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LA VARIABILITÉ ET L'INFLUENCE DES MILIEUX

Aucun fait n'est mieux assuré que celui de la variabilité relative des espèces sous l'influence des conditions extérieures. Les relations normales des organismes et des milieux, les modifications déterminées par les changements dans les conditions d'existence, en témoignent également la réalité.

L'expression de milieux, dont nous nous servons ici, est complexe ; elle doit s'entendre de l'ensemble des conditions qui permettent le maintien et la transmission des existences : conditions physiques de chaleur, d'électricité, de lumière, d'humidité; conditions chimiques de l'atmosphère et du sol; conditions climatologiques cl géologiques, physiologiques surtout,

(1) Cons., pour le développement de ces idées, de Quatrefu^es on cit., p. 315 et suiv. * ' ^

d'où dépendent 1rs relations de 1 être avec le monde extérieur, par l'air qu'il respire, les aliments dont il se nourrit, les circonstances dans lesquelles son activité s'exerce.

La science e>t loin d'avoir fait la part de chacune de ces influences sur les machines organiques : dans ces questions l'art expérimental est encore à son début ; lorsque la solution en sera cherchée avec le concours de l'expérience, elle contribuera certainement d'une manière efficace aux progrès de la question des espèces ?

Privés d'un ensemble de connaissances positives, nous avons du moins pour nous guider dans de tellts recherches des indications partielles qu'il est possible de réunir et d'interpréter ; le lègue végétal fourni! les plus certaines et les plus nombreuses.

Fixées au sol, dépendantes des actions extérieures qu'elles subissent sans pouvoir s'y soustraire, aptes à être placées et maintenues dans des conditions dont on peut apprécier l'influence, les plantes se prêtent particulièrement aux observations sur l'action du sol et des agents extérieurs, et il est vrai dédire que chaque habitat imprime à la végétation son cachet et sa physionomie : quelques exemples mettront en lumière cette vérité.

Sur les sommités des montagnes, au-dessous de la région des neiges éternelles, l'aspect de la végétation est uniforme et saisissant.

A ces altitudes, les plantes, longtemps cachées sous la neige, ont chaque année une courte durée végétative; tout semble en harmonie dans leur organisme avec la rigueur du climat.

La plante est comme rabougrie ; de Taxe et des rameaux aériens, grêles, rampants, hérissés, disposés en touffes g-:izonnantes, naissent les feuilles rapprochées, étalées en rosettes ; leur limbe est recouvert de poils ou d'un enduit séreux et gluant ; sous le sol, le végétal a caché la plus grande partie de ses tiges et de ses rameaux , comme pour les soustraire à la rigueur du milieu, tandis que les racines, allongées, pénétrant profondément à travers les fissures des roches, assurent plus aisément l'alimentation. La floraison, la fécondation, la maturation des graines, sont hâtives chez ces végétaux.

Nous nous souvenons encore des vives impressions que nous ressentîmes lorsqu'il nous fut donné, sur les hautes cimes des Alpes, d'être le spectateur solitaire de ces admirables harmonies.

Les Saules, élancés dans les régions plus basses, sont devenus sur ces roches herbacés et rampants; les Genévriers y élèvent à peine leurs tiges rabougries; les Primevères, les Saxifrages, étalent sur la surface du sol leurs rosettes de feuilles; les Airelles, les Rhododendrons, l'Empetrum noir, y étendent leurs rameaux bas et diffus; de plus humbles végétaux, les Mousses, les Lycopodes, les Lichens, cachent sous leurs expansions gazonnantes le sol dénudé (1).

Dans les plaines basses et arrosées, la végétation revêt un tout autre caractère: là croissent des plantes à racines grêles et multipliées, à tiges droites, élancées, souvent fistuleuses, à feuilles larges et distantes, à vigoureux rameaux; le sol est riche, la végétation luxuriante.

Ailleurs, sur les bords de l'Océan, l'aspect des plantes s'est singulièrement modifié; une végétation puissante, des feuilles glauques, charnues, succulentes, glabres ou chargées de poils, forment les traits distinctifs de la flore du littoral.

Les formes des eaux douces se reconnaissent à une élongation particulière, à une laciniation très-caraclériséc des racines, des feuilles, et même des fruits, si ces parties sont exposées à l'action des courants.

