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Le valet sort. Le père Jean, une seconde api entre, sa casquette de portier à la main. Tout blanc sous la livrée.
le marquis. — CYst vous qui désirez me parler ?
le père jean. — Oui, monsieur le marquis.
le marquis. — Allez.
le père jsÀn. — Je viens dire adieu à monsieur le marquis.
le marquis. — A propos de quoi? Ah oui, c'est juste, je ne vous garde pas. J'oubliais. Ainsi vous venez me dire... Vous êtes bien gentil. C'est tout?
le père jean. — Non, monsieur le marquis.
le marquis. — Quoi encore?
le père jean. — C'est que je quitte... avec bien de la peine. Oui...
le marquis. — Que voulez- vous que j'y fasse?
le père jean. — Sans doute il ne m'appartient pas de... Monsieur le marquis est le maître... Mais tout de même... si j'osais .. le marquis. — Osez. Je vous le permets.
le père jean. — Alors, c'est vrai ce qu'on dit?...
LE MARQUIS. — Quoi?
le père jean. — Que monsieur le marquis va... vendre?
le marquis. — C'est vendu.
le père jean. — Ah ! (Un silence. ) Et. .. pour des maisons?...
le marquis. — Des maisons. Beaucoup de maisons.
le père jean. — Quel malheur! C'est un grand malheur.
le marquis. — Pour qui, s'il vous plaît?
le père jean. — Mais... pour moi...
monsieur le marquis... et pour vous aussi... pour le faubourg... pour tout le monde...
le marquis. — Et, en quoi est-ce un si grand malheur, mon garçon ? Je ne serais pas fâché de le savoir, puisque nous ne craignons pas de causer.
le père jean. — Mon Dieu, monsieur le marquis... Je ne suis, bien sûr, qu'un pauvre homme... Je n'ai pas reçu l'instruction... Pourtant, une si belle terre, un si beau palais... des arbres qui ont vu tant d'événements d'au-
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trcfois... et puis, le souvenir... la chose des aïeux de monsieur le marquis, quoi !... il me semble que tout ça, moi... ça m'aurait retenu la main à la dernière minute... au moment de mettre mon nom au bas du papier... Que monsieur le marquis me pardonne le rapprochement... Mais moi qui ne suis que le portier... Eh bien, ça me creuse le cœur dépenser qu'avant un an on ne verra plot ça... la grande cour, les portiques... le palais... tout ce qu'il y a dedans de richesses...
LS MARQUIS. — On les otera.
le père JEAN, — Oui. Maisça ne sera jamais plus à sa place ailleurs. Et de me dire qu'il ne restera rien du parc, des allées de châtaigniers, de la pièce d'eau des Nymphes, où feu M. le duc avait fait mettre de si beaux gros poissons qui venaient des mers bien au delà, qui avaient coûté les yeux de la tête... à preuve qu'ils sont presque tous morts à cette heure, sauf une douzaine qui me connaissent... Quand monsieur le marquis était tout enfant, il leur avait donné des noms pour rire et il leur jetait du pain, oui... oh ! je crois bien !...
le marquis. — Souviens pas.
le père jean. — Moi, si. Monsieur le marquis est né ici, dans la chambre aux Oiseaux. Je peux dire que j'ai vu naître monsieur le marquis. Tout comme j'ai fermé les yeux à votre oncle, il n'y a pas deux mois... Le dernier des ducs de Chanteuse. Oui. Et puisque je vous parle de votre oncle... je ne peux plus... Faut que je vous dise aussi une chose qu'il m'a répétée, et bien des fois... Les derniers temps de sa maladie, quand il se promenait à mon bras... il s'arrêtait souvent pour respirer fort... Avec sa canne, il montrait toutes les choses qui étaient à lui, et alors il parlait. Il parlait moitié tout seul, moitié à moi. Et il disait : « A Paris, il y a encore trois résidences... trois. Il y a d'abord Chanteuse... il y a La Muette, et Galliera. La Muette et Galliera, qu'est-ce que ça deviendra? Personne n'en sait rien. Mais Chanteuse... Ah! je voudrais bien être sûr que ça durera éternellement... qu'on n'y touchera jamais... » Il faisait deux ou trois petits pas, et il ajoutait: « Je ne suis pas tranquille. » Et puis, il ne disait plus rien. Voilà ce que je voulais que monsieur le marquis sache...
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le marquis. — C'estbon. N'éternisons pas... D'ailleurs, si mon oncle avait si peu de confiance que ça en moi son héritier, il n'avait qu'à stipuler dans son testament...
le père jean. — Je dois dire toute la vérité à monsieur le marquis. Un jour, un jour de tristesse comme celui où nous sommes, en le voyant s'inquiéter de tout ça... et plus fort que de coutume... je n'ai pas pu m'empêcher... faut m'excuser, monsieur le marquis... J'avais un peu mon franc-parler avec lui... il n'était pas orgueilleux avec le petit service... J'ai osé lui dire: « Mais, monsieur le duc, si vous avez peur que votre neveu vende jamais Chanteuse, vous n'avez qu'à le lui défendre dans vos dernières dispositions... »
le marquis, goguenard. — Ah ! vous lui avez dit ça, père Jean ?
LE père JEAN, confus. — Dame, oui. C'était pas en mauvaise intention, vous savez? Ça m'est parti.
LE marquis, hochant la tète. — Très bien. Et alors ?
le père jeax, qui se redresse. — Oh ! alors, monsieur le marquis, si vous aviez vu comme
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il s'est mis en colère et comme il m'a ramené? Attendez que je retrouve bien les mots. (Il se recueille et dit lentement, en espaçant les stjllabes) : « Jamais, je-ne-ferai, -ja-mais, à un de ma race, l'affront de... supposer qu'il-puisseavoir une pareille idée. Et si cette... cette... » (Il s'arrête.)
le marquis. — Eh bien?
le père jean, atterré. — Je ne peux pas dire le mot, monsieur le marquis.
le marquis. — Tout de suite. Je vous ordonne de le dire.
le père jean. — Infamie... C'est le mot qu'il a dit, sur ma tête, monsieur le marquis ! « Si cette... doit plus tard se commettre, il me semble que je me dés-ho-no-re-rais de l'avoir prévue. »
le marquis s'est levé ; il marche à travers la pièce. — C'est fini ?
le père jean. — Oui. Monsieur le marquis m'en veut? Je le sens bien.
le marquis. — Pas du tout. Et la preuve... je vais vous la donner. Vous allez être content de moi...
le père jean, ow éclate. — Monsieur le mar-
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quis ne vend plus? Monsieur le marquis garde Chanteuse ?
le marquis, glacé. — Mais non ! Mais non! Je vous offre une place de concierge dans un de mes futurs immeubles.
le père jean. — Ah! c'estça?... Merci, monsieur le marquis... J'aime mieux m'en aller.
le marquis. — Allez-vous-en ! (Il lui montre la porte.)
le père jean. — Mons... monsieur le mar...
// s'en va à reculons, très ému, ouvre la porte, regarde encore, et referme. Il est parti. Un silence pénible.
l'ami, qui prend son chapeau. — Pauvre vieux ! Ça m'a fait quelque chose.
le marquis. — Il est ramolli.