CHAPITRE III
Lorsque l'on compare chez les animaux et les plantes les: limites du pouvoir modificateur de l'homme, il apparaît dans le< règne végétal plus étendu et plus profond.
Non- seulement les moyens d'ébranler l'espèce y sont plus nombreux et d'un plus facile emploi, mais la nature y aide elle-même, soit par la multiplicité des variations spontanées J soit par la facilité avec laquelle elle assouplit aux change*-] menls les appareils les plus essentiels.
Renfermés chez l'animal dans des cavités closes, les organe.) fondamentaux, ces grands ressorts de la vie, sont soustraits il
VARIATIONS VÉGÉTALES PAR LE FAIT DE L'jIOMME. 35
notre influence; chez les plantes, ils sont extérieurs, et directement accessibles.
Nous modifions l'économie animale par des moyens peu nombreux et d'un difficile emploi, les croisements, la sélection la gymnastique fonctionnelle; nous agissons sur l'économie végétale, non-seulement par les influences multiples de la culture, mais encore par la sélection et la fécondation artificielle; enfin, chez la plante, les modifications originelles, normales ou anormales, sont nombreuses et variées, elles peuvent être propagées par des modes physiologiques spéciaux, la bouture la marcotte et la greffe.
■ L'homme agit donc plus profondément sur la plante que sur l'animal; il y marque mieux son empreinte.
Pour obtenir des variations chez les végétaux, deux voies sont tracées à l'horticulteur.
Tantôt il suit la nature et se borne à recueillir les modifications qu'elle produit; tantôt il la contraint à les réaliser.
Dans le premier cas, il surveille l'apparition des variétés ou des anomalies, choisit celles qu'il croit être de quelque utilité pour sou art, et s'efforce de les perpétuer; dans le second, il fait naître directement, développe, fixe les modifications acquises.
Envisageons tour à tour ce double rôle, en faisant la part de la nature et celle de l'industrie, et cherchons dans quelles limites il a été donné à l'homme de façonner à son gré, soit l'ensemble, soit les pièces isolées de l'organisme végétal.
Comme caractères d'ensemble, l'horticulteur peut modifier aisément la taille du végétal, sa forme, la rapidité de son évolution, sa résistance aux conditions climatiques, la durée de son existence; il y parvient par l'hybridation, la sélection, les cultures, ie transport, et il réussit d'autant mieux, qu'il opère iur des plantes depuis plus longtemps ébranlées (1).
(1) Cons. sur ce sujet : Decaisnc et Naudin, Traité d' horticulture. Paris, lrc partie, p. 619. — Lindley, Théorie de V horticulture, trad. Lemaire. Paris, 1841, p. G2. — Bentliam, The nalural Histonj licview, April 1861, p. 133-141. - Clos, Des modifications exercées par l'homme sur les végétaux utiles (Journal d'agriculture du Midi, t. XVI, août 1863).
36 LA VARIABILITÉ DtS ESPÈCES.
Nul n'ignore que les plantes ont une époque fixée pour la production de leurs fleurs et de leurs fruits: si elles devancent cette époque de puberté, elles sont précoces ; elles sont tardives, si leurs organes de propagation se développent après le terme assigné.
Il nous est donné de changer ces conditions de précocité ou de tardivcté. Portons dans les pays chauds des espèces de notre climat, des Haricots, du Maïs, par exemple, ces plantes accompliront hâtivement leur évolution végétative. Le Maïs mûrit en cinq mois à Paris, il en mettra quatre à Cayenne. Le Haricot végète chez nous en trois mois; en deux mois et demi il aura atteint , sous les tropiques , le même développement (1).
Nous pouvons utiliser cette influence de la chaleur, si nous cultivons dans le Midi les plantes dont nous voulons obtenir des races plus précoces. C'est ce qu'a fait pour le Chrysanthème de Chine un habile jardinier d'Avignon : trouvant dans ses semis une variété qui fleurit en septembre, il en choisit les graines, et opérant par sélection, il parvint à obtenir une variété fixée, qui donne ses fleurs dès le mois d'août.
Notre art ne se borne pas seulement à changer l'époque relative de la floraison, il peut modifier la durée de la vie, transformer, par exemple, une plante vivace en une plante annuelle.
Le Ricin, le Tabac, la Pomme de terre, sont des espèces vivaces, de haute taille et souvent arborescentes dans les contrées chaudes d'où elles sont originaires. Transportées dans les régions plus froides, soumises à la culture, elles se sont amoindries et dans leur taille et dans leur durée ; elles sont devenues des plantes annuelles.