L'aspect extérieur distingue encore, et les plantes qui se développent péniblement en luttant contre des formes plus vigoureuses, et celles qui ont subi les influences extrêmes de la lumière ou de l'humidité, celles enfin auxquelles les aliments ont fait défaut ; ce sont là autant de manières d'être de l'Espèce, de modifications secondes auxquelles on a parfois appliqué les expressions de « naines, ombreuses, faméliques, frimaires », etc.

Les harmonies de l'organisation végétale et des conditions

(1) Cons., sur la physionomie de la végétation alpestre : Faucher Prunelle, Coup d'œil sur la végétation des Alpes dans ses rapports avec les climats (Session du congrès scientifique de France à Grenoble 1857, p. 311 à 352).

d'existence sont si frappantes, que l'observateur exercé peut souvent indiquer, au seul aspect d'un végétal, le milieu au sein duquel le développement s'est accompli.

Les animaux n'obéissent pas à d'autres lois ; leur physionomie, leurs traits distinctifs, sont également en harmonie, nonseulement avec le milieu en général, mais avec les habitat particuliers, tels que les montagnes ou les plaines, la surface des mers ou leurs profondeurs, les eaux douces ou salées, les contrées basses ou élevées, chaudes ou froides, humides ou sèches.

Les cantonnements des animaux dans des habitations et des stations spéciales, les dispositions organiques tant internes qu'externes en harmonie avec ces habitat, sont presque un lieu commun en histoire naturelle; il y a longtemps que Buffon, pénétré de celle vérité, l'a développée dans un magnifique langage : « Chaque être, écrit-il, a sa patrie naturelle dans » laquelle il est retenu par nécessité physique ; chacun est fils » de la terre qu'il habite. L'homme est en tout point l'ouvrage » du ciel, les animaux sont à beaucoup d'égards les productions » de la terre. Ceux d'un continent ne se trouvent pas dans i) l'autre; ceux qui s'y trouvent sont altérés, rapetisses, chan- » gés souvent au point d'être méconnaissables (1). »

La relation des organismes et des milieux est assurément un fait général et constant, mais quelle en est la portée? Où s'arrêtent les harmonies, et comment en fixer les limites?

Interrogeons de nouveau le règne végétal, et considérons les plantes qui, demeurant dans le même milieu, s'y trouvent soumises à de nouvelles conditions d'existence.

Les Renoncules qui végètent dans les eaux dormantes, et qu'on a pour cette raison nommés batraciennes, ont, comme la plupart des plantes submergées, les feuilles découpées en segments capillaires; que les eaux s'abaissent et se retirent, que la végétation s'accomplisse quelque temps sur le sol découvert, les feuilles nouvelles offriront des segments courts, épais, obtus, et elles pourront redevenir entières.

Dans de semblables conditions, l'influence variée du milieu

(1) Buffon, op. cit., t. X, p. 2 : Histoire du Lion.

réalise, chez les piaules aquatiques, tu polymorphisme marqué dans la configuration des feuilles. Les Renoncules aquatiques, les Potamogétons, les Myrioplij iles, les Callitriches, les Naiadées, subissent ces influences : si ces plantes sont submergées et exposées à l'action des courants, leurs feuilles se découpent en segments capillaires ; si elles se développent hors de l'eau, leurs tiges sont plus courtes, les segments des feuilles deviennent étroits, charnus, étalés. Les deux types précédents réalisés sous L'influence du milieu s'associent souvent sur des pieds partiellement émergés et submergés; souvent aussi des intermédiaires en rat lâchent les modifications extrêmes.

A juger d'après les seules apparences extérieures, ces formes diverses se rapporteraient à autant d'espèces, et telle a été l'erreur partagée par un grand nombre de naturalistes. L'observation comparative suffit cependant pour lever les doutes, et établir que la même espèce aquatique peut présenter des modalités diverses, des formes secondaires, suivant qu'elle est submergée ou émergée-, plongée dans des eaux stagnantes ou rapides (1). Les exemples qui suivent ne laisseront pas de doute sur la réalité de ces changements par le fait des milieux : on dirait que la nature elle-même se plaît à en donner la démonstration expérimentale.

Les feuilles de la Sagittaire offrent deux formes distinctes : hors de l'eau, elles ont l'apparence d'un fer de lance; submergées, elles deviennent spaluiées, ou linéaires; si la Sagittaire est entièrement submergée, elle devient stérile, les stomates disparaisent à la face supérieure de ses feuilles.

