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CHAPITRE VI

« On n'a aucune preuve», écrit Guvier, «que toutes les diffé- » rences qui distinguent aujourd'hui les êtres organisés soient de

(1) Pascal, Pensées, édition Havet, p. 362.

» nature à avoir pu être produites par les circonstances. Tout » ce que l'on a avancé sur ce sujet est hypothétique; l'expé- » rience paraît montrer au contraire que dans l'état actuel » du globe, les variétés sont renfermées dans des limites assez » étroites, et, aussi loin que nous pouvons remonter dans Panti- » quité, nous voyons que ces limites étaient les mêmes qu'au- » jourd'bui.

» On est donc obligé d'admettre certaines formes qui se » sont perpétuées depuis l'origine des choses, sans excéder ces » limites, et tous les êtres appartenant à l'une de ces formes » constituent ce qu'on appelle espèce (1). »

La science ne contredit pas ces vues si sensées de l'illustre naturaliste; les faits chaque jour plus nombreux et mieux étudiés ajoutent leurs témoignages à son autorité. En découvrant les limites étendues que l'aire de la variabilité normale peut atteindre, ils n'autorisent nullement à conclure que ces limites aient été franchies.

Les partisans de la mutabilité des formes organiques ne pensent pas ainsi, et voici à quelles conséquences conduit leur séduisante hypothèse.

Si l'espèce se transforme, ce n'est point sans doute par de brusques changements et comme par des coups de théâtre, mais par une suite de modifications lentes, incessantes, que les siècles accumulent, que les changements dans les conditions d'existence, la sélection, la lutte pour la vie, préparent et réalisent.

Sous ces influences, chaque espèce donne lieu à des variations; ces variations élues, perpétuées, forment des races, et ces races elles-mêmes, véritables candidats aux espèces nouvelles (qu'on nous permette celte expression d'un ingénieux auteur), réalisent, en se spécifiant, une suite de formes intermédiaires et graduées. Devenues espèces, leur stabilité, leur permanence par la propagation, sont conditionnellement assurées, c'est-à-dire en tant que les actions de milieu, la sélection, la lutte pour la vie, n'exercent pas leurs irrésistibles influences.

(I) Règne animal (Paris, 1829), introduction, p. 1G.

La mutabilité de l'espèce posée en principe conduit logiquement à celte suite de conséquences: formation normale et facile des races naturelles; suppression des limites entre les races et l'espèce; réalisation de types intermédiaires entre les formes spécifiques actuelles; durée relative et passagère des formes réalisées.

D'illustres naturalistes ont été frappés, depuis longtemps, de la portée de ces objections. Notre but, dans ce chapitre, est d'en mettre en lumière, surtout en ce qui concerne les races, la légitimité et la valeur.

Discutant, à propos de l'Ane, la haute question de l'origine de cet humble animal, Buffon écrit :

« Si l'espèce de l'Ane vient de l'espèce du Cheval, cela n'a pu »> être que successivement et par nuances : il y aurait eu, entre a le Cheval et l'Ane, un grand nombre d'animaux inlermé- » diaires, et, pourquoi ne verrions nous pas, aujourd'hui, les » représentants, les descendants de ces espèces intermédiaires? » Pourquoi n'en esl°il demeuré que les deux extrêmes (1)? »

Cuvier, à un autre point de vue, tient le môme langage que Buffon : il se demande ce qu'ont pu devenir ces intermédiaires innombrables qui marquent, entre les formes actuelles, les degrés de spécificité que la transmutation suppose.

« Si les espèces», dit-il, t ont changé par degrés, on devrait

» trouver des traces de ces modifications graduelles

» Pourquoi les entrailles de la terre n 'ont-elles point conservé » les monuments d'une généalogie si curieuse (2)? »

Il n'a été fait de réponse satisfaisante, ni à Buffon, ni à Cuvier, et les tentatives des paléontologistes pour retrouver, parmi les débris fossiles, les intermédiaires si désirés, ne sont pas encore de nature à dissiper les doutes légitimes.

Mais, peut-être, les adeptes de la mutabilité légitimeront-ilsplus aisément cette autre conséquence de leur doctrine, (pie les espèces se sont formées de races insensiblement spéciéifiées que, dès lors, dans les conditions actuelles, comme par le passé, l'élude des races doit donner les preuves de leur facile

(1) Buffon, De l'Ane, t. IV, p. 390.

(2) Cuvier, Histoire des révolutions du globe,, Ge édition, p. 390.

formation à l'état de nature, de leur maintien, de leur gradation insensible vers des formes considérées comme spécifiques, et dont elles ne différeraient par aucun trait essentiel ?

Voyons si ces différentes suppositions sont conformes à la réalité, s'il est logique de nier les limites entre l'espèce et la race, si l'expérience ne conduit pas.au contraire, à reconnaître dans l'origine, le maintien, les caractères des races, des différences, des contrastes avec les espèces, à assigner des limites à la mutabilité.