La fleur met un terme à la durée des végétaux annuels ; entraver leur floraison, c'est donc en prolonger l'existence : l'horticulteur y parvient, soit par des moyens directs, soit par la plantation sur un sol riche et fertile, soit même par la greffe sur des espèces vivaces.
(1) Cons. le travail de M. B. Verlot, Sur la production et la fixa» tion des variétés dans les plantes d'ornement, broch. Paris, 1866, J.-B. Baillière.
Nous n'insisterons point sur les modifications dont les formes des plantes sont susceptibles ; une promenade dans un jardin consacré à la culture des arbres à fruits apprendra combien le végétal peut se montrer souple et docile aux exigences et aux caprices des praticiens.
La plante végète au moyen d'organes souterrains, et qu'on croirait soustraits par leur position à toute tentative exercée par l'industrie de l'homme ; cependant la sélection et la culture ont opéré sur ces parties leurs transformations les plus heureuses et les plus utiles. En voici un remarquable exemple.
Vilmorin sème en été des graines de Carotte sauvage, plante à racine grêle, sèche et fibreuse; il obtient au printemps suivant des individus dont la racine offre une tendance à se modifier; ces individus sont choisis pour porte-graines, et de leurs semences, confiées au sol pendant l'été, naissent de jeunes plantes plus modifiées encore dans leurs racines; ces végétaux sont à leur tour l'objet d'un nouveau choix, c'est ainsi qu'à la suite de quelques générations, la racine grêle de la Carotte sauvage a donné la racine charnue et alimentaire de la Carotte cultivée (4).
Les mêmes procédés ont permis à l'habile horticulteur français d'obtenir une raca de Betteraves que sa richesse en sucre rend précieuse. Il a suffi de trois générations pour accumuler dans la racine développée une proportion de sucre qui n'est pas moindre de 21 pour 100.
Par des procédés analogues, on a singulièrement accru les dimensions de la racine du Cerfeuil bulbeux, et on a constitué dans l'espèce du Céleri une race à racine charnue, riche en substances alimentaires.
Dirons- nous comment l'horticulteur est parvenu à provoquer le développement des racines, à en modifier les formes et les dispositions? S'il veut fixer plus solidement au sol une plante mal assurée, multiplier le nombre de ses bouches absorbantes, qu'il amasse autour de sa tige de la terre humide et de l'engrais, il provoquera la formation de nouvelles fibres radi-
(1) Vilmorin, Bulletin des séances de la Société centrale d' 'Agriculture, 2e série, t. II, p. 540.
3<S l\ VARIAWMTK DES ESPÈCES
cales. Tel est le procédé que mettent en pratique les cultiva leurs du Midi, pour multiplier les racines de la Garance et obtenir en plus grande quantité la matière tinctoriale qu'elles renferment.
Quelques arbres, comme le Chêne, ont une racine longue, pivotante et épaisse qui, s'enfonçaat profondément sous le sol, rend la transplantation difficile et incertaine; on sait vaincre ces difficultés, soit en coupant l'axe trop allongé, soit en opposant des obstacles à son développement ; l'axe unique s'atrophie sous ces influences, et à sa place naissent des racines secondaires plus multipliées et plus rapprochées de la surface du sol. Ainsi, le cultivateur sait, à son gré, multiplier les racines, les diriger, en modifier les dispositions.
Le luxe et la mode, les travaux accomplis avec ardeur dans les villes pour les orner, en les rendant plus salubres, ont singulièrement développé de nos jours le goût des plantes, et poussé à la recherche de leurs variations les plus ornementales et les plus curieuses; de ces tentatives, est né un art nouveau (pie nous appellerons l'art de la phytotechnie, si l'on veut bien permettre ce néologisme, assez autorisé d'ailleurs.
Nos voisins, les Belges et les Anglais, s'étaient arrogé, jusques à ces dernières années, le monopole de cette intelligente spéculation sur les plantes; nous avons tenu à honneur de les imiter, et nous les égalons aujourd'hui ; comme eux, nous modelons avec aisance la nature végétale, nous produisons par les semis, les hybridations, la culture, des feuillages luxuriants et colorés, des fleurs riches et nuancées avec art, des fruits abondants et délicats; comme eux, nous demandons aux contrées étrangères les espèces les plus curieuses et les plus utiles, elles enrichissent nos cultures et deviennent à leur tour comme le départ d'une série de variétés et de races nouvelles.