La forme terrestre du Polygonum ampkibium a les feuilles pubescenles cl rudes, lancéolées, brièvement pétiolées, couvertes de stomates sur les deux faces ; la forme aquatique de la même plante offre des feuilles glabres, longuement pétiolées et obtuses, dépourvues de stomates à la face supérieure. L'action du milieu est ici tellement évidente, qu'il n'est pas rare

(1) Cons. pour les exemples de formes produites par les changements de milieu, et prises à tort pour des espèces, l'excellente h'iore des environs de Paris, par MM. Cosson et Germain, 2e édition Paris 1861, p. 14, 106, 604, etc. ' |

de rencontrer sur la même plante les deux formes caractéristiques, lorsqu'aux diverses époques de la croissance la plante s'est trouvée alternativement dans l'eau ou hors de l'eau (1).

Le Poutederia crassi/jes olïre, à la base de ses feuilles Ilottantes, des vessies natatoiies qui les maintiennent à la surface ; que la plante fixée sur un sol ferme y plonge ses racines, sa vigueur s'augmente, les pétioles s'allongent, les vésicules natatoires disparaissent, les fleurs se forment et s'épanouissent.

Chez le Jussiœa qrandiflura, observé par If, Martins, le milieu provoque et réalise des changements plus complets : dans l'eau, les nœuds de la tige sont garnis de racines aérifèrcs et filiformes; sur un terrain sec, ces racines cessent de se développer, le port du végétal se modifie. Les feuilles, réduites, se couvrent de poils blanchâtres; des branches courtes, non ramifiées, à feuilles très-petites, remplacent les rameaux florifères; les fleurs, moins nombreuses, se montrent plus hâtives dans leur évolution (2).

Les plantes grimpantes offrent aussi une singulière aptitude à se modifier par le fait de changements dans les conditions extérieures.

Fixé à un support, le Lierre s'y attache par des crampons nombreux et s'allonge ; que Le support fasse défaut, les rameaux se raccourcissent en augmentant de vigueur, les crampons cessent de se développer à leur surface. Le lierre grimpant était stérile; devenu buissonnant, il se met à fruit (3).

La sécheresse ou l'humidité provoquent aussi des changements. Sous l'influence de la séch. resse, la taille se réduit, une pubescence abondante couvre les feuilles plus petites et à peine divisées; l'humidité, au contraire, accroît la taille, développe, grandit les feuilles, allonge les pédoncules et les fruits. Un botaniste habile, M. E. l-'ournier, a très-bien observé ces

(1) Cosson et Germain, op. cil., p. 570; et Kareltschikoff, Sur la répartition des stomates, mémoire analysé dans le Bulletin de la Société botanique, t. XIV, 1867, p. GG.

(2) Ch. Martins, Observations sur le Jussiœa grandiflora (Bulletin de la Société botanique de France, t. XI II ^ p. 176).

(3) Carrière, Entretiens sur l'horticulture, p. 253,

modifications sur une Crucifère, le Sisymbrium pumilum, et en a fait avec raison ressortir l'importance (1).

L'observateur qui suit dans les stations variées des localités qu'ils habitent les individus d'une même espèce, est mis à même d'apprécier l'action des milieux.

A quelque distance des marais salants, l'Alriplex à larges feuilles ne ressemble pas à la même plante développée sur les terrains salifères.

La ressemblance s'accuse, le type maritime se marque davantage, à mesure que la plante est recueillie dans des stations plus rapprochées des marais (2).

Curieux d'observer ces influences des stations, nous nous sommes proposé de les suivre chez la Brunelle commune : dans les lieux secs et élevés des Alpes, nous avons observé des individus dont l'aspect, la taille, le développement, sont ceux des formes alpestres; dans les prairies basses cl marécageuses, l'espèce se présente avec une autre physionomie ; le système souterrain e^t réduit ; les tiges, grêles et allongées, couchées sur le sol, y sont maintenues par des racines adventives, développées à chaque enlic-nœud; sur les prairies élevées, arrosées par les torrents, on rencontre une forme rampante caractérisée par la vigueur de ses nombreux rejets latéraux et l'abondance de ses fleurs ; dans les bois, la Brunelle offre une forme ombreuse caractérisée par la longueur du pédoncule floral et la i richesse de l'inflorescence.

