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CHAPITRE V

DES PROCÉDÉS QUI PERMETTENT D'ORTENIR ET DE FIXER LES VARIATIONS UTILES.

11 s'est rencontré, en France et en Angleterre, à plus d'un demi-siècle de distance, deux hommes d'uneextraction obscure, que n'ont distingués ni les relations, ni la fortune, ni la position sociale, et dont l'opinion publique s'est à peine préoccupée ; cependant leurs découvertes ont singulièrement ajouté au bien-être de l'homme et à sa richesse.

Observateurs judicieux, développés par leur propre énergie, formés par la pratique, guidés par les leçons de l'expérience, instruits par de profitables insuccès, ils sont parvenus avec le temps, à poser les bases d'un art nouveau, l'art de modifier les organismes et de les façonner en vue des besoins de l'industrie.

L'Angleterre a payé un tribut mérité a la mémoire d'un de ces hommes modestes et utiles, Robert Bakewell. C'est justice de ne pas taire le nom de cet autre praticien, qui, dans le cours de sa longue carrière, n'a cessé de poursuivre parmi nous, avec constance et succès, le but de la formation et de l'amélioration des races végétales.

Se servir habilement des tendances de l'organisme, en saisir les aptitudes natives, en mettre à profit les influences héréditaires, en modifier heureusement les harmonies fonctionnelles, en varier les relations avec les milieux, telles sont les inspirations qui ont dirigé dans des voies également fécondes, Bakewell et Vilmorin.

Au milieu du siècle dernier, Bakewell, fermier. du domaine de Dishley-Grangc, conçoit l'idée d'améliorer la race bovine

du comté de Leiccster. Il veut obtenir des animaux précoces et spécialement conformés pour l'alimeniation. Pendant trente ans, de 1759 à 1789, il poursuit avec activité, malgré les obstacles et les insuccès, son œuvre sans précédent et pose les bases de la science zootechuique. Ses vues sur La sélection méthodiquement appliquée, sur l'éducation fonctionnelle, datent de cette période de la vie du célèbre éleveur. La race Dishley, véritable conquête de l'industrie sur l'organisme, est le prix de ses efforts. En lui en donnant les produits, la fortune n'a pas attendu, pour le récompenser, la tardive justice de la postérité.

Moins ingénieux peut-être que Bakewell, Vilmorin a également rendu des services dignes de notre reconnaissance. On lui doit de prolilables applications de la méthode sélective, des vues ingénieuses et pratiques sur l'ébranlement de l'espèce, sur les moyens de combattre l'influence de l'atavisme. 11 a donné des règles assurées pour varier le coloris des fleurs, pour faire naître sur leurs enveloppes des ponctuations et des panachures ; enfin, joignant la pratique au précepte, il a doté l'horticulture et l'industrie de formes et de races nouvelles, qu'avant lui ou avait été impuissant à obtenir.

Ces services ne doivent pas être oubliés; en les associant a ceux qu'a rendus Backewell, en présentant dans leur ensemble les principes de l'art dont ces deux hommes éminents ont été les créateurs, nous aurons à signaler les bienfaits dont nous leur sommes redevables; nous aurons à indiquer aussi les difficultés et les limites d'action des procédés que la science et l'industrie mettent en œuvre pour réaliser la variabilité.

Par l'art de la variabilité, l'homme se propose un double but :

Faire naître des variations utiles, Les développer et les fixer.

Le procédé de sélection applicable, aux animaux et aux plantes, lui permet d'atteindre le second résultat. 11 réalise le premier, soit en modifiant les actes relatifs à la

propagation, soit en altérant l'harmonie des fonctions qui concourent à l'entretien de la vie individuelle. Un nouvel équilibre est créé pour l'être et ses rapports avec les milieux sont modifiés.

Lorsque nous nous proposons d'agir par ces moyens, notre premier soin doit être de choisir l'espèce dans les conditions les plus assurées de variabilité. Ce choix bien dirigé rendra les efforts plus fructueux, et le temps amènera plus hâtivement les modifications désirées.

De tous les êtres organisés, les plus aptes a subir notre influence sont ceux qui, depuis le plus longtemps, nous sont soumis par la domestication et la culture. Plus nous avons ébranlé l'espèce, plus nous pouvons aisément la modifier, comme si au delà de certaines limites, le lien spécifique était brisé et (pie nous n'eussions plus à agir que sur des individualités incessamment variables.

Nous l'avons appris par des expériences répétées sur les espèces domestiques des deux règnes. Chacune d'elles s'est dissociée en un tel nombre de formes secondaires d'inégale valeur, que leur classification est devenue un cahos pour le naturaliste et une énigme pour le philosophe. Pour l'éleveur, au contraire, ces espèces polymorphes sont une garantie de succès ; leur choix rend sa réussite pins certaine.

Mais ce n'est pas le seul concours que la nature accorde à l'art. Le fait de la diversité originelle des produits réalise mille nuances dans les formes, les couleurs, la taille, la physionomie, les aptitudes. Ces traits diversifient comme a l'infini les individus d'une même famille, les produits d'un même couple ; les conditions multiples d'hérédité, de parenté, de milieu, de fécondation, de développement, expliquent ces modifications sans nombre. Parmi elles, l'éleveur est mis a même de choisir des variations utiles, des adaptations importantes, d'heureuses aptitudes. Il peut les élire et les développer.

Que l'un de ses premiers soins soit donc de profiter des avances que la nature semble lui faire, de scruter attentivement les diversités qu'elle lui présente, fussent-elles des anomalies. Lorsqu'il aura tiré parti de ces variations sponta-

nées, qu'il s'étudie à en faire naître à son tour, soit en secondant les tendances de la nature, soit même en en dirigeant les actes.

Les premières et les plus importantes fondions sur lesquelles il devra exercer son pouvoir, sont celles de la propagation. Dans le jeu de ces fonctions essentielles, dans les modifications qu'on peut leur imprimer, résident les secrets, les causes de la variabilité. Si ces causes sont obscures, c'est que la science physiologique, de date encore récente, ne s'est pas attachée à en pénétrer les mystères.