Mous tenterons l'examen de ces difficiles sujets en appelant successivement l'attention :

Sur la formation des races ; Sur les conditions de leur maintien .

Par races, nous entendons, avec la majorité des savants, naturalistes ou praticiens, des variétés constantes, perpétuées par la génération, ou encore, pour employer un langage plus rigoureux, des groupes dont les individus donnent entre eux, par les croisements, des produits indéfiniment féconds.

Dans celte manière d'envisager les races, nous nous éloignons d'une opinion récente et soutenue avec talent ; les races, d'après cette nouvelle doctrine, sont considérées comme permanentes, naturelles aussi bien que l'espèce. Il existerait des types naturels, des types spécifiques de races, distincts par des traits essentiels; et il faudrait cesser de considérer comme véritables les prétendues races industrielles.

Attendons que les partisans de celte manière de voir légitiment, par des arguments péremploires, leurs graves assertions, combattues et repoussées par des hommes dont le nom fait autorité (1).

(1) Cons. Sanson, Principes généraux cl applications de la zootechnie, 4 vol. ; Paris, 18G6-1 867 ; — Des types naturels en zoologie, dans le Journal d'anatomie rie Charles Robin, juillet et aolït 1807, etc. ; — cl pour les critiques : Tisscrant, clans Journal de médecine vétérinaire de Lyon, juin et août 1866, p. 292 et suiv.; — De Qualrefagcs, Happons sur les progrès de l'anthropologie, 1 vol. ; Taris (1847, p. lrtô) ; — Lartct etdc Morlillet, Bulletins de la Société d'anthropologie (IV, t. Ier, 2e serie) ; — Dareste, Comptes rendus de l'Académie des sciences, avril et mai 1867.

La variabilité de l'espèce suppose que la formation des races à l'état de nature ne saurait être ni rare ni exceptionnelle; or, un fait frappe les observateurs : c'est le peu de fréquence, à l'état sauvage, des variations et des races chez les animaux et les plantes; les races formées dans ces conditions sont exceptionnelles à ce point, que plusieurs naturalistes n'hésitent pas à en révoquer en doute l'existence. « Il n'y a pas de races nalu- » relies dans le sens strict du mot », écrit M. Godron, la race » est le cachet de l'intervention de l'homme (1). »

Sans partager cet avis , de Candollc constate que, dans le règne végétal, « l'existence même des races est controversée » (2). Jugeant à son tour la question, M. de Quatrefages établit à la fois le peu de fréquence des races naturelles et la réalité de leur existence chez les animaux et les plantes (3); elles peuvent, en effet, exister dans les deux règnes, et elles y sont une conséquence de l'action du milieu et de la possibilité d'adaptation aux conditions d'existence. Mais autre chose est d'établir la possibilité et la réalité d'existence de quelques races naturelles, comme nous l'avons tenté précédemment, autre chose de prétendre que la formation de ces races soit fréquente, normale et facile.

Les lois de la distribution géographique, les essais de naturalisation et d'acclimatation , la connaissance si avancée aujourd'hui des formes végétales et animales apportent à cet égard des preuves restrictives.

Frappé de l'aptitude à la mobilité, par le fait du milieu et dans certaines touches accessoires, Guvier ne l'avait pas été moins de la constance des espèces à subir, sans changements essentiels, les conditions variées de leur vaste habitat. Quoique » le Loup et le Renard », écrit-il, « habitent depuis la zone tor- » ride jusqu'à la zone glaciale, à peine éprouvent-ils, dans cet » immense intervalle, d'autre variété qu'un peu plus ou un

(1) Godron, op. cit., 1, 10-23.

(2) Physiologie végétale, II, G90.

(3) A. de Quatrefages, Unité de l'espèce humaine (l vol., ParU ^ 861), p. 80 et suiv.

» peu moins de beauté dans leur fourrure ; ceux des ani-

» maux sauvages qui sont retenus dans des espaces limités » varient bien moins encore, surtout les carnassiers. Une cri- »> nièrc plus fournie l'ait la seule différence entre l'Hyène de a Perse et celle du Maroc (1).»

Il suffit, pour confirmer ces remarques, de donner quelque attention à la distribution géographique des animaux et des plantes.