La plante se modifie avec le milieu dans ses traits accessoires, mais ses caractères essentiels demeurent; la culture ai levé à cet égard les doutes que nous avions pu concevoir.

Les changements que provoquent, dans les conditionsd'existence d'un végétal, les naturalisations et les acclimatations, en mettant en jeu la variabilité, permettent d'apprécierr l'influence des milieux et la mobilité des organismes.

Le Blé de miracle, semé dans l'Aveyron, n'a pu y conserver! son inflorescence caractéristique ; la couleur de ses graines &

(1) E. Fournie.r, Recherches annlomiqucs el taxonomiques sur fa famille des Crucifères, thèse (Paris, 1865).

(2) Godron, De l'espèce et des races chez les êtres organises. Paris 1859, t. I, p. 118. 3

changé (i) ; sous le climat du Cap, la Vigne d'Europe s'est modifiée dans sa nature et ses produits; le Cerisier est devenu à Ceylan un arbre toujours vert (2). Il en est de même pour le Pêcher, au Para. Sous l'Equateur, les plantes potagères d'Europe ont changé de caractère et d'aspect; leurs organes végétatifs ont pris un développement rapide et extrême; la floraison s'est appauvrie, la propagation altérée, la maturation des graines a été rare et improductive (3).

L'influence d'un climat nouveau modifie souvent la durée et la constitution des plantes : PÉrythrine crêle-de-coq est un arbre dans le nouveau continent, elle devient une herbe sous le climat de Paris; le Cobœa scandons, le Phytolacca, herbacés dans nos contrées, sont ligneux sur le sol africain; le Réséda, annuel chez nous, est un arbuste en Egypte.

On aurait beaucoup à attendre pour la détermination rationnelle de l'influence des milieux, de la culture des plantes en dehors de leurs stations et de leurs habitations. C'est par des expériences de ce genre que l'habile directeur du jardin de Grenoble a vu le Céraiste des Alpes reprendre la livrée du Céraiste des champs, et la Bétoine hérissée des hauts sommets se rapprocher, en modifiant ses caractères, de la Bétoine officinale [h).

Si les changements de milieu exercent sur certains traits de l'organisme une incontestable influence; si, les conditions demeurant les mêmes, la constitution nouvelle peut être héréditairement transmise, il en résulte cette conséquence dont les botanistes ne révoqueront pas en doute la portée : à chaque type spécifique on peut rattacher des formes secondaires dérivées, produites par les influences de milieu ; si l'on en méconnaît l'origine, on sera conduit à les considérer comme espèces légitimes, tandis qu'elles sont seulement l'expression de la flexibilité organique.

Cette erreur a été trop souvent commise : l'expérience

(1) Société agricole de l'Aveyron, 1838, p. 4-6.

(2) A. de Candolle, Géographie botanique, II, p. 147.

(3) Sagot, Végétation des plantes potagères d'Europe sous l'Équateur (Bulletin de la Société botanique, 1862, p. 147).

(4) Communication de M. Verlot.

FAIVKE. 2

seule pcul la découvrir et la rectifier. Que les observateurs soucieux de la rigueur de la science essayent de rattacher, aulanL qu'ils le pourront, à la connaissance d'un type bien défini l'étude de ses formes secondaires, dépendantes du milieu; qu'ils se proposent de découvrir par l'observation et l'expérience les formes alpestres, naines, ombreuses, maritimes, aquatiques, de certains types bien déterminés, ils rendront à la science un incontestable service. De Candolle, dans sa théorie élémentaire, a depuis longtemps indiqué celte voie; malgré les conseils et l'exemple de MM. Decaisne et Naudin, trep peu de botanistes ont tenté de la suivre : l'analyse facile des caractères a toujours prévalu ; l'observation empirique l'a emporté le plus souvent sur la critiqué établie d'après les bases de la culture et de l'expérience.

On a donné de nos jours une portée considérable au principe de l'influence des milieux; emprunté à l'histoire naturelle, il a été appliqué tour à tour à la médecine, à la législation, à l'histoire civile, à la littérature et aux arts ; on a voulu y découvrir le secret des caractères, des écrits, des mœurs de l'homme individuel ou social. Laissons ces thèses qui n'appartiennent point à la science positive, et, revenant à l'histoire de la nature, insistons de nouveau pour montrer que l'influence des milieux sur les êtres organisés, et dans les conditions actuelles d'existence, est réelle, incessante, qu'elle est pour l'Espèce une source de variations, mais de variations limitées.

