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CHAPITRE IV

« Les animaux domestiques, écrit M. Flourens, sont les » exemples les plus sûrs de la variabilité des espèces, mais ils | sont aussi l'exemple le plus sur de leur immutabilité, de leur » fixité (1). » Les considérations que nous développons dans ce chapitre viennent à l'appui de celte proposition. L'homme peut arriver par plusieurs voies à modifier les animaux qu'il lient sons sa dépendance : tantôt il agit indirectement sur eux, en les soumettant aux influences de nouveaux climats; tantôt il exerce, par la domestication, une action plus constante et plus intime; tantôt enfin, appliquant avec intelligence les principes d'un art qu'il a su découvrir , il s'attache à les façonner, à les adapter à son usage.

Nous avons dit ce que peuvent les changements apportés dans les conditions d'existence, par le fait du transport sous de nouveaux climats; nous n'avons pas signalé l'influence qu'une longue servitude domestique a exercée sur les organismes.

Dès que l'homme a étendu son empire sur les animaux, il a, par cela même, apporté des modifications multiples dans l'alimentation, les habitudes, l'activité, le développement, la procréation de chacun d'eux; soumises, depuis des siècles, à ces causes complexes de variabilité, leurs espèces ont été comme frappées à une nouvelle effigie, et elles peuvent aujourd'hui nous indiquer jusqu'à quel point la tyrannie, comme le dit si bien Buffon, a pu dégrader et défigurer la nature. Examinons donc attentivement les effets qu'a produits sur les animaux le joug longtemps apesanti de l'homme.

L'étal de domesticité a provoqué des variations dans la couleur; on ne saurait dire les nuances s;ms nombre dont sont teints

(1) Flourms, Examen du livre de Dariuin sur l'origine des espèces, 1 vol. Paris, 1864, p. 52.

les pelages chez nos races de chevaux, de moutons et de bœufs ; il n'est pas jusqu'aux oiseaux de basse-cour dont le plumage n'ait varié comme au gré du caprice des producteurs : le serin des Canaries, le canard musqué, le dindon d'Amérique, ont donné des races chez lesquelles les plumes ont perdu leur reflet métallique et dont les teintes sont singulièrement altérées. Les poils ont varié aussi en abondance, en finesse et en longueur; la taille s'est diversement modifiée; mais ce ne sont pas là des caractères dont l'importance impose un plus long examen.

Un autre trait de la domesticité, trait étrange mais constant, est la direction des oreilles; droites à l'état sauvage, elles de viennent pendantes par suite de l'asservissement. Il en est ainsi chez la plupart de nos chiens ; chez ces animaux , des mutations singulières dans la voix ont été également provoquées par l'influence de la servitude : le chien sauvage ou celui qui le redevient poussent des hurlements; l'aboiement est un des caractères spéciaux du chien qui vit avec nous (1).

L'emploi des animaux comme, bêtes de somme a parfois laissé des traces dans leur descendance ; ainsi, d'après Buffon, auraient été produites et transmises les loupes dorsales des chameaux et les callosités de leurs genoux (2).

A part quelques animaux qui refusent de procréer, et l'éléphant est du nombre, ceux que l'homme a asservis sans prétendre les perfectionner, ont été rendus plus féconds; c'est encore une des influences marquées de la domesticité. Dans, nos maisons, les chats et les chiens produisent par an plusieurs, portées; ils n'en ont qu'une seule à l'état sauvage. Dans la i même condition, le cochon d'Inde met bas une fois l'année un ou deux petits; à l'état domestique, il a souvent plus de cinq portées et chacune de huit petits.

La multiplication du lapin est proverbiale; le chat domestique multiplie beaucoup moins, cependant il procrée plus que le chat sauvage; citons encore la truie, dont l'état domes-

(1) Buffon, De la dégénéralion des animaux, t. VIII, p. 217 et sniv de notre édition. (Paris, J. Poulain et C

(2) Ibid., p. 223.

tique a au moins triplé la fécondité. Nous devons tenir ces faits pour assurés; mais nous n'avons pas la même certitude à l'égard de l'influence de la domestication relativement à la proportion des mâles dans les naissances. Au dire d'Isidore Geoffroy Saint-Hilaire, elle l'augmenterait singulièrement (1).