Disons cependant quels sont, dans l'état actuel de nos connaissances, les résultats déjà consacrés par la pratiquée! sanctionnés par la science; signalons aussi les progrès que de nouvelles recherches expérimentales rendront un jour réalisables.

Dans ces délicates investigations, les enseignements de la physiologie sont la base sur laquelle les expérimentateurs devront s'appuyer, pour servir avec profit les intérêts de l'industrie. Ce point de départ est rationnel, la première condition pour agir sur un organisme et le modifier étant d'en connaître les lois.

Parmi ces lois, l'une des mieux établies est celle de la transmission héréditaire des caractères et des aptitudes. Ces effets, marqués dans tous les degrés de la descendance, s'accusent plus sensiblement entre les parents et leurs produits immédiats ; modifier les parents, c'est donc préparer des varialions dans les produits, et s'il est en notre pouvoir d'agir sur les ancêtres, par des moyens variés et puissants, nous serons assurés d'obtenir dans leur postérité des déviations qu'il peut être utile de propager.

Ces principes si simples ont été mis fort imparfaitement en pratique chez les animaux. Chez les plantes, au contraire, ils sont depuis longtemps connus et appliqués. Ils font même tellement loi en horticulture, qu'un des représentants les plus autorisés de celle science a pu écrire : « Le grand objet d'un jar- » dinier instruit, désireux d'améliorer les variétés de plantes, » d'après les principes, doit être, par des procédés artificiels, » d'amener le pied mère, dont il veut conserver les graines,

» aussi près que possible de l'état auquel il a l'espoir de voir » arriver le jeune plan (1). »

Pour cetie préparation du porte-graine, l'horticulteur a le choix des moyens. Il emploiera tour a tour, avec succès, la culture dans un sol plus fertile, l'ablation partielle des fleurs ou des fruits, pour accumuler la sève dans les fleurs et les fruits réservés, les troubles apportés dans les fonctions de la plante mère, la transplantation à l'époque de la maturité.

Sageret tourmente un pied d'Hélianthe commun, par la torsion, la bouture, les incisions annulaires, et des graines mûries sur ce pied sortent des plantes à feuilles panachées; il pratique une incision annulaire sur un Rosier capucine, et les graines formées dans ces conditions développent un Rosier nain à fleurs sans pétales.

En Perse, pour prévenir la dégénérescence des légumes à racines alimentaires, on transplante le pied mère; le changement de sol rend les graines qu'il fournit moins vigoureuses, moins promptes à monter en tige, plus aptes à former de volumineux organes souterrains.

Ce que l'art est impuissant à produire, le transport du végétal dans de nouvelles conditions de milieu peut le réaliser, en affectant les organes propagateurs. Toutefois les changements obtenus dans ce cas sont souvent si profonds qu'ils déterminent la stérilité.

Exercer une influence sur le pied mère, c'est donc agir sur les graines et les jeunes planles qui en naîtront, y développer des caractères utiles à élire et à perpétuer.

Nous savons par l'empirisme pratique que les mêmes faits se produisent chez les animaux. Le choix des parents, les soins donnés aux reproducteurs y réalisent également, dans la descendance, des variations que l'art recherche et provoque. La solidarité organique entre la mère et le produit indique qu'il ne saurait en être aulrement; l'expérience confirme ces prévisions: M. Flourens nourrit avec de la garance une Coche en gestation, et les jeunes ont les os et les dents imprégnés de matière

(1) Lindey, Théorie de l'horticulture, trad. Lemaire. Paris, 1841,

fi.

colorante rouge ; on donne à des Poules un extrait de la môme substance, et la coloration envahit bientôt la coque et le contenu des œufs qu'elles ont développés (1).

D'après les observations de M. Coste.les femelles de Saumon à chair saumonée produisent aussi des œufs de la même teinte; les muscles des femelles viennent-ils à perdre cette couleur, les œufs la perdent également (2).

Nous savons par d'autres expériences , par l'action des médicaments et des poisons, par la transmission de plusieurs étals pathologiques, que le sein de la mère, comme l'a écrit Aldrovande, est un milieu qui exerce aussi ses véritables influences. Leur détermination expérimentale serait un progrès pour la science, et nous serions bientôt redevables à de semblables recherches de précieux moyens d'obtenir les déviations premières, sans lesquelles l'art de la variabilité demeure impuissant.

Il n'est point téméraire d'espérer de pareils résultats, lorsque nous sommes témoins des progrès dont une mémorable découverte de physiologie végétale est devenue le point de départ dans le domaine de la culture.

En démontrant la sexualité des plantes, la fertilisation des fleurs sous l'action du pollen, Camerarius, et après lui Linnée et Kœlreutcr, ont accompli dans la pratique horticole une véritable révolution. Gnke à leurs ingénieuses expériences, nous pouvons intervenir comme à volonté dans l'acte intime de la fécondation, choisir les propagateurs, les associer à notre gré, varier les alliances et les conditions dans lesquelles elles s'accomplissent, et susciter des formes, des couleurs, des proportions, des aptitudes, que la nature n'avait pas encore réalisées; le dépôt sur l'organe maternel de quelques grains de la poussière fécondante que l'anthère prépare, l'obstacle apporté au contact d'un pollen étranger, le choix d'espèces rapprochées par leurs affinités, suffisent à assurer la fécondation artifi-

(1) Flourens, Expériences sur la coloration des os du fœtus par le régime de la mère (Comptes rendus de l' Académie des sciences, séances des II juin et 31 décembre 1860).

(2) Goste, Observations relatives à l'hérédité (Comptes rendus do f Académie des sciences, séance du 4 juin 1860).

cii'lle. La mystérieuse action s'accomplit, les enveloppes florales se flétrissent et se détachent, le germe s'ébauche, l'ovaire se développe, et l'on peut bientôt y recueillir les graines qui révéleront à l'horticulteur les modifications qu'a provoquées son an.