Comme les plantes, les animaux sont modifiés par les changements dans les conditions d'existence. Cuvier accepte celte vérité lorsqu'il écrit : « Le développement des êtres organisés » est plus ou moins prompt, plus ou moins étendu, selon que » les circonstances lui sont plus ou moins favorables. La cha- » leur, l'abondance et l'espèce de la nourriture, d'autres » causes encore, y influent, et celte influence peut être géné- » raie sur tout le corps, ou partielle sur certains organes (1). » | L'illustre naturaliste parle, comme toujours, d'après l'autorité des faits : il avait suivi chez le Renard l'action successive de ces influences du milieu ; il avait constaté chez cette espèce,

(1) Int' O'uclionau Règne animal {Règne animal, 1862, 1,1, p. 16).

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du nord de l'Europe jusqu'à l'Égypte, sept ou huit modificatious si iuiimemeut rattachées, si bien liées aux conditions des climats, qu'il les avait considérées comme l'expression de changements réalisés par les influences extérieures. La même vue dirigeait Geoffroy Saint-Ililaire lorsqu'il a réuni le Chacal des Indes et celui du Sénégal, rattachés par des nuances intermédiaires; on sait, du reste, combien Geoffroy est à l'abri du reproche d'avoir fait une trop minime part aux agents extérieurs comme modificateurs de l'organisme (1).

L'influence du milieu sur l'animal est indiquée par des faits directs et probants.

Considérons les animaux transportés sous des climats plus chauds : leur pelage se modifie sensiblement cl s'appauvrit. Si les tentatives pour obtenir de la laine dans les Indes occidentales ont été infructueuses, c'est parce que, s'adaptant au climat chaud de ces contrées, les animaux perdent leur laine et se couvrent de poils. Kn Guinée, les Moutons sont couverts, comme les Chiens, d'un poil clair ou noir; il en est de même aux environs d'Angora.

M. Roulin rapporte qu'en Colombie, le Poulet vient nu monde pourvu d'un duvet noir et fin, et demeure ensuite presque complètement nu.

Les climats froids modifient, en sens opposé, le système légumentaire. Au témoignage de l'évèqne Ilcrbcr, les Chevaux et les Chiens conduits de l'Inde dans les montagnes y sont bientôt couverts de laine, comme la Chèvre à duvet de ces climats.

L'influence des milieux sur la laine a une importance industrielle, aussi a-t-elle été l'objet de quelques études auxquelles nous pouvons emprunter des indications intéressantes. Iîn Espagne, les Moutons mènent une vie rustique, leur laine est souple, moelleuse et corsée ; en Russie, elle est sèche et dure; en Australie, lorsqu'ils vivent en plein air, dans les steppes, les Moutons ont la laine sèche et peu corsée ; sous le climat brumeux de l'Angleterre, les toisons sont âpres et rugueuses.

(1) Cons.lc mémoire de Geoffroy Saint-Ililaire Sur l'influence du monde ambiant pour modifier les espèces {Mémoires de l'Acad., t. XII, p. 63).

Chez les Moulons d'Europe à laine fine et délicate, la jarre a presque entièrement disparu ; au Sénégal, en Guinée, elle s'est exclusivement développée. Les toisons changent donc de caractères avec les climats ; ainsi peuvent s'expliquer les dépréciations qu'ont subies, malgré tous les soins, les laines des Mérinos transportés dans les diverses contrées (1).

Le milieu n'influe pas seulement sur le pelage, il modifie les formes, la taille, les caractères extérieurs (2) : les bêtes à cornes de l'Europe deviennent plus petites aux Indes orientales ; le Porc acquiert dans les contrées basses ses plus grandes dimensions; sa taille se réduit avec l'altitude.

Au rapport de Bosman, les Chiens européens, transportés dans la Côle-d'Or, s'y modifient d'une manière étrange : ils n'aboient plus, ils hurlent et glapissent ; la queue s'allonge, les oreilles se redressent comme chez la race native.

Les Bœufs introduits au cap de Bonne-Espérance par les colons hollandais étaient lourds et paresseux ; sous le climat nouveau, ils sont devenus d'excellentes bètes de course et de trait.

