qu'hier.
l'ami. — Et eux ? T'ont-ils... remercié pour la bonne nouvelle?
le marquis. — Eux? Je m'en... (Un valet de chambre parait à une des portes.) Qu'est-ce qu'il y a? Pourquoi me dérange-t-on ? Je travaille.
le valet de chambre. — Le père Jean, le portier, qui demande à parler à monsieur le marquis. Il est là.
le marquis. — Où?
le valet. — Dans le vestibule du salon des maréchaux.
le marquis. — Que me veut-il?
le valet de chambre. — Je ne sais pas, monsieur le marquis.
l'ami, au marquis. — Reçois-le.
le marquis, à son ami. — Ça t'amuse? Je veux bien. (Au valet.) Qu'il entre.