Dans ce travail incessant sur la nature végétale, les fleurs ont été et devaient être l'objet plus particulier de l'attention i des horticulteurs; sur elles se sont concentrés leurs efforts: aussi, de tous les appareils de La plante, aucun ne donne-t-ill une plus juste idée des ressources et de la puissance de leur pouvoir sur l'organisme végétal ?
Tour comprendre les résultais obtenus, il est indispensable
d'avoir quelque souvenir de la nature des fleurs et de leur composition; qu'on imagine des fou i I les, disposées en verticilles autour d'un axe allongé, modifiées dans leurs formes, leur coloris, leur structure, adaptées à des usages divers, conservant toutefois, sous leurs nouveaux aspects, les traits de leur nature première à laquelle elles peuvent aisément revenir, on aura l'idée essentielle de la constitution de l'appareil floral. Quatre verlicilles de feuilles métamorphosées le composent ; les deux premiers, plus extérieurs (calice et corolle), servent d'enveloppe protectrice ; les deux intérieurs (étamines et pistils) sont les organes de la propagation. Aux étamines est dévolu le rôle d'appareil fécondateur ; au pistil, celui d'organisme maternel ; le germe est le produit de leur union.
Dans la réalisation de cet appareil gracieux et délicat, la nature semble avoir manifesté, plus que dans aucune autre de ses créations, la constance et la simplicité du plan, la richesse de l'exécution.
La fleur est un ensemble de feuilles métamorphosées; on conçoit que cette nature première puisse reparaître, et que chaque organe retourne à ses formes primitives, trahissant ainsi les lois de son évolution et de son origine.
L'étude des fleurs et de leurs anomalies a livré le secret de ces métamorphoses; la culture a permis de les réaliser.
•Les fleurs doubles et les fleurs pleines dévoilent surtout les mystères de ces transformations; dans les fleurs doubles, les péiales colorés se sont multipliés, soit par dédoublement, soit par métamorphose de quelques-uns des organes sexuels; dans les fleurs pleines, la transformation des organes propagateurs a été complète, et c'est en cessant d'être fécondes que ces fleurs ont acquis de nouveaux charmes.
Rien de plus commun que ces transformations, disons pour être plus exact, que ces altérations du type primitif. Qui n'a admiré les Roses, les Renoncules, les Anémones, les Primevères, les Camellias, les Chrysanthèmes que la culture a doublés ; on ne compte plus les fleurs ainsi modifiées par la main de l'homme, au grand profit de son industrie.
La forme des pièces florales peut être modifiée comme leur nature.
Lorsque les Dahlias et les Chrysanthèmes furent introduits en Europe, les fleurs étaient simples ; les fleurons qui les composaient, courts et tubuleux ; la culture a changé ces formes ; elle a développé et étalé les fleurons, elle en a fait de larges et riches pétales, semblables à ceux des rayons de l'inflores* cence.
On pourrait dire du changement dans la couleur, qu'il est le triomphe de l'art phy totechnîque ; ce caractère instable et capricieux justifie bien la maxime : Nimium ne crede colori. On peut donner aux fleurs les nuances les plus variées, y faire naître des ponctuations et des panachures, y déterminer l'albinisme partiel ou complet.
Le semis associé à la sélection modifie les couleurs ; on obtient le même résultat par l'emploi d'un procédé dont la physiologie a enseigné les applications à la pratique ; nous voulons parler de la fécondai ion artificielle. En portant le pollen d'une fleur sur le stigmate d'une autre fleur à coloration différente, on réalise, dans le produit, des nuances intermédiaires : ainsi l'Amaryllis du Brésil, à coloris sombre, marié à l'Amaryllis à bandelettes, à fleurs d'un ton clair, a donné une curieuse série d'hybrides diversement colorés; ainsi les Phlox se sont nuancés en se croisant.
Par l'emploi simultané des semis et des croisements artificiels, on a pu faire parcourir aux Jacinthes, aux Tulipes, aux Primevères presque tous les degrés du cercle chromatique (1).
Les Lilas donnent des fleurs blanches lorsqu'ils sont forcés à l'obscurité ; les Hortensia, des fleurs bleues lorsque la culture en est faite dans la terre de bruyère; on obtient des fleurs décolorées, en propageant des accidents ou des étals maladifs ; on obtient des fleurs striées, ponctuées ou panachées, en mettant en pratique le procédé suivant, dû à la sagacité de Vilmorin :
On choisit parmi les plantes à type coloré les variétés à fleurs blanches obtenues de semis, et on les fixe par sélection ; les panachures se produisent naturellement sur ces végétaux par la réversion des types blancs aux types colorés primitifs.