Depuis qu'on a établi en Angleterre et en France des jardins d'acclimatation, les changements par l'influence du milieu s'y sont réalisés presque sous nos yeux.

On a vu, au Jardin d'acclimatation de Paris, les animaux originaires des contrées chaudes se couvrir, pour résister au froid, de poils abondants plus fournis d'hiver en hiver. Deux Moutons du Sénégal, à poils ras à leur arrivée, étaient recouverts et protégés, deux ans après, par un poil long et frisé ; des Mouflons à manchettes, également amenés d'Afrique, avaient subi de pareils changements. Depuis leur introduction au jardin , les Agoutis ont pris un pelage, plus foncé; il est devenu plus long et presque noir chez plusieurs Manicous, originaires des Antilles. Les Oiseaux ont offert, dans leur plumage, des modifications analogues (3).

(1) Cons. Teyssier des Farges, Influence des milieux sur la laine {Bulletin de la Société d'acclimatation, 1863, t. X, p. 657).

(2) Cons. Gondrot, op. cit., t. Il, p. (i et suiv.

(3) Rufz de Lavison, Bulletin de la Société d'acclimatation, 1863, t. IX, n° 12.

Les établissements d'acclimatation, comme les jardins botaniques, sont des écoles expérimentales qu'il serait précieux d'utiliser en vue de la solution de problèmes qui ont, comme celui qui nous occupe, un incontestable intérêt.

Concluons. Aucune vérité n'est mieux établie en histoire naturelle que l'influence du climat sur les caractères superficiels des espèces animales, la taille, la couleur, les formes, la nature des téguments, des poils qui les recouvrent ; aucune cependant n'a été moins expérimentée et discutée par les naturalistes qui font profession de distinguer, nous allions dire de multiplier les espèces.

Nous avons signalé les faits ; il convient d'insister sur quelques conséquences qui en découlent et se rattachent aux harmonies des êtres et des milieux, au point de vue de la variabilité.

La première est que les animaux et les plantes sont conformés pour vivre dans un milieu déterminé, et que les traits, même secondaires de l'organisme, sont en rapport avec cette adaptation ; il faudrait admettre des changements radicaux dans ces machines admirables pour qu'elles pussent vivre dans des milieux absolument différents des milieux originaires : une pareille supposition n'est point admissible : elle n'est en rien légitimée par l'expérience. Tenons donc pour des hypothèses les transformations qui supposent, avec le changement dans les conditions d'existence, un changement radical dans les fonctions et les organes. Nous savons qu'une semblable hypothèse ne trouble pas les partisans de la mutabilité, et qu'avec l'aide des siècles, ils ne voient rien d'impossible à ce qu'un poisson soit devenu oiseau, ou qu'un oiseau se soit élevé à la dignité de mammifère, ou même qu'un mammifère soit monté au rang auguste que nous occupons. Laissons à ceux qui imaginent de si séduisantes transformations, la démonstration et la responsabilité d'une doctrine qui répugne à la dignité humaine, et ne s'accorde ni avec la réalité, ni avec l'admirable fixité des lois de la nature.

Mais si les êtres ont, en quelque sorte, un milieu absolu avec lequel ils sont en harmonie, ils trouvent aussi dans ce milieu des conditions variées et comme des milieux secon-

daires et relatifs. C'est ainsi que les plantes des eaux douces peuvent être émergées ou submergées, plongées dans des eaux vives ou stagnantes, fixées à la surface ou dans les profondeurs, attachées au rivage, ou flottantes dans le milieu liquide ; ainsi les espèces animales conformées pour la natation ou le vol peuvent habiter dans leur milieu général des stations particulières que caractérisent des différences dans les températures, les courants, les altitudes, ou d'autres influences météorologiques.

Dans ces conditions, l'action du milieu n'est pl us invraisemblable, l'Espèce peut vivre en s'adaptant. Cette adaptation n'est plus une hypothèse, elle est l'expression d'un ensemble de faits.

Dans le même milieu, d'une station à une autre, il est possible d'observer la série des modifications par lesquelles passe ranimai ou la plante, pour se mettre en harmonie avec des conditions d'existence nouvelles, et résister à la destruction ; ainsi s'expliquent les formes, les nuances intermédiaires si fréquentes chez les espèces modifiées et propagées par Dos soins.