Le Tigre royal se retrouve sans changements des îles de la Sonde au nord de la Sibérie, du Céleste-Empire aux latitudes de Berlin et de Hambourg; les Jaguars vivent identiques en Amérique, du ZiOe degré de latitude nord au U0e degré de latitude sud; le Héron ne change pas, de la Norwége au Congo, du Tonkin au Malabar. Même stabilité chez les végétaux : le Mouron des oiseaux est spontané dans toute l'Europe; on le retrouve dans la Sibérie et l'Himalaya, au Cap et en Algérie, en Californie et au Chili, au Kamtschalka et à la Nouvelle- Zélande; partout il demeure le même. Le Cresson de fontaine végète, sans modifications, dans les eaux de Madère et des Canaries, de la Russie et du Japon; on a cueilli la Fougère aiglière, identique avec elle-même, sur les monts du Caucase, aux îles Canaries, dans toute l'Europe, dans l' Australie et la Nouvelle-Zélande. De plus humbles espèces ne fournissent pas des exemples moins décisifs; c'est ainsi que l'habitat des Lichens saxicoles, étendu d'un pôle à l'autre, n'a changé ni l'aspect, ni les caractères de ces Cryptogames (2).

Quelles conditions plus favorables cependant à la formation des races, que ces vastes habitats où les animaux et les plantes sont soumis aux influences profondes, permanentes, extrêmes, des milieux les plus variés?

Pour modifier les êtres dans de semblables conditions, le temps et les milieux paraissent unir leur toute-puissante influence et, cependant, les mêmes formes, les mêmes traits distinctifs demeurent.

Mais voici d'autres preuves bien claires des difficultés, des

(1) Discours sur les révolutions du globe, Ce édit., p. 124.

(2) Godron, op. cit., ï, 43, 66.

90 LA VARIAMLITË DLS ESPÈCES.

obstacles que rencontre la formation des races parmi les plantes spontanées; M. A. de Candolle, qui en a fait ressortir la valeur, n'en a certainement point exagéré l'importance.

Rien n'autorise à croire que les limites géographiques des espèces aient changé depuis plusieurs siècles et, cependant, il n'apparaît sur ces limites aucune race distincte ; les plantes luttent en vain depuis des siècles pour les franchir (1).

On connaît près de 200 espèces primitivement introduites de l'Europe aux Étals-Unis, et plus de GZi importées de celte contrée en Europe. « Je n'en pourrais citer une seule », dit encore M. de Candolle, « qui soit indiquée comme une va- » riété bien tranchée et surtout comme race. » Plusieurs siècles d'exposition sous un climat nouveau n'ont pu déterminer des modifications héréditaires.

Les agents physiques, les animaux, l'homme même, sont souvent les causes indirectes du transport d'animaux ou de plantes dans des conditions nouvelles? Les races dans ces conditions devraient prendre aisément naissance, et cependant elles ne se sont point formées.

Les espèces du midi, transportées au nord, celles de la plaine développées sur les montagnes, celles du nouveau monde dans l'ancien continent, celles de l'Europe, apportées en Amérique, ont végété le plus souvent sans altérations marquées. Nous disons le plus souvent, car beaucoup languissent et meurent, impuissantes, non-seulement à se transformer, mais simplement à s'adapter aux conditions nouvelles.

Tarini les nombreuses preuves que nous pourrions apporter de cette résistance des types aux changements à la suite de transsports, nous n'en connaissons pas de mieux établies que celles dont l'étude botanique du port Juvénal, aux environs de Montpellier, indique la valeur.

Un savant botaniste, mettant à profit des documents nombreux, a étudié les modifications subies depuis le xvic siècle par la flore si riche de cette contrée, et il est arrivé aux conclusions suivantes :

Les causes physiques n'ont pas introduit une seule plante

(1) A. de Candolle, Géographie botanique, t. II, p. 1086.

LES LIMITES Dfc LA VARIABILITÉ. 91

dans celte région ; seize espèces s'y sont naturalisées, mais seulement par suite des soins assidus de l'homme. Quant aux graines étrangères apportées par l'étcndage de laines au port Juvénal, elles y ont constitué une flore transitoire, elles s'y sont montrées pour disparaître bientôt : sur plus de U5S espèces étrangères signalées dans cette localité à différentes époques, une seule, YOnopordon vireras, semble s'être développée, depuis le XVIe siècle, dans une aire étendue (1). Ainsi, la végétation exotique du port Juvénal a été passagère et adventive. Une localité belge, Verriers, offre un exemple analogue ; aucune des nombreuses plantes que le commerce des laines y apporte d'Espagne, du Cap ou d'Australie, n'a pu demeurer et se fixer.

Les animaux introduits en Europe par des circonstances indépendantes du fait de l'homme se comportent comme les plantes; les uns disparaissent parce qu'ils ne peuvent se plier aux exigences du climat nouveau, les autres demeurent, mais sans offrir de changements appréciables. De ce nombre sont le Rat noir introduit de l'Asie en Europe, à l'époque des croisades, le Surmulot amené au S VIIIe siècle, de la Perse ou de l'Inde, par des navires anglais, la Blatte venue de l'Orient, les Termites fortuitement transportés à la Rochelle, vers la (in du siècle dernier.

