NOMBREUX PERSONNAGES
Gare du Nord. Neuf heures du matin. Le train est formé. Sur le quai, en face d'un skeping aux portes ouvertes, stationnent des groupes fébriles. Le personnel est nerveux.
dn homme du monde. — Elle est arrivée?
un employé de la lampisterie. — Pas encore.
un journaliste. — Dans cinq minutes, elle sera là.
l'homme du monde. — Et ses bagages?
le chef de train, en passant. — Tout est enregistré. Cinquante-six caisses.
l'homme du monde. — La troupe?
le journaliste. — Partie devant, hier soir, avec le matériel et les décors.
l'homme du monde. — Alors, ce matin, elle est seule?...
le journaliste. — Absolument seule, avec sa dame de compagnie...
une vieille dame, qui s'approche. — La mère Dubois? C'est une de mes amies...
le journaliste. — Oui... Son imprésario, son secrétaire, ses deux femmes de chambre, et son Circassien.
l'homme du monde. — Birkiz?
la vieille dame. — Lui-même, qui ne la quitte pas, monsieur, et qui couche sur le paillasson en travers de sa porte, avec ses deux pistolets d'argent dans les mains, tout chargés, à balle vénéneuse.
l'homme du monde. — Cristi ! Elle est gardée.
la vieille dame. — A carreau. En voyage, il faut ça.
POUR LA GRANDE TOURNÉE 1 f î 1
un employé. — N'encombrez pas, messieurs, s'il vous plaît.
le petit bourgeois. — Oui...oui. Nommeznous-en d'autres.
LE journaliste. — Voici Caprot, l'ancien directeur du musée de cire de La Haye... Heydkûnen, l'homme qui fait les étains... Brez de Kàl, des affiches. Chose, du tunnel sousmarin... le docteur Yomin... tout jeune, décoré... qui vient de laisser crever le général Peaudor.
le petit bourgeois. — C'est tout Paris. FTy a pas à dire.
l'homme du monde. — Chut! Quoi ? La voilà !
la vieille dame. — La voilà! La voilà!
le journaliste. — La voilà! C'est elle!
LA gare entière. — La voilà !
un peintre. — Qu'elle est belle! Le départ la transfigure !
Elle s'avance...
l'homme du monde. — Et si vous la voyiez quand elle arrive?
16Î les départs
...Elle paraît exténuée de joie...
un bicycliste. — Toujours étonnante I. . .
...Elle tient à la main des fleurs...
le petit bourgeois, interrogatif. — Son vieux père?...
...Quelle sème, comme Ophélie.
le journaliste. — Le vieillard à cheveux noirs? Oui.
le petit bourgeois. — Je le prenais pour le Circassien.
Elle monte sur le marchepied.
le badaud. — Et ses enfants, sans doute? les deux petits garçons à col marin ?
le petit bou rgeois, polisson. — Est-cequ'ils sont vraiment d'elle?
le journaliste. — Parbleu!... En voilà une question?
le petit bourgeois . — Mais oui. Je voulais dire...
un badaud, désignant le sleeping à an petit bourgeois. — C'est son wagon?
POI'R LA GRANDI TOURNÉE J * »: ï
le petit bourgeois. — Oui. Vous avez vu à l'intérieur? C'est épatant !
le badaud. — ?\on. C'est comme tous les wagons.
le petit bourgeois. — Sans doute. Mais ça ne fait rien, c'est curieux tout de même. Vous savez qu'elle emporte ses draps avec elle? En soie noire.
le badaud. — Oh! les avez-vous vus?
le petit bourgeois. — Non. Mais on me l'a dit. Que de monde! Ça grossit dans des proportions... Tout à l'heure, le quai ne sera plus possible.
le badaud. — Eh bien, on montera sur les marchepieds.
le petit bourgeois. — Et Tout-Paris qui est là !
Le journaliste s'approche et écoule.
le journaliste. — Tout-Paris.
LE petit bourgeois. — Qui donc c'est ce grand beau jeune homme.?
le journaliste. — Le marquis d'Ortensia.
LE PETIT BOURGEOIS. — Cet autlV ?
le journaliste. — Un auteur dramatique belge.