L'adaptation se révèle encore par la similitude extérieure des êtres placés dans les mêmes conditions et par les changements analogues que présentent ceux qu'on soumet aux mêmes influences; de là, pour chaque population animale ou végétale dans des conditions déterminées, un cachet déterminé et comme une même livrée.

En acceptant ces faits et en cherchant leur signification, on est conduit à constater que l'Espèce est flexible et variable en des limites qu'il appartient à l'expérience de déterminer, à reconnaître qu'elle peut, dans ces limites, s'adapter aux conditions d'existence.

Mais ce serait conclure au delà des conséquences qu'autorisent les connaissances actuelles, que de conjecturer, des adaptations à la mutabilité, de l'influence relative des milieux à leur influence absolue. Autant que nous pouvons en juger par les expériences réalisées incessamment sous nos yeux, les agents extérieurs ne changent l'essence d'aucun type organique ; ils en modifient seulement les traits secondaires, la taille, les formes, les couleurs, les appendices, eu un mot, les caractères d'enveloppe et les rapports; les traits distinclifs,

(■seniicls, demeurent, lors même que les modificateurs ont agi pendant un temps considérable : les Céréales chez les végétaux, el dans le règne animal le Bœuf cl le Cheval, n'en sontils pas de frappant! exemples ?

Les partisans de la mutabilité répondront sans doute que les actions de milieu, dans nos conditions d'existence, ne sont rien au prix de celles qui ont dû agir dans les périodes géologiques antérieures, et que le temps, cette puissance sans bornes, en a accumulé, multiplié les effets. C'est là une conjecture, et nous ignorons ce qui s'est passé dans le lointain des âges ; ce que nous savons, c'est qu'il est au pouvoir de l'homme de réaliser avec quelque continuité, pour les animaux ou les piaules, des changements profonds dans les milieux; et qu'il n'est pas résulté, de l'exercice répété de ce pouvoir, quelque transformation des types dont on puisse apporter la preuve incontestable. Mais c'est trop s'arrêter à des possibilités : revenons à l'action des milieux, et indiquons par quelques exemples la nature des corrélations qui peuvent exister entre les conditions extérieures et les actes physiologiques.

Lorsque les animaux ou les plantes doivent vivre dans un milieu froid, leurs téguments se modifient pour servir à la résistance et à la protection : l'épiderme se couvre de poils et d'un enduit séreux; les feuilles s'épaississent, el se resserrent en rosettes; la lige elles rameaux, bas, diffus, étalés, semblent se cacher sous le sol ; chez l'animal, la taille diminue, la graisse s'accumule, l'épiderme devient épais, la fourrure abondante.

Des modifications opposées se produisent sous les climats brûlants. L'humidité ou la sécheresse, la richesse ou l'insullisance de l'alimentation, façonnent également l'Espèce suivant d'autres directions.

Mais quelles que soient les adaptations réalisées, les agents extérieurs et les milieux n'interviennent pour les produire qu'à litre de causes occasionnelles; les forces organiques atteignent seules les résultats par le jeu des harmonies physiologiques ; elles manifestent ainsi avec évidence L'aptitude primordiale à la variabilité.

Ce qui se passe en grand dans l'économie générale de la nature, se passe dans le corps humain soumis aux influences

périodiques des saisons, du sexe el de 1 âge : il réagit et s'adapte. Les expérimentateurs ont été frappés de ces adaptations fonctionnelles, lorsqu'ils ont analysé les effets produits sur nos organes par l'abaissement et l'élévation de la température, lorsqu'ils ont porté leur attention sur l'admirable mécanisme à l'aide duquel nous pouvons résister à des températures extrêmes (1). Si l'on médite sur ces faits, on apprendra comment l'adaptation, qui a pour but la conservation de l'être, se réalise par le jeu de certaines subordinations et coordinations fonctionnelles.

De même que l'équilibre physiologique et l'état des organes changent périodiquement en nous avec les actions de milieu, et que par là la résistance aux modifications du dehors est rendu possible ; de même les animaux et les plantes ont l'aptitude de s'adapter, lorsque leurs conditions normales de vie viennent à changer en certaines limites : il est même tel organe des plantes, les racines, par exemple, chez lesquelles le but et les manifestations de l'aptitude que nous signalons peuvent être l'objet d'une analyse du plus haut intérêt.