Si les races prennent si difficilement naissance chez les animaux ou les plantes à l'état spontané, et chez des espèces transportées dans d'autres contrées, sans le concours de l'homme, on supposera peut-être que la flexibilité des types est plus facilement mise en jeu, lorsque les soins et les calculs humains ont préparé et déterminé des naturalisations ou des acclimatations.

Sans nier la naturalisation, sans nier l'acclimatation ellemême, dans les limites où l'industrie et l'aire de la variabilité la rendent possible, nous ne saurions cependant méconnaître lis difficultés et l'incertitude d'une semblable tentative. Des expériences réitérées ont trop de fois rappelé, par leurs in-

Cl) G. Planchon, Des modifications de la flore de Montpellier depuis te xvic siècle jusqu'à nos jours, thèse. Paris, 1864.

succès, la multiplicité des obstacles pour qu'il soit possible de les nier.

Que de brillantes promesses dans cette voie, mais que de déceptions ! En vain on a tenté d'acclimater en Europe les Quadrumanes des contrées chaudes, de faire vivre en Angleterre le Renne du Nord; en vain on a essayé d'y cultiver normalement les végétaux des régions équatoriales, ou les plantes ligneuses qui prospèrent sur les sommets; il a fallu renoncer à ces douces chimères de l'acclimatation, chimères, sans doute, et Dupelit-Thouars, a de justes motifs de caractériser ainsi les tentatives d'acclimatation sur les animaux sauvages et les plantes spontanées; mais ces expressions ne sauraient s'appliquer avec vérité aux espèces domestiques et cultivées des deux règnes. Dans ces conditions, l'acclimatation n'est pas une impossibilité (1).

Si nous réfléchissons aux conditions nécessaires pour que les races naturelles puissent s'établir et durer, nous découvrirons tant d'obstacles à leur formation, que nous ne serons pas surpris qu'on ait songé, même à en contester l'existence.

Soustraites à leur habitat naturel, et placées dans les conditions les pins favorables en apparence pour être ébranlées, les espèces refusent, pour la plupart, de se plier aux conditions nouvelles ; tantôt elles sont infécondes, tantôt elles disparaissent rapidement, on cessent après un temps limité de se propager et de vivre; quelques-unes demeurent, si elles trouvent un milieu analogue au milieu originaire, mais elles demeurent sans changements; un petit nombre, se pliant aux exigences du milieu nouveau, subissent des modifications et s'adaptent; mais il ne faut rien moins, pour qu'elles puissent former des races naturelles, qu'un concours de circonstances dont la réalisation ne saurait être ni facile ni fréquente.

La formation d'une race exige, en effet, le concours de conditions multiples :

Une suite de générations qui assure par l'atavisme le maint ien des caractères acquis.

Une organisation qui ne nuise pas à la propagation normale.

(d) Cons. Ed. Morrcn, Y Acclimatation des plantes, brochure. Gand

Un complet isolement d'avec les formes de môme espèce, capables d'altérer la race.

Lorsque le hasard réalise et associe ces conditions, la race véritable est établie: en réfléchissant à l'heureux hasard que ce concours de circonstances suppose, on admettra qu'il existe, dans le cours normal des choses, une très-faible probabilité en faveur de la formation incessante de races progressivement perfectionnées.

Si, dans les âges géologiques, nous ne découvrons point les types de transition que la mutabilité suppose, nous ne démontrons pas, d'une manière plus satisfaisante, la réalité de ces races naturelles dont la même hypothèse implique la formation incessante et facile.

Mais cherchons dans une autre voie et plus près de nous ; apprenons a connaître par l'influence modificatrice de l'homme jusqu'où peut s'étendre la plasticité du type et son aptitude à former des races, c'est-à-dire à perpétuer par la génération les modifications acquises.

Si dans sa lutte contre la nature l'homme a apprécié, mesuré, en quelque sorte, la résistance et l'étendue de la variabilité, s'il en a plus d'une fois rencontré les limites; c'est surtout lorsqu'il s'agit de l'intégrité des fondions procréatrices, d'où dépend l'existence de la race.

Ce qui manque le plus souvent aux suites artificielles, c'est l'aptitude normale à la propagation ; dès que le type est ébranlé, il semble atteint, altéré dans ce qu'il a de plus essentiel, la puissance d'engendrer et de transmettre.

En exagérant les précieuses qualités de leurs chevaux de course, les Anglais en ont fait des animaux incapables d'une existence normale, très-souvent inaptes à la reproduction, aisément accessibles aux influences morbides.

Ceux qui ont couru sont des générateurs de chevaux médiocres, leurs produits n'acquièrent de réelles qualités qu'autant qu'ils ont cessé, depuis quelques années, de prendre part aux luttes de vitesse.