L'histoire des modifications que la domesticité et l'action inconsciente de l'homme ont déterminées chez les animaux, se résume dans les traits essentiels que nous venons de rappeler. Nous ne voyons pas que, perpétuées par une suite de générations à travers les âges, ces influences aient imprimé aux types des altérations plus profondes.

L'industrie de l'homme a obtenu, en peu d'années, des résultats que son intervention directe n'a pu atteindre après de longs efforts.

Il y a un siècle environ s'est développé un art que les anciens n'avaient pas connu; son incontestable utilité l'a placé, en peu de temps, au premier rang des créations utiles, devenues une source de bien-être individuel et de richesse nationale. D'obscurs praticiens, hommes d'observation et de génie, ont fondé cet art nouveau, et en ont consacré les principes par l'expérience. Le temps a développé et sanctionné ces résultats que l'empirisme avait d'abord établis, et bientôt la science a fait entrer dans son domaine les vérités dont la pénétration et la sagacité de quelques agriculteurs avaient entrevu l'avenir.

Telle est l'origine d'un art dont nous aurons à rappeler les principes. Mis en possession des méthodes de la zootechnie, l'homme a pu poursuivre rationnellement le but industriel de l'adaptation des espèces à ses besoins et à ses plaisirs.

La zootechnie enseigne les moyens d'ébranler les types ; elle permet d'en apprécier le degré de stabilité, en dévoilant ce qu'il y a de flexible dans l'organisme, ce qu'il y a de permanent dans les appareils, les fonctions, les harmonies d'ensemble.

(t) Observations d'Isidore Geoffroy Saint-Hilaire à propos d'un rapport de M. Flourens sur le travail de M. Bellingieri (Comptes rendus de l'Académie des sciences, 9 septembre 1839).

A ces litres, l'histoire individuelle de quelques animaux présente un intérêt particulier au point de vue de l'étude qui nous occupe, et il est important d'en mettre à profit les enseignements.

Comme œuvre de l'industrie humaine, comme expression d'un animal façonné par nos soins, le cheval anglais offre un des plus intéressants exemples qu'on puisse citer (1). Essentiellement conformé pour la course, il résume, au plus haut degré, ce genre de beauté apprécié chez les chevaux de selle, et auquel concourt l'ensemble de leur configuration : des formes sveltes, des membres secs et tendineux, des muscles fermes et denses, d'épaisses articulations recouvertes de tendons forts et bien détachés, une taille élancée, une encolure souple, aux courbes élégantes et peu accusées.

Pour réaliser cette association, il fallait parvenir à une prédominance de l'enveloppe extérieuresur la machine intérieure, delà vie de relation et des appareils locomoteurs sur la vie de nutrition et les viscères; le but a été atteint par la méthode d'enlraînemcni. Elle consiste dans l'emploi d'un système d'alimentation, d'éducation et de sélection spéciales.

Pour favoriser autant que possible le développement des organes locomoteurs, il faut alléger l'animal, éviter l'accumulation des graisses, la formation de chairs inutiles ; on y parvient d'abord en stimulant les fonctions de la peau.

Dans ce but, le jeune poulain est placé dans une écurie chaude et entouré de couvertures; on exerce sur ses téguments des frictions et des massages; on recourt même quelquefois et avec succès à l'emploi de bains chauds ; par ces procédés, la circulation et la transpirai ion activées augmentent l'énergie de l'organisme, tandis qu'au moyen d'une alimeulation modérée, riche sous un petit volume, en substances assimilables, on en maintient la vigueur. Par cet ensemble de procédés combinés avec un exercice régulier et constant, on déplace

(1) Cons. pour les détails techniques D. Low, Histoire agricole de?

animaux domestiques, trad. française. Paris, 1842. Moll et Gavot

Encyclopédie de l'agriculture. Paris, 1859-65, art. Boeuf et Chevai • — Economie du bétail, par A. Sansnn. 2 vol. Paris. 186G. — Le livre de la Ferme. Paris, 1805, t. 1 ; etc., etc.

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graduellement et on reporte sur les appareils extérieurs le centre de l'activité vitale. L'exercice continu est par dessus tout le moyen efficace el la véritable raison de la puissance musculaire, de l'énergie nerveuse, de la capacité respiratoire acquises par l'animal. A deux ans, on conduit à la promenade le jeune cheval, dont on prend soin de graduer les exercices et de varier les allures en passant progressivement de la marche lente à la course rapide.