(1) Cons.Chevreul,f/isfotre des connaissances chimiques, 1. 1, p. 179,
Un soin constant dans l'isolement des espèces ainsi panachées, le choix pour porte-graine des individus dont les fleurs se rapprochent le plus du type à fond blanc pur, permettront de conserver et de perpétuer les modifications acquises. Grâce à ces ingénieux procédés, les jardins renferment maintenant nombre de fleurs panachées ou ponctuées ; Vilmorin à lui seul en avait obtenu et fixé plus de dix; on en connaît plus du double aujourd'hui (1).
L'art ne se borne pas à modifier les caractères des fleurs ; il peut agir sur l'ensemble de l'évolution florale, déterminer, retarder, hâter la floraison, la rendre plus abondante et plus durable.
Pour mettre à fleur un végétal, il suffit de diminuer sa vigueur, de ralentir l'activité du cours de sa sève. L'appauvrissement du sol, la transplantation, l'arcure des branches, les incisions annulaires, concourent par ce mécanisme à activer la production florale, ou à l'accroître.
L'épo(|ue à laquelle les végétaux épanouissent leurs fleurs ou mûrissent leurs fruits peut être devancée. A l'aide du forçage, on obtient en janvier des Cerisiers et des Fraisiers en fleurs; la Vigne donne ses fruits pendant l'hiver; les Azalées, les Gaoaellias étalent bien avant la saison accoutumée la brillante parure de leurs fleurs.
Ainsi, en ménageant artificiellement à la plante des alternatives de repos et d'activité, en changeant pour elle les saisons, nous nous procurons, au milieu de l'hiver, les sensations agréables du printemps et de l'été.
C'est encore une conquête sur la nature végétale que le pouvoir d'assurer à la floraison une durée plus longue en mettant obstacle à la chute des enveloppes colorées ; l'ablation des étamines avant la fécondation, le transport des plantes dans un milieu plus froid et moins humide, permettent de prolonger la phase toujours trop rapide de l'épanouissement.
L'art horticole profite habilement du pouvoir étendu qu'il nous est donné d'exercer sur les fleurs ; par son développement, il est devenu une richesse chez les nations voisines de la
(J) Vilmorin, Archives des sciences physiques de Genève, t. XX, p. 327.
kl LA VARIABILITÉ DES ESPÈCES
nôtre ; on ne doit pas être étonné dès lors de la prodigieuse activité déployée pour modifier diversement et profondément celte partie délicate de l'organisme végétal. Si l'espèce eût été souple el modifiable dans ses caractères essentiels, comme plusieurs veulent le soutenir, nul doute que sa variabilité absolue ne se fût trahie par quelques traits, au milieu de si incessants efforts ; il n'en a rien été cependant, et les tentatives réitérées ont prouvé que si dans les caractères accessoires, la variabilité d'un type semble n'avoir pas de limites, les traits essentiels, les caractères fondamentaux, ne s'effacent point sous la main de l'homme.
Celte vérité est l'expression de l'expérience de chaque jour; néanmoins, on ne trouvera pas qu'il soit hors de propos de la justifier par quelques exemples.
Le Dahlia introduit du Mexique en Europe, vers l'année 1800, est caractérisé par ses racines tuberculeuses, ses tiges fistuleuscs et droites, ses feuilles opposées et divisées, ses capitules floraux à disque jaune, à rayons rouges disposés sur un seul rang; sous l'influence de la culture et du transport, il s'est produit aux dépens de celte espèce des variétés que l'on compterait par centaines ; les traits généraux du type n'ont point élé altérés; la taille a été développée et réduite, les fleurs élargies, les fleurons du disque transformés en ligules étalés, les appareils de la propagation totalement ou partiellement modifiés dans les fleurs doubles ou pleines ; les variations du coloris ont été portées à l'extrême, puisque le Dahlia, sauf la coloration bleue, a réalisé presque toutes les nuances.
Le Rosier cent feuilles est une des espèces les plus gracieuses, les plus délicieusement parfumées du groupe des Rosiers. Les climats, les sols, la culture ont multiplié chez celte plante les variations; la taille en a été réduite, la couleur richement nuancée; le revêtement des pédoncules, les feuilles du calice en ont élé changées, jusques à acquérir, comme chez les Rosiers mousseux, une bourre verte et abondante.