LA VIEILLE DAME. — Gelui-Cl?
LE JOURNALISTE. — Un poète.
LE PETIT ROURGEOIS. — Celui-là?
LE JOURNALISTE. — Aussi.
l'homme du monde. — Celte personne âgée?
le journaliste. — Madame de Rival... la grande marchande a la toilette de la rue de la Victoire.
la vieille dame. — Derrière elle...
le journaliste. — Héléna Topsek, la revendicatrice de l'indépendance hongroise...
le petit bourgeois. — A qui donne-t-elle le bras?
le journaliste. — A madame Bige, la manucure. Et puis...
l'homme du monde. — Taisez-vous. Elle va parler... Non.
le petit bourgeois. — Elle n'a pas la force...
le badaud. — Et quelle force elle a pourtant!
la vieille dame. — Elle est en fer.
le bicycliste. — En acier.
l'Ol'R LA GRANDE TOURNÉE 165
l"emi»loyédelalampisterie. — En chêne.
héléna topsek. — En or!
le petit bourgeois. — Je ne sais pas en quoi elle est.
l'homme du monde. — Chut... Elle parle.
Silence.
le badaud. — Non. Ça n'est que des baisers. . .
Acclamations.
le journaliste. — Je vais bien la faire causer, moi!
// fend la foule.
le peintre, extasié. — Quelle ligne! La belle ligne!
l'employé de la lampisterie. — Laligne • lu Nord? On peut le dire, monsieur.
le peintre. — Mais non. Elle! Elle seule!
le journaliste, à V étoile. — Madame...
Illustre artiste... Deux mots? Un seul?
l'étoile. — Soit... Un... Pas plus.
l'auteur dramatique belge. — Atten-
dez... s'il vous plaît? Notre ami Gulus de Sil vaine va lire un sonnet...
l'employé. — En voiture... Allons! en voiture!
le journaliste. — Je n'ai pas le temps... Mon journal...
gulus de s i l v a i n e, qui déclam e, son papier à la main :
Ainsi tu pars... tu pars... tu pars!
l'étoile, à Gulus. — Tout à l'heure.
le journaliste. — Votre tournée? Combien?
l'étoile. — Un an et demi. Ça n'est qu'une petite.
le journaliste. — Que faites-vous?
l'étoile. — Je traverse l'Allemagne.
le journaliste. — Sans vous arrêter, j'espère?
l'étoile. — Sans m'arrêter! Du moins en allant. Au retour, je ne sais pas. Si, d'ici là, l'Alsace et la Lorraine... Nous verrons... Je traverse donc l'Allemagne, le Danemark, la Suède... Je brûle tout ça... Déjà fait dix fois. Je donne cinq représentations en Laponie.
le journaliste. — Quoi?
l'étoile. — Froufrou. Par la presqu'île de Kola, je gagne la mer Blanche, Arkangel, les monls Ourals. Je les franchis. Tout en haut, Xuit d'octobre. Je redescends par la Caspienne, et me repose quinze jours à Téhéran.
LE JOURNALISTE. — Quoi ?
l'étoile. — Amoureuse. Demandée par le Shah.
le journaliste. — Après? Après?...
l'étoile. — Le royaume de Cachemire, Lahore... les noms divins : Calcutta, Madras, Ceylan. Huit représentations à Ceylan.
LE JOURNALISTE. — Quoi?
l'étoile. — Lolotte. Là, je ne sais pas encore ce que je ferai. Mon imprésario voudrait Bornéo. J'hésite... Si je me décide... je leur donnerai Maison de poupée. Ibsen a promis de venir.
LE JOURNALISTE. — A Bornéo?...
l'étoile. — Il viendra.
l'employé. — En voiture, messieurs!...
N'obstruez pas.
gulus de sil vaine. — Ainsi, tu pars... tu p...
l'étoile, debout sur le marchepied du wagon. — Ah! Gulus!... ami!...
un des enfants. — Maman!...
l'étoile. — Mes enfanls!... Chéris!,..