Par ces exercices méthodiquement dirigés, on parvient à alléger l'animal de tout ce qui n'est pas puissance mécanique, et à concentrer l'énergie vitale sur les os, les muscles, les tendons et les nerfs.

L'œuvre de l'éleveur resterait incomplète si à l'entraînement il n'ajoutait la sélection, s'il ne prenait soin de se servir des animaux perfectionnés comme reproducteurs, et de choisir parmi leurs produits ceux qui s'en rapprochent le plus et sont susceptibles d'un plus haut degré de perfectionnement. Ainsi par l'entraînement, associé au choix des produits el au choix des alliances, on réalise la spécialisation désirée.

Façonné d'après ces principes, le cheval de course anglais, qu'il ait ou non du sang de race arabe dans les veines, remplit l'intention des éleveurs : l'art en a fait un animal long, haut, plat, anguleux, qui réunit à la force la rapidité, la souplesse et la résistance; sa vitesse est si grande qu'il peut, à chaque temps de galop, franchir 5 à 7 mètres de terrain, et qu'il lui sullit, pour parcourir 1 kilomètre, d'une minute et de moins de vingt secondes. Telle est, du moins, la vitesse des plus célèbres coureurs.

Le cheval anglais est un exemple du développement extréme de quelques appareils de la vit; de relation ; le bœuf darham réalise une machine animale façonnée par l'élevage en vue de la prépondérance des facultés nutritives et du développement du système musculaire. Ici la réalisation du type de la race de boucherie a été le but à atteindre, et c'est la gloire des frères Colling d'avoir résolu le problème.

Chez le d urbain, tout est sacrifié aux masses musculaires; les jambes, courtes et grêles, supportent avec peine un corps massif, qui a perdu ses contours gracieux, et ressemble à

une sorte de parallélipipède charnu; l'encolure est épaisse; la peau, munie de poils fins et peu fournis, recouvre un abondant coussinet de tissu cellulaire; sur la tête, petite et conique, sont implantées des cornes réduites, courtes et dirigées en avant; un système osseux grêle, une poitrine si amplement développée qu'elle peut devenir une gêne pour la inarche; une queue courte, fine, arrondie, un sternum projeté en avant, d'abondants dépôts de graisse sous la peau et dans l'interstice, des masses musculaires, telles sont les traits qui expriment l'harmonie de l'animal avec sa destination.

Tons concourent au même résultat : la production de la plus grande masse possible de substances alimentaires.

Il est un autre caractère par lequel celte race perfectionnée réalise au plus haut degré les intérêts de l'industrie : c'est l'aptitude à la précocité ; le durham s'engraisse facilement dans son pays natal, et avant sa troisième année il peut être livré à la boucherie ; chez les races ordinaires, les animaux ne sont guère en état d'être sacrifiés avant la quatrième année. Un durham bien développé est une richesse pour l'obtenteur.

La formation de la précieuse race qui a assuré tant de bienêtre aux agronomes anglais a pour principe le développement de la nutrition aux dépens des autres actes de l'économie. Quant au mode d'élevage, il se réduit à des préceptes fort simples et très-logiquement déduits des modifications physiologiques que l'on se propose d'obtenir.

Dès le jeune âge, les animaux choisis sont isolés; on leur donne une abondante nourriture, on les soumet à un exercice très-modéré ; le même régime d'abondance dans l'inaction est continué avec constance pendant toute la durée du développement; lorsque l'animal adulte s'est reproduit, on pratique la sélection, et on élève comme leurs parents les jeunes dont l'organisme est déjà plié aux exigences de la spécialité lucrative qu'on a en vue de produire.

Il est une autre race bovine que l'élevage a perfectionnée dans le même sens que la race durham, et dont il a modifié plus visiblement quelques traits extérieurs : les bœufs angus, c'est le nom de cette race écossaise, ont la tête entièrement dépourvue de cornes et tellement réduite, qu'on serait vrai-

n)cni porté à croire que, dans sou zèle pour la suppression des parties inutiles à l'alimentation, l'éleveur a tenté de la faire disparaître (1 ).