Pratiquée dans ces conditions, la fécondation artificielle est devenue l'origine de modifications sans nombre, expressions variées de la flexibilité des types, de la mobilité et de la richrsse de leurs traits accessoires.

Les services rendus par la fécondation artificielle dans l'obtention des variétés végétales ont été considérables ; toutefois ce puissant moyen est loin d'avoir donné les résultats qu'il semble promettre. Son application intelligente et rationnelle attend encore, de la science, des indications qui puissent éclairer et guider les efforts de la pratique (1).

Chez les animaux, les résultats obtenus par la fécondation artificielle sont fort imparfaits.

Encore que l'action du fluide fécondateur sur leurs germes ne soit pas absolument un secret pour nous, que nous ayons même pénétré quelques-uns de^ détails de l'acte mystérieux qui évoque la vie, nous ne possédons pas le pouvoir de faire réagir à volonté les deux éléments fécondateurs; les organes qui les préparent sont trop soustraits à notre influence ; les circonstances qui déterminent, accompagnent, réalisent leur mutuelle action, sont trop au-dessus de notre savoir et de nos prévisions pour que nous puissions les diriger.

Les expériences de M. Coste sur la pisciculture et sur la mise en valeur du littoral maritime nous ont appris, sans doute, à utiliser industriellement la fécondation artificielle; mais c'est plutôt en vue de l'abondance dans la production que Je la diversité dans la conformation des produits.

Si nous ne pouvons intervenir, chez les espèces supérieures, lans l'acte de la fécondation ; si la nature jalouse garde à l'égard

(1) On trouvera des indications développées et pratiques sur la fécondation artificielle, ses conditions, sa puissance, ses effets, dans les ouvrages suivants: H. Lecoq, De la fécondation artificielle. Paris, 1862. — Decaisne et Naudin, Manuel de l'amateur des jardins, I, p. C17, ît les écrits précédemment cités de MM. Verlot et Carrière.

des animaux des secrets qu'elle nous a livrés chez les plantes, elle nous laisse du moins agir par des voies détournées et réaliser indirectement des modilications impossibles par la fécondation directe.

Le croisement est un de ces moyens efficaces de mettre en jeu la variabilité.

En unissant les Moutons communs avec les Mérinos, on en a amélioré la toison; en alliant la race anglaise de Durham avec les races flamande, normande et bretonne, on en a modifié utilement les qualités alimentaires ; en associant aux taureaux sans cornes d'Angus des bœufs de race coientine, on a formé des animaux indigènes dépourvus de cornes et mieux conformés pour le travail. Ainsi le croisement est efficace à réaliser des variations dans les produits, mais toute autre et bien plus complexe est la question de savoir s'il suffit à maintenir ces variations et à former des races. Les débats élevés sur ce sujet nous importent seulement en ceci qu'ils indiquent les caractères relatifs du croisement, les difficultés et les mécomptes que la pratique peut rencontrer dans l'emploi de ce moyen ; clic en rencontre surtout lorsqu'au lieu de demander au croisement des produits, elle lui demande des reproducteurs (1).

Nous avons insisté sur deux procédés généraux à l'aide des- • quels peuvent être obtenues les variations utiles :

L'action sur l'organisme maternel en vue de le préparer à i la formation des produits, antérieurement à l'acte de la fécondation ;

L'intervention directe ou indirecte dans l'acte même de lai fécondation.

L'élevage dispose d'une troisième ressource, l'action suri l'être nouveau, soit qu'il s'ébauche et se complète dans l'organisme maternel, soit qu'il s'échappe encore imparfait de l'appareil formateur et achève dans un autre milieu l'évolution préparée.

(1) Cons. sur cette question controversée: Magne, Communication*

à la Société centrale de médecine vétérinaire, 9 juin 1864 • Sanson

L'économie du bctail, 1. 1, p. 269, Le livre delà Ferme, 1. 1, p. 448, etc.'

Mûrie dans celle double condition, la graine obéit, pendant les phases de son développement, à des influences multiples, dont l'art peut tirer avantage pour provoquer des variations utiles.

Et d'abord, les graines sont modifiables, au sein même de l'organisme maternel, suivant les circonstances qui ont présidé à la récolte, au choix et à la séparation du pied mère ; plus lourdes et plus volumineuses, plus nouvellement recueillies, elles donnent des plans plus vigoureux; débiles, elles produisent des plans débiles ; parvenues plus hâtivement à leur maturité, elles en produisent de plus hâtifs ; c'est l'inverse pour les semences confiées au sol longtemps après la récolte.

Les causes qui agissent le plus efficacement pour provoquer des variations par l'intermédiaire de la graine, dépendent à la fois de sa nature propre, de l'influence du milieu et surtout des soins du cultivateur, des procédés qu'il met en œuvre dans l'exécution des semis.

En semant, en récoltant des graines dans des circonstances identiques, on peut en obtenir des variétés ; l'aptitude normale des graines à varier, leur nature intime, peuvent seules, dans ces conditions, expliquer les modifications obtenues.

Le sol suffit aussi à déterminer des variations; s'il est sec et aride, son influence explique la prédisposition au nanisme ; s'il est riche et fertile, elle se traduit par la vigueur des formes et l'élévation de la taille. Nous aurions singulièrement à dire des améliorations , ou même des dégénérescences ducs à son influence ; mais nous ne voulons pas insister sur ces actions complexes.

Les pratiques du semis exercent surtout des influences variées et profondes.

En changeant les époques du semis, Vilmorin a obtenu plusieurs races perfectionnées; Monnier (de Nancy) a transformé les froments d'hiver en blés de printemps; Pépin a obtenu d'un Choux, importé de la Chine, des individus remarquables par la luxuriance de leur feuillage. En combinant les semis d'automne et les repiquages successifs, les horticulteurs savent réaliser des formes plus vigoureuses, plus réduites et plus rDsliques.