Les variétés de Jacinthe obtenues par la culture se compteraient par milliers; elles dérivent pour la plupart toutes de la Jacinthe orientait;, dont le type constant se caractérise par des fleurs en grappe, une lige sans feuilles, six pélales réfléchis et
soudés, une capsule à trois divisions : les variations obtenu*»* surtout a» moyen du semis, ont porté sur la hauteur des hampes, le nombre des Heurs, la multiplicité des pièces de la corolle, leurs formes, leurs rapports, et particulièrement leurs couleurs (l).
Nous craignons de multiplier les exemples ; il suffira de donner quelque attention aux collections florales des jardins, des expositions publiques ou des squares, pour prendre une idée de la puissance modificatrice qui diversifie les types sans les transformer et dans laquelle se résument l'avenir et les progrès de l'art horticole.
Les fruits sont modifiables comme les fleurs, et c'est une erreur de considérer comme essentiels et profonds, les caractères qu'ils ont acquis par le fait du temps et de l'habileté du praticien.
Sur ce point de la physiologie végétale, les preuves expérimentales ne font pas défaut.
Il a suffi à M. Décaisse de confier à un sol cultivé quelques graines de la l'oire d'Angleterre, pour obtenir, en peu d'années, six arbres chargés de fruits dissemblables, et distincts de la forme mère ;|les différences ne consistaient pas seulement dans les caractères du fruit, elles se marquaient dans la précocité, le port, la forme des rameaux, des fleurs et des feuilles ; cependant le type n'était nullement méconnaissable (2).
Les caractères les plus variables dans les fleurs paraissent aussi les plus modifiables dans les fruits ; la couleur d'abord, puis la forme, la grosseur, la consistance, l'époque de la maturité, la saveur, la résistance à l'alléralion.
On jugera par un nouvel exemple de cette mobilité des caractères : d'un semis de Poire Saugi r, M. Uecaisne obtint quatre arbres qui donnèrent à la maturité des fruits différents : les
(1) On lira avec intérêt des détails sur ces variations florales dans les deux ouvrages suivants : Deeaisne et Naudin, Manuel de l'amateur des jardins, t. II ; Vilmorin, Les (leurs de pleine terre, 1 vol. Paris, 18G3.
(2) Deeaisne, Sur la variabilité de l'espèce dans le Poirier (Comptes rendus de l'Acad. des sciences, G juillet 18G3).
h'i LA VARIABILITÉ DES ESPECES
uns éiaienl verts et de forme ovoïde, d'autres, verts, rouges et arrondis, d'autres avaient la forme d'une Pomme aplatie ; quelques-uns, colorés en jaune, étaient allongés et doubles en grosseur des précédents.
Le même observateur a vu sortir de la Poire Belle-Alliance, multipliée par semis, neuf variétés nouvelles dissemblables par la forme, la grosseur, le coloris et l'époque de la maturation.
A considérer ces dissemblances si marquées dans les produits d'un même arbre, on déplore la chimère que poursuivent certains pomologistes , lorsqu'ils ont la prétention d'instituer ce qu'ils nomment des espèces, en se basant sur les différences extérieures des fruits et sur le seul examen des caractères; à ce compte, il serait logique d'admettre plus de 500 espèces de poires, et ce serait rester dans les limites de la modération.
Nous avons essayé d'indiquer quelques-unes des variations que l'homme produit, provoque, développe et maintient.
Insistons maintenant sur les circonstances dans lesquelles les variations naissent spontanément, accidentellement ; ici, la nature a l'initiative, le rôle du jardinier se borne à recueillir et à propager.
Un végétal est un agrégat de parties capables d'une vie indépendante, rattachées à l'organisme général par une solidarité relative et souvenl éphémère; on conçoit, dès lors, que ces individualités puissent se modifier isolément et devenir dissemblables; ces modifications sont fréquentes; elles changent la physionomie des plantes, et constituent un polymorphisme dont la pratique sait profiter.
On en peut citer de curieux exemples :
Sur un pied d'Ageratum nain du Mexique, espèce ornementale à gros capitules portés sur un pédoncule allongé, s'est accidentellement développé un rameau à capitules grêles et presque sessiles; séparé du pied mère et bouturé isolément, ce rameau floral est devenu le point de départ d'une race nouvelle.