Les éleveurs français ont cherché à obtenir des races sans cornes ; ils y trouvaient un double avantage au point de vue de la boucherie et au point de vue du travail ; l'expérience a été tentée et le résultat atteint; l'honneur en revient à un magistrat qui a consacré à l'agriculture ses soins et ses loisirs : M. Dutronne a résolu le problème par l'alliance d'animaux de races anglaise et écossaise à tète nue, cl des sujets à corne de la race cotentine. D'un pareil croisement était issu le bœuf Sarlabot, qu'on a vu figurer avec honneur dans la capitale, à l'occasion des jours gras (2).

L'espèce ovine a été modifiée par les éleveurs en vue de ieux résultats : l'obtention de la chair et le perfectionnement de la laine.

Comme animal de boucherie, le mouton dishley, obtenu par Bakewell , est le type de la race améliorée ; il répète le durham par la forme générale du corps, l'exiguïté du squelette, la puissance musculaire, l'abondance du système adipeux, la réduction des extrémités, l'aptitude à l'engraissement précoce.

A étudier parallèlement les deux produits, on dirait que l'éleveur s'est plu à imaginer un type d'animal de boucherie, et qu'appliquant les mêmes procédés, les mêmes formules à des espèces différentes, il a aisément réalisé des créations uniformes. Quoi qu'il en soit, le mouton dishley est une de ces productions par lesquelles la puissance de l'homme sur l'espèce a le plus heureusement servi ses intérêts industriels. Dès la première année le dishley s'engraisse et, avant la deuxième, il peut être sacrifié ; son poids vif est très-élcvcv, et son rendement en substance alimentaire est considérable.

Les améliorations obtenues dans les toisons et les laines de l'espèce ovine sont d'une origine essentiellement française; nous possédions des races à laine grossière, comme la bre-

(1) Baudement, dans Y Encyclopédie agricole, art. Anuus.

(2) Cons. un excellent rapport de M. U. Leblanc, dans le Bulletin de ta Société d'acclimatation. 1858, t. V, p. 24G.

tonne et l'angevine, des races à laine commune, comme la Roussillonnaise et celle du Poitou, des races à laines intermédiaires, issues du croisement du mérinos et de nos moutons indigènes; mais la race à laine fine, c'est-à-dire la race mérinos, n'avait pas été introduite en France, lorsque Colbert tenta dans ce but les premiers efforts; ils demeurèrent infructueux.

En 1766, Daubcnton lui plus heureux; il parvint à unir aux brebis bourguignonnes des béliers du Roussillon et obtint, à la suite d'une sélection persévérante, des toisons aussi fines que celle des mérinos espagnols. Après dix années de soins et d'efforts, les sélections et les croisements donnèrent enfin des toisons dont la laine ne mesurait pas moins de 22 pouces de longueur. On sait que, depuis Daubcnton, un troupeau de mérinos fut envoyé par le roi d'Espagne à Louis XVf, qui fit bâtir, pour le recevoir, la bersorie de Rambouillet.

Os progrès étaient accomplis et la race mérinos acclimatée en France, lorsqu'on 1828, un fermier du domaine de Mau> champ parvint à perfectionner, de la manière la plus heureuse, le pelage des brebis à laine fine, et à constituer une race à laine longue et très-soyeuse.

Une brebis de son troupeau donna le jour à un agneau chétif cl mal conformé, mais que distinguait entre tous sa laine abondante, lisse, longue et délicatement soyeuse. L'éleveur comprit l'importance du produit, et résolut d'en perpétuer les caractères miles : il emploie donc le bélier comme reproducteur et choisit pour étalon, parmi sa descendance, les jeunes dont la conformai ion se rapproche le plus de celle du type.

Deux individus à laine soyeuse naissent d'abord du premier agnelage; le second en produit déjà cinq qui répètent les mêmes caractères. En 1833, à la suite de sélections régulières, les reproducteurs étaient devenus assez nombreux pour servir le troupeau et perpétuer la race.

Restait à éliminer la forme défectueuse du type primitif; c'est à quoi parvint ML Graux, en s'attachant, lors de l'union des couples reproducteurs, au choix des brebis qui unissaient la toison du père à la conformation maternelle.

Telle fut l'origine de la race ovine de Mauchamp, un des

plus curieux exemples des modifications intelligentes et utiles que l'éleveur puisse réaliser (1).