Ainsi, en associant, en combinant les ressources qui lui sont offertes par les semis, le praticien intelligent peut demander avec succès à la culture florale ses races les plus remarquables par les dimensions de leurs fleurs,, la précocité, la tardivité, les panachures et le coloris.

L'œuf animal est loin de se prêter aussi aisément aux modifications qu'on tente de lui imprimer. Délicat, impressionnable, conformé pour accomplir son évolution, soit dans un milieu organique auquel il demeure attaché , soit au dehors dans des conditions déterminées, il ne saurait être, comme les graines, soumis à des expériences et à des essais. Les tentatives faites dans ce sens ont amené des modifications anormales I sans réaliser de déviations utiles. Nous en trouvons des preuves dans les curieuses recherches commencées par Geoffroy Sainl-IIilaire, continuées de nos jours par de persévérants observateurs, parmi lesquels on ne peut taire les noms de MM. Panum, Daresle et Leiehoullet (1).

Les œufs des oiseaux, soumis par ces expérimentateurs à L'incubation artificielle, ont été l'objet de leurs nombreuses tentatives; ils en ont varié les positions; ils en ont enduit les coques, d'huile ou de vernis; ils ont soumis les œufs à une température basse ou élevée; l'arrêt de la vie dans les germes naissants, le développement de divers états pathologiques, la fréquente réalisation d'anomalies et de monstruosités, telles ont ont été les conséquences des investigations. Ou ne peut contester que les résultats obtenus n'aient un intérêt pour la science; ils ne peuvent servir les exigences de la pratique industrielle, en réalisant les variations qu'elle recherche.

Nous avons essayé de faire comprendre comment les influences exercées sur les êtres organisés, soit par l'intermédiaire des parents antérieurement à l'acte procréateur, soit pendant la fécondation, soit à l'époque du développement, peuvent mettre en jeu l'aptitude à la variabilité.

(1) Cons. un Rapport fait à l'Académie des scie» ces sur les travaux de ces observateurs (séance du 29 décembre 1862).

LES VARIATIONS UTILES. 71 Insistons maintenant sur les modifications que permettent l'obtenir les (roubles apportés dans l'harmonie des autres fonctions de l'organisme.

Chez l'animal et chez la plante, les fonctions peuvent être envisagées sous un double aspect : leur individualité et leur indépendance, leur enchaînement et leur harmonie.

Au premier point de vue, elles sont surtout l'objet des études du physiologiste expérimentateur; au second, elles intéressent particulièrement les savants qui veulent diriger la machine organique, soit pour y rétablir l'équilibre altéré par la maladie, soit pour y réaliser des modifications utiles à l'art de l'élevage.

L'organisme est une pluralité dans l'unité ; les fonctions qui en déterminent le jeu et en règlent la durée, les organes qui les servent, représentent comme autant d'unités particulières, capables de vie indépendante; la maladie, la mort, manifestent ces activités spéciales ; l'expérimentation permet de les '{ isoler (1).

Mais ces unités d'existence, si on peut ainsi les nommer, se rattachent les unes aux autres par des liens de subordination et de coordination d'où dépendent le maintien cl la direction de l'économie vers un but déterminé.

A emisager ces lois d'harmonie en ce qu'elles ont de général et d'applicable à la pratique, on y découvre quelques manifestations plus essentielles, dont l'expérience a depuis longtemps appris à connaître la valeur :

L'action de la fonction sur l'organe,

Le balancement fonctionnel,

Les corrélations organiques,

L'influence des milieux.

Ces principes, qui sont du domaine de la physiologie générale, fourniront aux éleveurs leurs moyens d'action les plus •ationncls et les plus efficaces.

Le secret des modifications à imprimer, en prenant eu

(1) Cons. un excellent travail de M. Claude Bernard, Sur les misons américains (Revue des deux mondes, septembre 18G4), et son ivre : Introduction à l'étude de la médecine expérimentale (1 vol. »aris, 1865;.

considération ces lois de l'économie, se résume essentiellement dans l'éducation fonctionnelle mise en pratique dès le jeune âge.

C'est un principe, qu'une fonction rendue plus active réagit sur les actes qui en dépendent et provoque le développement des organes qui la servent. Par une alimentation plus abondante, l'appareil digestif gagne en développement, le cœur en énergie, la poitrine en capacité, les muscles en volume et en richesse alimentaire. Sollicitées à donner leur produit, les mamelles se distendent et préparent un lait plus abondant. Exercés dès les premières années, les muscles et les articulations acquièrent de la vigueur et déterminent chez l'animal l'aptitude spéciale soit à la course, soit au travail.

L'activité imprimée à chaque fonction développe les appareils qui l'exécutent. L'art atteint, par cette voie, son résultat; le plus désiré, la spécialisation ; il réalise chez l'animal le genre' de beauté le plus en harmonie avec sa destination. L'éleveur augmente la sécrétion du lait par l'exercice des mamelles,, et il produit les races laitières, il active l'alimentation et prépare des animaux précieux pour la consommation; il développe l'appareil locomoteur et forme les races de course et de: travail.

On conçoit que les effets de l'exercice fonctionnel puissent! différer, suivant l'âge des animaux, le temps pendant lequel! les modifications sont continuées, l'importance des fonctions? dont on a en vue le développement.

Les jeunes organismes plus vivaces, plus actifs, réagissent! davantage; les procédés de l'éducation fonctionnelle ont suri eux des effets plus rapides et déterminent des perturbations! plus profondes; nous donnerons quelque idée de l'enchaîne-J ment de ces effets, en disant comment on obtient la précocité! sous l'influence du régime alimentaire.