Ayant un jour observé sur le Hêtre commun une branche dont les feuilles étaient laciniées, M. Carrière eut l'idée de la greffer sur un autre Hêtre à feuilles indivises; il en obtint un
végétal sur lequel les rameaux, dirigés dans le même sens, offraient tous des feuilles laciniées.
Le Pin sylvestre, nain et monstrueux, variété propagée, est le résultat d'un état fortuit ; il a pour origine une branche développée par la tige d'un Pin sylvestre, et multipliée par bouture.
Le Robinier hispide arborescent, et le Robinier hispide à grandes feuilles, l'Acacia boule, le Saule à feuilles annulaires, plusieurs Arbres pleureurs sont également le résultat d'une anomalie, accident heureusement propagé (1).
De Candolle rapporte qu'en 1824, un propriétaire des environs de Genève, remarqua sur un Marronnier une branche dont les fleurs élaient doubles ; il y prit des greffes et ces greffes sont devenues l'origine de la variété à fleurs doubles, répandue maintenant en Europe ; l'arbre sur lequel a été constaté ce curieux fait de dimorphisme anormal existe encore, et sa floraison reproduit chaque année le même accident.
Aux modifications que nous signalons comme de simples déviations à l'état normal, il faut rattacher les monstruosités qui s'éloignent davantage et plus profondément du plan de l'organisme ; elles ont aussi leur valeur en horticulture, le goût du jour s'attachant parfois à en propager les bizarreries et les caprices ; c'est ainsi que, sous l'empire de la mode, on a vu prendre place dans les cultures, les Pavots à corolle monopétales,, les Linaires et les Gloxinia à fleurs régulières, les Amaranthes dont l'inflorescence simule une crête, les Roses prolifères et bien d'autres formes étranges.
Si l'art horticole modifie les organes, il exerce aussi son pouvoir sur certaines qualités physiologiques ; la culture développe dans les fruits les principes aqueux et sucrés; elle peut corriger l'amertume de leur saveur ; elle sait même développer ou rendre plus pénétrantes les odeurs que les fleurs exhalent.
Tels sont les faits qui témoignent de l'influence profonde que l'homme peut exercer sur l'économie végétale ; mais s'il peut troubler comme à sa volonté cet harmonieux ensemble,
(1) Cons. Carrière, Production et fixation des variétés dans les planies d'ornement. Brochure. Paris, 1865.
Ûfi TA VARIABILITÉ DES ESPÈCES
il ne saurait le changer et eu effacer les traits vraiment essentiels ; ni le temps, ni ses industrieux efforts n'ont pu, même en s'unissant, rendre les types méconnaissables. Qui peut dire les variétés et Bonn-variétés de Roses, d'OEillels, de Primevères, de Tulipes que renferment les parterres el les collections? Ces végétaux ont-ils été dépouillés par l'art de leur physionomie originaire; n'ont-ils pas conservé les caractères et l'empreinte primitive, malgré les variations incessantes de leurs touches accessoires, malgré l'influence des conditions de cultures et de milieux ?
INous varions bien le thème donné par la nature, nous le paraphrasons, nous le ridiculisons même ; nous ne saurions le changer; à quoi se réduit finalement cet empire qui nous est donné sur la plante ? A des changements dans la taille, les formes, les couleurs, la durée, les proportions et les rapports. Les modifications plus profondes amènent la plupart du temps des altérations dans les fonctions ou les organes ; les plantes les plus remarquables que l'homme ait façonnées au point de. vue de la feuille, de la fleur ou du fruit, ne sont-elles pas des productions maladives ou monstrueuses? N'est-on pas tenté, a la vue de plus d'une collection brillante, de s'écrier, comme le naturaliste espagnol Correa de Serra, à l'aspect des productions bizarres de la Nouvelle-Hollande: « Nous sommes ici au bal masqué. »
Non, l'empire qu'il a été donné à l'homme d'exercer sur les plantes ne le conduit pas à les transformer, mais il lui permet de mettre en jeu el de développer les ressources admirables de la variabilité normale. Qu'il apprenne donc à user de ces ressources, au grand profit de ses jouissances et de son bienêtre, de l'avancement des sciences horticoles et agricoles ? Bulfon l'a dit, avec l'intuition du génie : « L'homme ne saura » jamais assez ce que peut la nature, ni ce qu'il peut sur » elle (1). »
(1) Buflon, Histoire naturelle, t. XI, p. 95.
VARIATIONS ANIMALES PAR LF. F.vIT DE L'HOMME, hl