Il est connu des éleveurs, que plus les races de chevaux sont perfectionnées, plus les étalons qu'elles fournissent sont limités dans leur puissance génératrice; les étalons roulcurs ou

Qh LA VARIABILITÉ DES ESPÈCES.

communs, peuvent, sans fatigue, saillir jusqu'à deux cents juments; les étalons demi-sang n'en sauraient couvrir que trente à soixante, et les pur-sang que douze à vingt-cinq (1).

Les races dites perfectionnées de l'Angleterre présentent le même affaiblissement dans le pouvoir de procréer.

Les moutons donnent deux agneaux à chaque portée; chez les races anglaises spécialisées, en vue de la boucherie, ils n'en donnent plus qu'un seul ; les New-Leicester, si riches en graisses et en viande sont peu prolifiques; l'agnelage est, dans cette race, retardé, difficile, et il faut des précautions particulières pour combattre ces graves inconvénients ; la même observation s'applique aux moutons spécialisés en vue de la laine, et aux races bovines et porcines.

Le Porc sauvage met bas deux fois par an et chaque portée est de huit à douze petits; les races porcines perfectionnées n'ont plus qu'une seule portée de trois à huit petits. L'impuissance dans ces races est même arrivée à ce point, que plusieurs agriculteurs, incapables de les propager, ont dû renoncer à leur élevage (2).

Chez les plantes, les variations profondes entraînent, comme chez les animaux, l'altération des organes propagateurs et de leurs produits. « La stérilité, écrit l'illustre botaniste Lindley, » estime maladie ordinaire aux plantes cultivées (3). »

En principe, les races de fleurs ou de fruits ne peuvent se perpétuer de graines, mais seulement par un des modes artificiels de propagation; cette impuissance accuse une altéralion, un degré d'infériorité des caractères de race.

La stérilité totale ou partielle est souvent la conséquence directe de la formation de ces races végétales : les hybrides sont altérés dans leur pollen ou leurs ovules, les fleurs doubles ou pleines, les fleurs péloriées donnent exceptionnellement des graines fertiles, le nombre des semences est réduit dans les arbres fruitiers cultivés, comparativement à leurs types pris à l'état sauvage.

(1) Communication de M. Tisserant, professeur d'économie rurale à l'école vétérinaire de Lyon.

(2) Cons. Le livre de la ferme, 1. 1, p, 899. (Paris, 1865, V. Masson.)

(3) Lindley, op. cil., p. 197.

Ainsi se comportent les Pommiers et Poiriers dont les variétés sont précoces ou très-succulentes; l'altération va même jusqu'à l'avortement complet ; la Belle sans pépins, la Bergamote de Ganscl ou de Chaumontel, ont des fruits absolument ou presque entièrement dépourvus de graines ; quelques Nètles, plusieurs races de Raisins, les Corinthes en particulier, se caractérisent également par l'avorlement des semences.

Aux altérations produites par la culture se rattachent encore : la stérilité des Pommes de terre, dont on a développé avec excès les tubercules ; l'impuissance de plusieurs races de Jacinthes à se reproduire par caîeux, celle du Lis blanc, à former et à mûrir ses graines.

La multiplication trop répétée par boutures, par marcottes, ou par greffes, parait elle-même porter atteinte à la fécondité; telle est l'opinion de plusieurs praticiens éminents comme Sageret, Poiteau, Knight, Ilumphry-Davy, Puvis, opinion reprise de nos jours et défendue avec succès (1).

L'histoire de plusieurs fruits modernes la corrobore et la confirme; l'observation prouve, en effet, que des Poires, comme le Saint-Germain, le Doyenné et le Beurré gris, des Pommes, comme la Calville blanche et la Reinette du Canada, des Pommes cl Poires de pressoir, parmi lesquelles les variétés dites Peau de Vache et Reinette grise de Dieppcdalle, ont dégénéré sous l'influence de la propagation artificielle; les Saules, les Peupliers d'Italie, les Fraisiers et la Canne à sucre ont donné lieu aux mômes remarques.

De l'examen attentif auquel il a soumis cette question, un habile pomologistc de Rouen, M. de Boulteville, conclut que la dégénérescence de ces fruits n'est explicable, ni par l'épuisement du sol, ni par l'état maladif accidentel des arbres fruitiers, ni par les altérations du climat, ni par la vieillesse, ni par la pratique vicieuse de la greffe; l'histoire et l'expérience le conduisent à la fois à cette conclusion que, souvent, les races végélales propagées avec trop de continuité par division artificielle peuvent dégénérer et s'éteindre. On a contesté (2), nous

(1) Cons. Chcvreul, De l'Espèce {Ann. se. nat. 1846) [Botanique], t. VI, p. 143.

(2) De Bouttcville, De l'existence limitée et de l'extinction des vege-

le savons, celle manière de voir, mais dans l'opinion de plus d'un praticien, on n'en a pas présenté une réfutation décisive.