Les racines s'allongent ou se raccourcissent, se réunissent ou se divisent, multiplient ou réduisent leurs bouches absorbantes, selon la fertilité ou la stériliié du sol. Llles varient leurs formes, leurs rapports, leurs directions, suivant que la terre où elles vont puiser la nourriture est dure ou tendre, forte ou légère, humide ou sèche, riche en argile ou en sable. Si le sol est compacte, elles restent courtes ; elles s'allongent s'il est perméable; si elles viennent à flotter dans l'eau, elles s'y divisent en filaments capillaires. De semblables adaptations ont paru si merveilleuses aux observateurs, que plusieurs ont songé à admettre dans la plante un instinct conservateur (2).

Tel est le principe d'adaptation aux conditions d'existence; signalons quelques-uns des traits généraux de cette loi fonda-mentale qui domine la question de la variabilité des types.

L'adaptation paraît plus générale et plus facile dans le règne

(1) Cons Lougel, Physiologie, t. I, 2e partie, p. 1122 et suiv. — -I Gavairet, De la chaleur produite chez les cires organisés. Paris I 1855, 1 vol.

(2) Cons. Duchartrc, op. cit., t. I, p. 197-19».

végétal : les végétaux, inertes, passifs, subissent l'influence du milieu ; les animaux, mobiles, peuvent s'y soustraire.

L'adaptation est plus marquée chez les êtres dont la distribution géographique est moins spéciale et plus étendue ; elle est plus difficile chez ceux dont l'habitat est restreint, et le maintien étroitement lié à des conditions déterminées.

Les espèces ébranlées, celles dont le type est assoupli par la domestication , sont également plus aptes à se plier aux exigences du milieu.

Le transport sous d'autres climats, surtout chez les espèces déjà modifiées, met activement en jeu la puissance de la variabilité accommodative ; l'acclimatation, par ses mécomptes comme par ses succès, en traduit les vicissitudes.

Acclimater, n'est-ce pas modifier par un changement de milieu les conditions normales d'existence, et réaliser l'adaptation de l'organisme à un milieu nouveau ? Les animaux et les plantes s'acclimatent à condition de s'adapter, et ils s'acclimatent d'autant plus aisément, que les circonstances nouvelles diffèrent moins des circonstances normales, qu'ils sont doués eux-mêmes, ou qu'ils ont acquis par le fait de l'homme une plus grande flexibilité (1).

Ainsi les changements qu'imprime l'influence des milieux permettent le maintien des types, et l'adaptation est liée à leur conservation. Telle est la raison facile à saisir de la variabilité iccommodative, assez puissante pour soustraire les formes organiques à des causes incessantes de destruction.

Si l'influence des milieux agit dans le sens du maintien, par l'adaptation des formes organiques, doit-on en conclure à la toute-puissance du milieu sur l'être et à la mutabilité absolue? 1 n'est ni rationnel, ni conforme à l'expérience de soutenir cette question.

L'action du milieu est relative et exceptionnelle; elle ne j'exerce pas sur tous les êtres ; elle ne provoque pas aisément, 1 l'état de nature, et en dehors des circonstances ou du concours de l'homme, des variations et des races : nous aurons

(1) Cons. sur ce sujet un travail de M. Gubler, intitulé: Préface d'une réforme des espèces (Bulletin de la Société botanique, 18G2).

Zk LA VARIABILITÉ DES ESPÈCES.

ultérieurement à confirmer cette proposition en la développant.

L'action du milieu, limitée quant à sa généralité et à sa fréquence, ne l'est pas moins quant à la valeur des modifications qu'elle imprime ; elle ne s'exerce point sur les organes essentiels, pour en changer les formes, le jeu, les dispositions relatives, elle manifeste son influence sur les caractères extérieurs; et son action la plus intime consiste à réaliser un équilibre en rapport avec les conditions nouvelles.

Le plus souvenl l'être soumis à l'action du milieu se maintient sans changements, ou succombe; s'il s'adapte, c'est par suite de modifications dans les touches accessoires ou dans quelques harmonies fonctionnelles ; nous n'avons aucune preuve que i'action des milieux ait jamais déterminé la transformation d'un organisme.

Le passé est muet à cet égard, et les enseignements de l'expérience, dans les conditions actuelles d'existence, ne donnent; guère créance à une opinion aussi absolue.

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