Pour compléter ces indications sommaires des conquêtes de l'industrie sur les formes animales, et des limites dans lesquelles il lui a été donné de les façonner, choisissons un dernier exemple : celui des races porcines artificielles.

L'art zootechnique n'est pas toujours heureux dans ses créations; pour réaliser l'utile, il produit souvent le difforme; il rend laides et disgracieuses les créatures qu'il tente de modifier. Sachons èire modestes, et convenir que chez l'animal comme chez la plante, nous n'exerçons notre puissance qu'en détruisant la beauté et la grâce; les formes merveilleusement combinées, les gracieux contours, les proportions, les parties de l'harmonieux ensemble, sont sacrifiés sans réserve aux exigences utilitaires. L'industrie réalise l'utile aux dépens du beau ; la nature ne sacrifie jamais l'un à l'autre. Spécialiser l'animal, changer les proportions de sa machine par le développement exclusif d'une fonction ou d'un appareil, c'est pi es pie toujours rendre le type difforme. Où pourrions -nous en trouver des exemples plus probants que dans l'examen des races porcines de l'Angleterre? Les éleveurs anglais les ont améliorées; ils n'auront pas sans doute la prétention de les avoir embellies?

Qu'on se représente des animaux dont le corps cylindrique est porté sur des jambes grêles et courtes, dont Uf léte et l'ossature sont aussi réduites que possible, dont la peau, ténue, est garnie de soies fines et rares, on aura quelque idée de ces races précoces que recherche l'industriel pour la graisse abondante qu'elles accumulent dans leurs organes. Sur ce plan sont conformées les races Berkshire, liampshire, d'Lssex et d'York.

Les procédés d'élevage se rapprochent de ceux auxquels sont soumis les animaux de boucherie; ils se résument dans la même formule : l'inactivité dans L'abondance.

Les exemples qui précèdent établissent le pouvoir de l'éleveur sur les formes, les proportions des parties, l'activité de la

(1) Le livre de la Ferme, t. I, p. 805.

nutrition, les téguments, les appareils extérieurs. Une semblable puissance lui a-t-elle été donnée sur les appareils et les fonctions de la vie intérieure? On ne saurait le prétendre. Nous en aurons presque indiqué les bornes, en constatant qu'il est possible de favoriser l'ampliation du poumon ou du tube digestif par l'activation des fonctions nutritives ou res • piratoires, d'accroître les sécrétions de quelques glandes, de devancer l'évolution normale de plusieurs appareils, de modifier par l'exercice le volume des viscères, et même de multiplier ou de diminuer le nombre des pièces du système osseux.

Four donner appui à ces assertions, indiquons quelques tentatives dont les appareils de la \ ie intérieure ont été l'objet; l'industrie ayant trouvé profit à tenter ces modifications, nous sommes assurés que l'éleveur n'aura rien épargné pour les rendre complètes.

On cite avec raison, pour leur aptitude laitière, les races Alderney et Ayres; la première fournit 1800 litres de lait en une année, la seconde près de 3000; chez ces animaux, obtenus par la sélection, les mamelles ont pris un développement considérable, ainsi que les vaisseaux qui s'y distribuent; leur fonction s'est notablement activée; le régime aidant, le produit de la sécrétion a été lui-même modifié; tel est le cas chez les individus de la race Alderney , dont le lait est beaucoup plus riche en matières butyreuses. On peut en retirer, si le régime a été abondant et régulier, près de 125 kilogrammes de beurre par année; cette richesse a fait rechercher la race Alderney dans plusieurs comtés de l'Angleterre (1).

Quelques glandes, annexées au canal digestif, peuvent être sensiblement activées dans leurs propriétés et augmentées de volume; les foies gras des oies, que l'on sait être si fort appréciés des gourmets, en sont une preuve significative.

Pour obtenir ces foies, on soumet à la torture les malheureux oiseaux; on les enferme dans des cages étroites, obscures et basses; on gêne leurs mouvements et on les gorge de nourri-

(i) Le livre de la Ferme, chap. xv, p. 02G.

ture. Pendant plus de vingt jours, les oies subissent ce traitement barbare, et l'on y met un terme lorsque la respiration devient anxieuse et qu'une pelote de graisse s'est développée sous l'aile; le foie pèse alors une à deux livres et peut donner satisfaction aux palais les plus délicats.