Les changements de climats, qui jouent un rôle si important dans la formation des races, sont souvent une cause de stérilité.

Les légumes, les céréales d'Europe, importés dans les contrées équatoriales, y dégénèrent el perdent la faculté de mûrir leurs graines; on a vainement essayé d'introduire la Vigne, le Pécher, le Poirier d'Europe, aux Antilles el à la Guyane; sous ces climals trop humides et trop chauds, les arbres se couvrent d'un feuillage luxuriant, mais demeurent stériles. Les espèces méridionales transportées au Nord y deviennent souvent infécondes; enfin, c'est une règle que la stérilité frappe les plantes de serres et d'orangerie, importées des contrées chaudes, quelques soins d'ailleurs qu'on prenne de les maintenir dans des conditions favorables.

Ainsi, dans l'œuvre de formation des races, l'industrie humaine rencontre d'insurmontables obstacles au maintien de la variabilité; l'infécondité des produits borne ses efforts, lorsque la réalisation de formes anormales ou maladives ne les rend pas éphémères.

Un principe domine l'histoire des races anciennes el récentes, naturelles et artificielles, et établit entre ces suites secondaires et les espèces légitimes un contraste marqué ; nous voulons parler de leur durée relative et conditionnelle. La race est liée à la permanence de conditions déterminées ; elle tend à se détruire sous l'action des influences contraires à celles qui onl présidé à sa formation et à son maintien, et elle s'altère d'autant plus aisément que sa formation est plus récente.

Considérons les races végétales et animales industriellement formées : elles sont relatives, dépendantes du climat, du sol, du régime, des alliances, de l'ensemble des soins réguliers qu'assure la main prolectrice de l'homme; si cette main se

taux propagés par division, brochure. Rouen, 1865; el rapport sur cet ouvrage par le docteur l'igeaux {Bulletin de la Société d'horticulture de Paris, avril 1807). Cons. également: Revue hort. , juin 18G7.

retire, si les conditions changent, les races dégénèrent et disparaissent.

Pour que le maintien en soit assuré, deux conditions sont nécessaires :

La permanence des milieux et des circonstances dans lesquelles la stabilité a été obtenue.

L'éloigncment de toute influence étrangère dans l'acte de la propagation.

Les changements dans les conditions d'existence effacent les caractères accidentels qui sont les empreintes des races , et les races tendent à faire retour aux types; telle est la proposition que l'expérience légitime chaque jour, et elle est vraie, même a l'égard des races perpétuées sans changements, depuis une époque reculée; M. Darwin lui-même ne conteste pas cette possibilité lorsqu'il écrit :

«line me semble pas improbable que si nous pouvions » réussir à naturaliser, ou même à cultiver, pendant de -> longues générations, les différentes races de Choux en un sol « très-pauvre, elles reviendraient jusqu'à un certain point, » ou même complètement, au type sauvage, originel (1). »

Les savants et les voyageurs ont appris que de pareilles tendances au retour des races, à leurs types primitifs, ne sont pas rares chez les animaux domestiques ; les caractères d'une race peuvent être altérés ou elîacés, même après des siècles, par le passage de l'état de domesticité à l'état sauvage.

Redevenu sauvage, le Porc a perdu les marques de la servitude et pris les allures du Sanglier ; ses poils noirs et rudes, ses oreilles dressées, sa large tète, l'uniformité de son pelage, ses défenses allongées, ne laissent guère de doutes sur ce retour ; le P. Dutertre et M. Roulin affirment ces faits et leur autorité mérite toute créance (2).

Affranchis du joug de l'homme, les Chiens et les Chevaux

(1) Darwin, op. cit., p. 35.

(2) Roulin, Recherches sur les changements observes chez les animaux domestiques transportés dans le nouveau continent (Ann. se. nat.,l. XVI, p. 16. 1829); et rapport de Geoffroy Saint-llilairo : même recueil, t. XVI, p. 34. 1829; Cons. également: Histoire naturelle et souvenirs de voyage, par Roulin. 1 vol. Paris, 1867, Hetzcl.

faivre. G

oui également repris les allures que nous connaissons chez leurs congénères à l'état sauvage; les Chiens cessent d'aboyer, se creusent des terriers où ils enfouissent leurs aliments et cachent leurs petits; redevenus féroces, ils se réunissent pour donner la chasse aux autres animaux; ils déployenl pour les attaquer des ruses particulières.

On a pu faire ces observations sur des Chiens abandonnés parles Espagnols dans l'île de Juan Fernandez.

Les Chevaux redeveuus sauvages ont acquis une coloration plus uniforme; leur corps est couvert de poils grossiers, longs, frisés, floconneux ; ils parcourent par troupes les régions désertes où ils errent en liberté (1).