Chez le jeune animal soumis dans l'inaction à une alimentation abondante, le développement est précipité : les os. plu: I hâtivement durcis, s'arrêtent dans leur croissance, les dent activent leur évolution, les muscles prennent du volume] les graisses se déposent en quantité sous les téguments, leJ formes de l'adulte s'accusent, se réalisent avant le tempsJ

De pareils produits, chez lesquels l'art est parvenu h devancer révolution normale, sont si précieux pour l'industrie, qu'un maître en zootechnie n'a pas hésité à formuler ce précepte : « Le mode d'alimentation et d'élevage dans le jeune âge ren- » ferme, en définitive, tout le problème de la création et de » l'alimentation des races (1). »

Chez l'adulte, la gymnastique alimentaire réagit également, mais avec moins de puissance sur les actes de l'économie. La digestion activée verse dans le torrent circulatoire des matériaux plus abondants, la respiration s'exécute avec énergie, elle détermine, par le jeu plus répété des muscles, l'ampliation de la poitrine; le cœur, plus actif, distribue sur tous les points de l'organisme un sang plus riche et plus abondant ; l'assimi lation accomplit ses transformations mystérieuses, et l'excès des aliments préparés se dépose, soit dans les interstices des fibres musculaires, soit dans les mailles des tissus, au sein desquels les organes sont comme enveloppés.

C'est ainsi que la gymnastique alimentaire, l'activité imprimée aux fonctions nutritives, permettent à l'éleveur l'obtention de formes précieuses pour la subsistance publique ; s'il veut atteindre, parce moyen, des résultats plus complets, qu'il ajoute le repos à l'abondance dans l'alimentation ; il transformera ainsi l'animal en une sorte de machine destinée à produire sans dépenser, à emmagasiner, sans les utiliser pour ellemême, les produits réservés à notre bien-être.

En considérant cette puissante action de la fonction sur l'organe, traduite par des effets si positifs, il serait difficile de prétendre avec certains adeptes des doctrines matérialistes que les actes de l'économie sont sous la dépendance exclusive des organes, que la fonction est subordonnée à l'instrument, que le seul jeu des rouages de la machine physique suffit à expliquer l'opération de la vie.

C'est une loi en physiologie que les fonctions sont équilibrées de telle sorte, qu'on ne saurait développer l'une d'elles

(1) Baudemenl, Observations sur les rapports qui existent entre le développement de la poitrine, la conformation cl les aptitudes des roecs bovines (Annales du Conservatoire des arts et métiers. Paris, 1801).

sans affaiblir l'autre; l'activité excessive entraîne l'inertie, la force conduit à la faiblesse, une aptitude spéciale exclut les aptitudes différentes.

Geoffroy Saint-Hilaire a insisté, en anatomiste, sur cette loi du balancement organique ; Bichat en a indiqué la portée physiologique ; Gœlhe en a donné, en ces termes, la formule saisissante :

« Les chapitres du budget qui doit régler les dépenses de la » nature sont fixés d'avance, mais elle est libre, dans certaines » limites, de répartir ses dépenses comme il lui plaît ; si elle o veut dépenser davantage d'un côté, elle ne rencontre pas » d'obstacles, mais elle est forcée de se restreindre sur un autre « point; c'est ainsi que la nature ne peut jamais s'endetter » ni faire faillite (1). »

Dans l'art de la variabilité, celte formule est fondamentale; chez l'animal façonné pour l'alimentation, la vie de relation perd en puissance ce que la vie nutritive acquiert ; chez les races conformées pour le travail, l'appareil locomoteur est développé, mais les formes svelles, grêles et élancées, témoignent du peu d'activité du travail assimilateur ; chez les vaches laitières, les mamelles donnent d'abondants produits, mais c'est le plus souvent aux dépens de l'aptitude au travail et de la production alimentaire.

La loi du balancement fonctionnel implique donc l'exclusion i des aptitudes; ce serait une faute de demander au même animal des spécialisations différentes.

Le balancement fonctionnel crée d'autres antagonismes, dont nous profitons sans les comprendre ; celui des fonclions> nutritives et des actes de la propagation est le plus important à signaler.

C'est un fait vulgaire que l'engraissement des volailless'obtient par l'ablation de leurs glandes séminales. C'est également une pratique, dès longtemps répandue, d'émasculcr lesJ moulons et les porcs pour accumuler, dans leurs tissus, une graisse abondante; enfin, on pratique avec succès une

(l) Consulter notre Analyse des œuvres scientifiques de Gœthe, 1 vol Paris, 1862, p. 130. ' m'\

opération analogue sur des individus de la race bovine, dont on obtient des produits alimentaires, alors que l'âge les rend impropres à d'autres services.

L'engraissement excessif amène souvent des résultats inverses ; il altère les fonctions propagatrices et peut conduire à la stérilité.

11 est curieux de trouver, jusque dans le règne végétal, l'expression du même antagonisme entre la nutrition et la génération.

Dans un sol fertile, la plante développe avec vigueur ses organes végétatifs, mais les fleurs y sont rares et la fructification peu abondante; cwhivée, au contraire, dans m sol appauvri, ses rameaux se chargent de fleurs et de fruits, tandis que les organes de la vie végétative sont ralentis dans leur développement.

Linné connaissait ce principe : « Plantez», disait-il, «dans » un sol fertile, un arbuste, qui, dans un vase de terre, » donnait chaque année des fleurs et des fruits, il cessera de » fructifier, et ne développera plus que des rameaux chargés » de feuilles ; les branches autrefois chargées de fleurs sont » maintenant couvertes de feuilles (1). >>

Les botanistes modernes ont confirmé la justesse de ces principes en établissant que citez les hybrides, le développement des organes végétatifs coïncide avec l'absence ou l'imperfection du pollen ou des ovules.

Le balancement fonctionnel explique plusieurs pratiques horticoles; ainsi, l'ablation des fleurs concourt à l'amélioration des graines, la suppression des feuilles peut aider à l'accumulation dans les racines des principes alimentaires; le retranchement des branches par la taille multiplie et développe les bourgeons.