Lorsqu'un foie est ainsi préparé, les cellules qui en constituent la trame sont gorgées de graisse, et cependant, dans ces cellules, ainsi que l'a démontré Cl. Bernard, la fonction formatrice du sucre n'a pas cessé de s'accomplir; elle semble même plus active (1).

Chez les animaux préparés pour l'alimentation publique, l'appareil digestif prend un plus grand développement, par suite de l'activité imprimée aux fonctions qu'il est chargé d'accomplir; dans les mêmes conditions, le volume des poumons et du cœur se réduit, tandis que la cavité thoracique augmente par la puissance des masses musculaires, comme l'a démontré Baudemcnt dans un remarquable mémoire (2). La raison de ces changements est facile à concevoir :

Chez les races de boucherie soumises à un faible exercice et à une abondante alimentation , la respiration est gênée et ralentie; dès lors, le poumon et. le cœur n'ont plus qu'une moindre activité , leur poids relatif est diminué; l'inverse se produit chez les races dont l'évolution organique est hâlive, chez celles conformées en vue des mouvements et de l'énergie musculaire ; elles joignent au développement du cœur et des poumons, l'ampleur de la cavité thoracique, due à l'activité des puissances mécaniques qui en réalisent les mouvements.

Nous avons déjà dit un mot de la précociié; c'est une des modifications les plus complexes que l'élevage puisse obtenir : elle atteint l'économie entière; et en effet, elle ne consiste pas seulement dans la production hâlive de la graisse et des masses musculaires, elle se caractérise surtout par trois manifestations

(1) Lercbûullet , Mémoires de V Académie de médecine, 1853, t. XVII, p. 477; et Cl. Bernard, Leçons de physiologie, 1854-1855, p. 125.

(2) Baudenient, Observations sur les rapports qui existent entre le développement de la poitrine, la conformation et les aptitudes des races bovines (Annales du Conservatoire des arts et métiers. Paiis, 1861).

physiologiques : l'évolution dentaire, la soudure des épiphyses osseuses, l'aptitude à la procréation. L'éruption complète des dernières dents fixe l'époque de l'âge adulte; or, chez les races bovines ordinaires ce terme est atteint vers la sixième année ; tandis que chez les races précoces, la dentition est souvent de beaucoup antérieure à cette époque. On cite même des durhom pourvus de l'appareil dentaire adulte dès l'âge de deux ans et dix mois. Telle est la raison de quelques erreurs auxquelles a donné lieu l'âge des animaux, dont on méconnaissait l'origine et le mode d'élevage.

Quoi qu'il en soit de ces effets physiologiques de la précocité, ils ne témoignent pas d'un pouvoir transformateur bien profond. Rien n'est changé dans l'organisme, mais on eu obtient plus hâtivement l'évoluiion.

Le système osseux n'est pas soustrait à l'empire de l'homme; l'art en varie les proportions, et il peut même, indirectement, en multiplier ou en réduire les pièces par suite des influences qu'il exerce sur la stature ; il ne peut rien sur la nature intime, les connections, les articulations des os. Cuvier remarque à cet égard que « le peu de développement des défenses, la » soudure des ongles, sont l'extrême des différences que nous » avons produites chez les animaux herbivores », et il ajoute : « Chez le chien, le maximum des variations obtenues, et » quel animal en a subi de plus multiples, consiste dans la foi nie » des pièces osseuses de la tête, et parfois dans la présence d'un » doigt de pins aux pieds de derrière (1). » Il est juste de signaler cependant, chez certaines races, des différences plustranchées; eiles dépendent le plus souvent de la réduction oui de l'accroissement des proportions générales du corps, et, cm cela, elles sont du fait de l'homme ; c'est ainsi que la queue: des chiens peut renfermer de seize à vingt et une vertèbres, ett qu'on peut compter chez les porcs de treize à quinze vertèbres! lombaires, de quatre h six vertèbres sacrées, de treize à vingt-trois vertèbres coccygiennes.

En parlant des végétaux, nous avons rappelé qu'il s'y rencontre pari is, dans des conditions qui nous échappent, des-

(1) Cuvier, Discours sur les révolutions du globe, 6e édit., p. 128,,

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modifications anomales susceptibles de devenir, entre les mains de l'horticulteur, le point de départ de races nouvelles.

11 eu est de même chez le.-, animaux; l'art peut profiter., pour former des races et les maintenir, de quelques heureuses aberrations de la nature.