A l'état de domesticité, plusieurs races de Bœufs se distinguent par l'abondance de leur lait; les Vaches à demisauvages de la Colombie onl perdu cette aptitude; elles ont, paraît-il, la précaution de soustraire aux regards leur progéniture, ce qu'elles ne font point à l'état de servitude.

Rendus à la liberté, les Lapins domestiques de nos contrées reprennent les caractères de l'état sauvage; le pelage devient plus uniforme, les proportions du corps diminuent; les oreilles sont plus droites et plus fermes; l'animal retrouve l'habitude de fouir que la domesticité lui avait fait perdre.

On doit au célèbre physiologiste Spallanzani, d'avoir appelé l'attention sur ce retour du lapin domestique à son type primitif.

Les Poules et Coqs, trouvés en 18Û2, par le capitaine W. Haller, dans l'île d'Annobono, offrent un autre exemple d'un retour à la souche primitive.

Ces Gallinacés, échappés d'un navire échoué sur la côte, et redevenus libres et sauvages dans l'île, rappelaient par leurs cris, leurs formes, leur plumage, leurs habitudes, le Coq et la Poule primitifs, originaires de l'Orient (2).

Ajoutons un dernier exemple; celui des descendants des

(1) Don Félix d'Azara, Voyage dans l'Amérique méridionale, L p. 373.

(2) Dnrenu de la Malle, Comples rendus de l'Académie, 1855. t. \H, p. 688.

LES LIMITES DE L.\ VARIABILITÉ. 1)9 Pigeons qui, abandonnant les colombiers, pour nicher dans les rochers, ont repris les caractères du Biset.

Les éleveurs, les agronomes, ont fait lepreuve de l'instabilité des races industrielles, par leur transport dans des contrées diverses; cette expérience leur a appris, trop souvent à leurs dépens, l'aptitude des races à dégénérer par le fait des conditions changeantes du milieu.

Chaque climat modèle en quelque sorte la race, et lui imprime une physionomie déterminée; aussi, pour introduire utilement des races dans une région, c'est peu de les y amener, l'essentiel est de connaître d'avance leur convenance, leur harmonie avec le milieu nouveau.

On ne saurait dire à combien de mécomptes a entraîné l'oubli de cette règle si simple.

En Angleterre, les Chevaux de pur sang arabe, sans mésalliance, engendrent des produits anglais, en France, des produits français; en Bretagne, les Chevanv de race limousine ou normande donnent des animaux de la race inférieure du pays; dans le Delta du Rhône, le Cheval barbe a bientôt pris les caractères et les allures de la race Camargue.

Il n'en est pas autrement chez d'autres animaux domestiques; ainsi, les Durhams, les Mérinos, dégénèrent dans des milieux différents du milieu originaire, et y forment autant de races particulières adaptées aux conditions nouvelles.

Tandis que dans des localités différentes, on est toujours assuré d'obtenir et de perpétuer des produits de même espèce que les producteurs, des Bœufs, des Chevaux, des Moutons, par exemple, on ne saurait être certain d'obtenir régulièrement et de perpétuer sans altération les produits d'une race déterminée.

Le jeu de ces influences qui modifient les races importe essentiellement à la richesse publique; aussi a-t-il été étudié avec soin, et voici comment, un maître en ces questions en a résumé le mode d'action et les conséquences :

« La fixité des races, écrit M.Magne(l), est en raison inverse

(1) Magne, Communication à la Société centrale vétérinaire, broch. Juin 1864.

» de leur perfection, et en raison directe de leur ressemblance » avec les animaux, que les forces naturelles d'un pays tendent » a produire. »

N'insistons pas d'avantage sur l'importance pratique du principe de conditionnante et d'adaptation ; il est réservé aux zootechniciens d'en mettre en lumière les conséquences essentielles.

Les races végétales sont-elles moins instables, moins relatives que les races animales, résistent-elles mieux aux changements que peuvent amener les climats ou les pratiques de la culture? Qu'on écoule le témoignage d'un des botanistes les plus profonds de l'époque. « Si la culture », écrit Lindley, « abandonnait quelques années seulement ses soins artificiels, » toutes les variétés annuelles de nos jardins disparaîtraient et » seraient remplacées par quelques formes typiques sau- » vages (1 ). »

Il importe de prouver, de développer, de compléter celte proposition.

Certaines races, stables dans une contrée, dégénèrent ou ne sauraient être cultivées en une autre; les Melons de Perse dégénèrent en Angleterre, les Choux de Bruxelles à Malines, les Choux pommés en Bolivie, les Choux cabus en Allemagne, où l'on en a obtenu des Choux cavaliers et des Choux-fleurs (2).

Le Blé de miracle perd ses caractères dans l'Aveyron, l'Orge céleste revient souvent à l'Orge commun sur les bords du Rhin; dans les terres calcaires et marneuses, le Blé de Saint- Lô se transforme en Blé brun; on a vu la Durelle revenir au Froment ordinaire.