Parmi les lois d'harmonie organique, il en est une encore dont la connaissance permet de provoquer et de mettre en jeu les manifestations du variable ; nous voulons parler du principe des corrélations dont Cuvier et Geoffroy Saint-Hilairc ont également compris la portée et la valeur.

(1) Amœnitates Acadcmicœ, t. I, p. 324-305.

Les corrélations de l'économie sont, ou fonctionnelles, ou organiques, ou de développement. Ces dernières, sur lesquelles M. Darwin a particulièrement insisté, se lient surtout aux âges et à la croissance (1 ).

Chez l'enfant, les dents et les cheveux sont en corrélation de développement ; à l'âge de la puberté, l'organe vocal, l'appareil générateur, les mamelles, accomplissent simultanément leur évolution.

Lorsqu'un organe apparaît, lorsqu'une métamorphose s'accomplit à un moment déterminé du développement, le même organe se produit, la môme métamorphose se répèle chez chaque descendant à la phase correspondante de sa vie; ainsi se forment les bois chez les ruminants, ainsi le ver à soie passe régulièrement, aux âges correspondants de sa descendance, par les états de larve, de chrysalide et de papillon.

Plusieurs corrélations organiques intéressent exclusivement, la science; quelques-unes importent surtout à la pratique, l'état d'une partie devenant un indice pour juger de la conformation des autres. Le seul examen des cornes lisses, chez une brebis du troupeau de Mauchamp, a suffi à l'un de noshabiles zootechniciens pour lui faire présager sans erreur la finesse, la longueur, l'absence de flexuosilé des brins laineux [ qui forment la toison. La corrélation bien connue des toisouss et des cornes avait, dirigé, dans celle circonstance, le jugement du praticien.

M. Darwin rapporte, dans son ouvrage, plusieurs exemples:* de corrélations analogues. Les chiens chauves, dit-il, ont les> dents imparfaites : elles sont allongées chez les animaux à longspoils; elles offrent chez les Édentés et les Pangolins des anomalies en rapport avec la singularité des téguments épider— iniques.

L'observateur attentif des lois de la variabilité ne doit poinJ méconnaître ces harmonies ; par elles, il est mis à même dej prévoir comment la fixation de certains caractères entraînerai des modifications corrélatives que la sélection peut propager] en les développant.

(1) Darwin, op. cil., p. 209, 280.

Au nombre des moyens qui, en ébranlant l'espèce, peuvent Provoquer des variations, il en est peu d'aussi efficaces que les changements apportés dans l'action des milieux et dans les conditions d'existence.

C'est que ces conditions d'existence, si profondément modifiées par la domesticité et la culture, règlent le jeu des fonctions, concourent à leur entretien, en maintiennent l'équilibre; le monde extérieur assure la durée de la machine organique, c'est à celle source qu'elle puise, à ce foyer qu'elle s'alimente : nous ne saurions donc êire surpris de la puissance des effets de corrélation entre les organismes et les milieux.

L'art zootechnique tire un grand parti des changements dans les conditions d'existence, et la culture elle-même doit surtout les résultats qu'elle obtient à de pareilles modifications provoquées par le transport, ou déterminées par des moyens artificiels.

Le jardinier change la constitution du sol; il règle, l'exposition, la température, l'humidité atmosphériques; il fait vivre la plante dans des demeures artificielles, il la déplace ou la maintient, l'étiolé ou la développe, la retarde ou l'accélère en lui donnant ou en lui refusant la lumière et la chaleur. Soumise à ces pratiques que l'art a ingénieusement multipliées, la plante est forcément ébranlée ; elle cède, et obéit aux exigences de l'horticulteur.

Tels sont les procédés que l'homme peut mettre en œuvre pour obtenir les variations; il lui est possible d'en augmenter, par l'emploi simultané, la puissance et les résultats.

Chez les plantes, les soins dont le pied -mère est l'objet, les semis, les fécondations artificielles, les transports, ajoutent leurs effets et concourent à réaliser des formes nouvelles ; chez les espèces animales, les croisements, le choix des reproducteurs, les soins incessants de la domesticité et de l'éducation fonctionnelle sont unis en vue de mieux assurer l'obtention des variations utiles.

Par toutes ces ressources, l'art prend possession de la nature, il lui dicte en quelque sorte les variations qu'elle doit réaliser. Mais ses efforts seraient vains, ses créations épliélâères, s'il se bornait à provoquer des modifications indivi-

duellcs, impuissant à les développer, à les fixer, à les transmettre.

Ce pouvoir lui a été donné; la sélection en assure l'exercice et en démontre l'efficacité.

Nous ne parlerons pas de la sélection pour en tracer l'histoire, en discuter les procédés, en signaler les résultats industriels; notre but est d'en indiquer la nature et la portée, d'en dire les difficultés et les limites.

Depuis que M. Darwin a si ingénieusement développé les conséquences de cette méthode, en lui donnant une valeur, que personne, avant lui , n'avait songé à lui attribuer, la sélection est à l'ordre du jour ; elle soulève de vives polémiques, elle excite le plus légitime intérêt.

Chez les plantes, la sélection se réduit à deux principes essentiels :

Le choix et l'isolement des produits,

La permanence du choix et de l'isolement.

La constance dans le choix des pieds mères, en vue d'une spécialisation déterminée, accumule et développe les variations; ;

La constance dans leur propagation, par semis successifs, lesfixe et en assure la stabilité. Un exemple fera facilement comprendre la mise en application de ces principes.

Un horticulteur remarque, dans ses semis, déjeunes plantai dont l'aspect trahit la tendance à des proportions plus réduites ;; il se propose d'exagérer, de fixer cette tendance et de constituer une race naine. Il choisit donc les individus les plus conformes à son dessein, et les ayant élus, il détruit soigneusement, . avant leur floraison, tous les plants d'alentour. Les graines* mûrissent sur les pieds réservés, à l'abri des influences étrangères. Parmi les produits qui en naissent , quelques-unsaccusent plus nettement, par leur taille réduite, la tendance I à fixer. Ceux-là sont encore distingués, isolés et réservéspour la récolte. Dans les graines qu'ils prépareront à leur tour, le nanisme sera encore plus nettement réalisé, cl la

LLS VARIATIONS UTILES. 79

sélection pourra être pratiquée dans des conditions plus favorables.