Trésors!... Travaillez bien! Père... (On ferme les portières. Les mouchoirs partent tout seuls, soit pour s'agiter, soit pour essuyer des yeux. Tous les chapeaux d'hommes à bout de bras. Il ne manque que la Marseillaise.)
l'étoile, à la portière. — Adieu!... C'est trop!... (On lui jette des bouquets.) Ah ! des fleurs! des pleurs! Adieu!...
tous. — Non ! non ! Revoir. . . pas d'adieu ! . . . (Le sifflet.)
une voix. — Restez!
héléna topsek. — Qu'elle reste!... Vive la Hongrie!
l'homme du monde. — Pensez à nous! Aux abonnés !
le poète. — Tenez ferme et haut le drapeau de l'art!
un des enfants. — Maman!
l'étoile, à bout. — Père... Petits,.. M'en vais!... Mon pays... France... Toujours!
le peintre. — C'est Marie Stuart!
un spectateur. — Eh bien! et nous, alors, qu'est-ce que nous sommes!
gllus de silvaine. — Ah! des affligés, messieurs! des morls!...
(On ne voit plus que la fumée. Tout-Paris se désagrège.)
POLR LA GALANTERIE
pailine rose. — Vingt et un ans.
madame loupe, la lingère. — Soixante ans.
A Poiliers. Chez Pauline Rose. Appartement meublé. Deux grandes malles ouvertes... Sur les sièges, des robes, des jupons, etc. Près de la fenêtre, la lingère coud.
Pauline. — Serez-vous prête à temps, madame Loupe ?
madame loupe. — Mais oui, mademoiselle.
pailine. — Vous ne me ficherez pas en retard ?
17'i LES DÉPARTS
madame loupe. — Mais non, mademoiselle.
Pauline. — C'est que je pars demain matin, sans faute...
madame loupe. — Je sais. Tout sera fini, vos pantalons, vos chemises...
pauline. — Et mes cache-corsets?
MADAME LOUPE. — Aussi.
pauline. — Je respire. Celte bonne madame Loupe !
madame loupe, bougonnant. — Cette bonne madame Loupe ! Cette bonne madame!... En attendant, vous vous en moquez bien. C'est son dernier jour de couture chez vous... Mais ça vous est bien égal... Vous n'en avez point de chagrin. Vous allez à Paris... Tout disparaît devant ça. G'est-i-vrai?
pauline. — Sans doute, je suis contente d'aller à Paris... rudement contente... Mais je vous regretterai tout de môme plus d'une fois.
madame loupe, haussant les épaules. — . . . Donc pas de bêtises !
pauline. — Si. Parce que des lingères comme vous , travailleuses , et puis aussi adroites... je ne sais pas si j'en retrouverai.
madame loupe. — Dame, sans me vanter, mademoiselle, c'est bien possible que non. J'ai un œil et une aiguille qui vont d'accord, ça, je peux le dire. Pour mes soixante ans, je rafraîchis encore la dentelle comme pas beaucoup.
pauline. — Comme personne.
madame loupe. — Mademoiselle est bien flatteuse. Pourtant, vous savez? avec vous, je n'ai que demi-mérite. Dans notre métier, il y a du linge avec lequel on a du plaisir plus qu'avec d'autre : c'est celui du monde jeune et agréable. Pantalon pour pantalon, à égalité de finesse et de tissu, eh bien, y en a que j'ai jamais pu festonner proprement et de bonne amitié.
pauline. — Pourquoi?
madame loupe. — Parce que la personne ne me revenait pas. Les camisoles de madame la mairesse, tenez ! Elles ne me disent rien. Tandis que vous...
pauline. — Je vous reviens?
madame loupe. — Oui. Mademoiselle me plaît. Elle est engageante comme son nom. Aussi, je ne vous le cache pas... ça m'ennuie
bien que vous vous en alliez. Sans compter que...
pauline. — Quoi?
madame loupe. — Rien.
pauline. — Écoutez donc, madame Loupe?
madame loupe. — Mademoiselle.
pauline. — J'ai une idée. Ne bondissez pas. Réfléchissez avant de dire non.
madame loupe. — Ça va êlre quelque chose d'inimaginable !
pauline. — Pas du tout. Pourquoi ne viendriez vous pas à Paris ?
madame loupe. — Moi ?