Il naît parfois d'un couple des produits étranges dont Maupertuis a dit spirituellement « qu'il y a, chez eux, disette des traits de la famille »; ces produits, formés dans des conditions anomales, sont, d'ordinaire, destinés à disparaître sans postérité ; quelquefois, cependant, leurs altérations organiques sont compatibles avec la transmission héréditaire; L'homme peut les conserver, et par la sélection, en constituer des races. Telle est L'origine de plusieurs de ces types de pigeons que M. Darwin a si bien étudiés. Tel est le point de départ des races angus cl mauebamp mérinos, dont il a été question ; telle est encore l'origine d'une race curieuse et récente, celle du mouton ancon ou basset obtenu en Amérique: ce mouton, à jambes basses et trapues, à pelage abondant, est devenu la souche d'une race fixée, dont les individus ne sont pas rares dans l'état du Massachusets.

Il faut encore ranger, au nombre des races dont une modification téralologique est le point de départ, les poules de P#doue, si singulièrement caractérisées par la hernie des hémisphères cérébraux, l;i race bovine dite niata, dont la tète courte rappelle celle du dogue ; les poules dites de soie, qui «inservent toute leur vie le duvet du jeune âge (1), et sans doute aussi la race bovine italienne à quatorze paires de côtes, les races chevalines d'Occident à six vertèbres lombaires (2).

Nous avons essayé d'indiquer dans quelles limites l'homme agit sur les organismes animaux (|ui lui sont soumis. Est-il parvenu à les transformer en les modifiant? Son industrie a-t-elle réalisé la mutabilité, en rend-elle au moins l'hypothèse admissible? Noua n'hésitons pas à dire que l'enseignement des faits, s'il s'agit de modifications individuelles que

(1) Consulter sur ces races anomales Dareste, Comptes rendus de l'Académie des sciences, U mars 1867.

(2) Sanson, Comptes rendus de l'Académie, 12 novembre 1866.

nous pouvons connaître avec certitude, ne saurait autoriser de semblables conjectures.

Les modifications que l'homme exerce sur l'économie animale, en dehors bien entendu d'expérimentations pratiquées dans un but scientifique, atteignent essentiellement les caractères extérieurs : le volume, la taille, la proportion des organes, leurs rapports, les appareils de la vie extérieure et, pour nous servir d'expressions plus abrégées, les caractères relatifs et d'enveloppe.

Les actions que l'homme exerce ne sont pas générales, mais localisées à quelques appareils, restreintes au développement de certaines aptitudes : il fait un autre emploi des forces organiques, en les appliquant à la prédominance d'une fonction, en les harmonisant en vue d'une adaptation déterminée ; il déplace l'équilibre fonctionnel ; mais qui fissurerait qu'il ait rien changé d'essentiel dans un organisme, qu'il en ait modifié dans leur ensemble, les appareils ou les actes? Que peut-il sur les viscères, sur la machine intérieure qui régit et donne l'impulsion à tout le reste? Et ne voyons-nous pas "que souvent, même avant d'avoir franchi les bornes assignées, il aboutit à des productions difformes, maladives, inviables, éphémères?

Les efforts de l'homme ont déployé, jusques à leurs limites •extrêmes, les aptitudes à la variabilité; et cependant, malgré la constance et l'intelligence de ses soins, en dépit des siècles, malgré les influences continues, variées, profondes de la do- • mesticité, de l'industrie, des transports, les traits distinclifs i essentiels de l'espèce n'ont pu être effacés : le bœuf, le cheval, le mouton, n'ont pas moins conservé leur cachet originel queces types végétaux, dont l'organisation plus flexible s'est plus s aisément encore assouplie entre nos mains.

Pour tout observateur qui demande à la réalité des raison et des motifs de créance, l'impuissance de l'homme à transformer par son industrie les formes végétales et animales doit être tenue, jusqu'ici au moins, et dans les conditions actuelles, . pour l'expression des données de l'expérience.

Cette résistance à la mutabilité, associée à une étrange mobilité dans les traits accessoires, à des changements faciles dans

l'équilibre fonctionnel apparaîtra davantage, si nous examinons maintenant les procédés mis en œuvre pour modifier les espèces, et les principes physiologiques sur lesquels ils reposent.

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