Les choix, l'isolement et les semis sont répétés à chaque, génération, et chaque fois, la variation s'accentue davantage; elle acquiert bientôt des caractères de stabilité qui assurent sa transmission régulière.

En se conformant à cette méthode, d'habiles floriculleurs ont obtenu, en quelques années, des races naines de Scabieuses et de Calliopsis; il a même suffi à Vilmorin de deux générations pour fixer la variation naine du Tagetes siynata.

Nous devons au même procédé la plupart des races qui font notre richesse horticole, et récemment encore, un agronome comme l'Angleterre sait en former démontrait une fois de plus l'excellence de la méthode sélective par l'obtention d'une race de Froment perfectionné (1).

La sélection est une formule applicable, chez la plante, aux états les plus divers. Il suffit généralement qu'une variation soit donnée par la nature ou provoquée par l'art, pour que la méthode sélective s'en empare, la développe et parvienne à la fixer; nous disons généralement, parce qu'il est des restrielions à apporter au principe ; nous n'en voulons donner pour preuves que les tentatives réitérées et infructueuses de MM. Vilmorin pour perpétuer par les semis une forme naine de Saponaire de Calabre, développée accidentellement dans leurs cultures.

Chez l'animal dont les fonctions sont spécialisées par suite de la division du travail, la sélection est plus difficile que chez la plante; elle exige des soins plus intelligents.

Sous les mêmes enveloppes Morales, la plante réunit les deux sexes; ils sont portés chez l'animal sur des individus différents; au choix des produits et à leur isolement, il faut donc joindre, chez les animaux, le choix attentif des propagateurs et diriger cette opération en vue de la variation dont le maintien est le but à atteindre.

C'est là une des difficultés que l'éleveur instruit apprendra

(1) Blé généalogique de Nursery obtenu par M. Hallett. — Voyez Gardner's Chronicle and AgricuUural Gazelle, 2h août 1861.

h surmonter; s'il consulte les leçons de l'expérience, il saura les avantages des reproducteurs sains et vigoureux ; il n'ignorera pas la participation de chacun d'eux aux caractères des produits; il tiendra compte de la puissance héréditaire; il mettra surtout ses soins à connaître la généalogie des ancêtres, sachant que l'hérédité en transmet les vices, et que les alliances consanguines accumulent les imperfections des aïeux (1).

Le choix des produits et le choix des alliances expliquent la difficulté des sélections chez les espèces animales; ces conditions exigent de l'éleveur la science et la sagacité. Il lui faut distinguer, parmi les produits, ceux qu'une aptitude à peine indiquée désigne à son choix, ceux dont la conformation révèle par des traits certains, ou par quelques associations de caractères, la précocité ou la tendance à une adaptation spéciale ; c'est le génie des Backewell, desColling, desTomkins, d'avoir su découvrir ces conformations particulières, dont ils ont fait le point de départ de races nouvelles.

Les espèces les plus humbles peuvent être, comme les plus parfaites, l'objet de la sélection. Elles exigent des éducateurs, la même intelligence et les mêmes soins; nous en trouvons uni exemple chez les vers à soie.

Ces précieux insectes n'ont jamais aussi vivement excité l'attention qu'à notre époque ; on cherche, par tous les moyens, à les soustraire au terrible fléau qui menace une de nos plusriches industries. La sélection appliquée au grainage a été ett peut être proposée comme un des procédés les plus propres à l'amélioration de la race dégénérée. Elle se pratique sur les> cocons et sur les papillons qui en naissent. Dans ce but, on fait choix des cocons, dont le volume, la forme, la régularité et la couleur, traduisent le mieux les qualités supérieures; à l'éclosion, on choisit de même les papillons que distinguent la vigueur et l'activité, ceux dont on est en droit d'attendre des graines exemptes d'infection. C'est surtout ce choix que recommande M. Pasteur dans ses savantes recherches, et il indique un

(1) Ainsi s'explique l'importance des livres généalogiques, du Slud- Book par exemple, que les éleveurs anglais tiennent avec tant de soin.

LES YUil.VTIONS UTILES. SI

moyen à ta fois simple et rigoureux qui en permet la réalisation. En opérant cette sélection intelligente, on épure la race en mettant obstacle à la propagation et au développement des individus atteints par la maladie.

La sélection est complexe dans son mode d'exécution.

Pour former ou améliorer les races utiles, il ne suffit pas de choisir les produits et les propagateurs, il faut tenir compte des conditions suivantes qui déterminent et limitent le pouvoir sélectif:

La spécialisation ;

L'hérédité ;

La consanguinité ;

La continuité d'action ;

La permanence des milieux.

La spécialisation est exclusive; nous avons déjà dit pourquoi il serait contraire à une sélection bien entendue de demander tout ensemble à l'animal le travail et le produit, ou à la plante la luxuriance de la floraison et la vigueur des organes de la vie végétative; la nature n'est pas si prodigue; on dirait qu'elle retire d'un côté ce qu'elle donne de l'autre, et qu'elle n'assure de succès qu'aux prétentions bornées et modestes.

L'hérédité transmet en même temps les qualités et les vices ; elle peut donc devenir, entre les mains de l'éducateur qui en ignore les tendances, un principe fatal de dégradation. Il ne s'exposerait pas moins à l'insuccès, s'il avait la prétention d'élire et de transmettre indifféremment tous les caractères et toutes les aptitudes ; il importe qu'il sache d'abord quels sont les traits de l'organisation dont l'hérédité assure le plus sûrement la permanence.

Les alliances consanguines, dont on a dit avec justesse qu'elles représentent l'hérédité agissant à puissance cumulée, exercent dans la sélection une double influence. Indispensables pendant les premières générations au perfectionnement et à l'établissement des races, elles peuvent devenir, si elles sont trop longtemps continuées, une cause d'altération et de stérilité. Les éleveurs suivent donc une pratique rationnelle lorsqu'ils recourent aux alliances consanguines pour développer

cl fixer les caractères, et qi/ils choisissent ensuite pour opérer les croisements ries individus de même race, mais dont la parenté est éloignée.

L'atavisme agit en sens inverse des alliances consanguines. Dès les premières générations, l'éleveur est appelé à combattre le retour au type des aïeux qui tend à effacer les caractères naissants de la race; il doit alors affoler le type, comme le disait Vilmorin. Mais, après quelques générations, le même principe d'atavisme devenant un auxiliaire pour la fixité des caractères, l'éducateur devra mettre autant de soin ;i en faciliter l'action qu'il en a mis au début à en combattre l'influence.

Dans l'œuvre de la sélection, le temps est un agent indispensable. Parla succession des produits, choisis et alliés entre eux, il assure le développement et la stabilité des caractères élus.

Malgré l'action du temps, la sélection demeurerait éphémère si les individus de la race élue cessaient d'être maintenus dans des conditions identiques. Les changements d'hygiène, d'éducation, d'alimentation, et surtout le transport dans des contrées différentes, ont souvent troublé des harmonies organiques qu'on pouvait croire permanentes, abâtardi des races que l'on regardait comme des conquêtes certaines de l'action sélective.

La sélection a un incontestable pouvoir, mais ce pouvoir a ses difficultés, son impuissance, ses limites; c'est l'erreur de M, Darwin de les avoir méconnues, et d'avoir considéré la sélection, suivant l'expression imagée de Youatt, « comme la » baguette magique, au moyen de laquelle l'éleveur appelle à » la vie quelque forme qui lui plaise » (1).

L'illustre auteur du livre sur l'origine des espèces ne s'est pas borné à soumettre à ce merveilleux procédé l'organisation entière ; il va plus loin, il va au delà des conséquences qu'une saine logique autorise, lorsqu'il proclame la sélection comme le moyen par excellence employé par la nature dans la formation et l'évolution des êtres vivants, lorsqu'il en suppose la réalisation dans le cours des âges, sous l'action incessante des

(1) Darwin, De l'origine des espèces, p. 54.

forces naturelles. Il écrit : « L'élection naturelle travaille » partout et toujours insensiblement et en silence au perfec- » lionnement de chaque être organisé... Nous ne voyons pas » bien les lentes et progressives transformations qu'elle opère, » jusqu'à ce que la main du temps les marque de son empreinte » en mesurant le cours des âges (1). »

La transformation des espèces, leur production à l'aide d'un nombre limité de types primitifs, tels seraient en dernière analyse les effets de cette puissance sélective si libéralement accordée à la cause organisatrice, quelque nom qu'on veuille lui donner.

Si nous rappelons ces idées bien connues de l'illustre naturaliste anglais, ce n'est, ni pour les développer, ni pour les combattre ; nous voulons seulement mettre l'hypothèse en face de la réalité, et montrer la sélection, non telle qu'on la suppose, mais telle que l'expérience la découvre avec ses difficultés, ses incertitudes et ses limites (2).

En fait, nous n'avons modifié par ce moyen qu'un nombre très-restreint de types organiques, non que nous n'ayons réitéré nos tentatives, mais parce que les insuccès nous ont contraints à abandonner l'entreprise.

Nous avons agi sur des appareils extérieurs, nous arrêtant en quelque sorte à l'écorce des organismes, sans en changer en rien la constitution essentielle et profonde. Enfin, ces races utiles qui sont l'œuvre de la sélection, nous les avons acquises au prix de difficultés incessantes, et leur conservation est conditionnelle et relative.

Telle est la sélection pratiquée par l'homme.

Importante par ses résultats industriels, par ses bienfaits, par ses promesses, elle est loin encore de justifier par ses conquêtes les espérances que des esprits trop exclusifs ont voulu fonder sur elle.

M. Darwin voit dans la sélection un moyen tout-puissant mis à la disposition de l'homme pour modifier les organismes et les

(1) Darwin, De l'origine des espèces, p. 120.

(2) On lira dans un des volumes de cette collection (Janct, Le matérialisme contemporain, chap. vin) une intéressante critique de la doctrine de l'élection naturelle.

rendre plastiques au gré de ses besoins et de ses caprices; la pratique enseigne quelles restrictions, quelles limites, les lois de l'économie, les difficultés à vaincre, l'impuissance de nos essais, apportent à ce pouvoir.

S'avançant sans hésiter dans la voie des conjectures, l'éminent observateur anglais n'hésite pas à accorder à la nature une puissance sélective illimitée, développant, perfectionnant, modifiant sans cesse les êtres organisés. Où sont les preuves d'une si étrange sélection ? Sur quels faits repose la justification d'une aussi ingénieuse conjecture ? En dehors des vraisemblances, des rapprochements heureux, des explications habiles, nous ne saurions découvrir' un seul exemple clair, complet, décisif, d'une opération si complexe réalisée par la nature, disons mieux, par le hasard? Tenons donc pour hypothétique une doctrine que ne justifie pas et ne rend pas vraisemblable la sélection pratiquée par l'art dans un but industriel, et attendons, pour accorder créance à cette séduisante assertion d'une élection naturelle, le jugement sans appel de la réalité.

La réalité, elle nous met à l'abri de toutes les illusions, elle nous défend des séductions de la théorie, des rêveries de l'imagination, des égarements de l'idée préconçue; elle nous apprend, comme L'a écrit Pascal, ce profond penseur, qui se connaissait en sciences exactes, « à ne pas juger de la nature selon nous, mais selon elle d (1).

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