Les variations introduites dans l'époque des semis ou le mode de culture ont suffi à ramener au Seigle commun les races appelées Seigle de printemps, Seigle marsais, Seigle trémois (3).

Dans des conditions déterminées de culture, le Navel, le Céleris, la Carotte, la Betterave, perdent leurs racines cliar-

(1) Lindley, op. cit., p. 356.

(2) Millier, Physiologie, II, p. 765.

(3) Teissier, Dictionnaire d'agriculture, XI, p. Ulh.

nues, et cessent de se distinguer des formes sauvages d'où elles proviennent (1).

Les Asters de Chine, doubles et colorés, reviennent au type primitif à fleurs doubles et simples, l'Oseille cultivée retourne parfois à l'Oseille sauvage, le Mûrier multicaule, au Mûrier blanc ; le Noyer précoce, dont cependant la race paraît fixée, reprend spontanément la taille et le mode de vivre du Noyer commun (2), les races de Pivoine, de Reine Marguerite, lorsqu'elles sont privées de soins, retournent fréquemment à l'espèce typique (3). Enfin, nos races de Dalhias, de Chrysanthèmes, de Camélias, envoyées et cultivées au Mexique, en Chine et au Japon leurs patries primitives, ne tardent pas à y dégénérer (U).

Les arbres à fruits marquent les mêmes tendances ; on en voit les races anciennes et bien fixées perdre leurs caractères par le semis, et donner parfois naissance à des individus à fruits exigus et acerbes, à rameaux épineux. Pallas et Tournefort ont observé de pareils faits sur le Merisier, et nous tenons d'habiles pomologistes français, qu'ils ont recueilli des formes sauvages, parmi les produits de semis tentés dans le but d'obtenir des variétés nouvelles.

Nous pourrions ajouter à ces faits nombre d'exemples tirés de la pratique horticole; nous y trouverions de nouveaux motifs de croire à la flexibilité des races, à leur dégénérescence par le fait du. milieu.

Du principe de conditionnante des races dérive une conséquence trop directement liée au sujet que nous traitons, pour que nous négligions d'en faire ressortir la portée ; elle se lie en effet au problème de la détermination des espèces, véritable écueil de la méthode naturelle, cause et point de départ de tant de créations arbitraires qui ôtent à la science son attrait, sa dignité et sa valeur.

Trop souvent oublieux du précepte de Linné : « Varietates

(1) Vilmorin, Bulletins de la Société d'agriculture, série 2, t. H, p. 540.

(2) A. de Candolle, op. cit., p. 1083.

(3) Carrière, Entretiens sur l'horticulture, p. 208.

(4) Ed. Morren, Acclimatation des végétaux, p. 10.

lœvissùnas non curât botanicus, » les descripteurs ont attribué arbitrairement à tous les caractères une valeur spécifique ; ils ont compté autant d'espèces qu'ils ont distingué de différences, de nuances particulières; ils ont souvent méconnu la puissance de la variabilité normale, ses effets, l'action des causes qui peuvent la mettre en jeu ; dans leurs recherches, l'observation tient seule la place qu'elle devait partager avec l'expérience.

Linné admettait deux espèces de Joubarbes ; on en décrit trente aujourd'hui ; le nombre des espèces du genre Rubus a été porté, par de trop consciencieux observateurs, de sept à plus de deux cent trente; celui des Plantains s'est élevé, depuis Linné, de vingt à plus de cent trente; que dire des Rosiers, des Potentilles, des Hkracium dont les espèces scindées ont pris une valeur générique.

Dans cette œuvre de morcellement, de pulvérisation, les laborieux investigateurs ont trop souvent perdu de vue l'aptitude à la variabilité ; M. Decaisne leur rappelait naguère celte aptitude, en écrivant ces paroles pleines de sens : « Transpor- » tons l'une quelconque de nos races de Poiriers dans toutes les » régions du globe; partout où elle pourra vivre, elle tendra à se » mettre en harmonie avec les milieux, et l'on peut être assuré » qu'à la suite de plusieurs générations elle aura donné nais- » à de nombreuses et nouvelles variétés ; le fait qui s'est réa- >» lisé sous les yeux de l'homme pour toutes les plantes éco- » nomiques donne la clef de ces espèces polymorphes si em- » barrassantes pour les classificaleurs, et qui ne sont devenues o telles que parce que la nature les a elle-même disséminées ; » sur une immense étendue de pays (1). »

L'éminent botaniste sur l'autorité duquel nous aimons à nous appuyer a joint l'exemple au précepte, la pratique à la théorie, et il a pensé qu'en mettant enjeu, par la culture, la variabilité des graines mûries sur un même pied, il ne lui serait pas impossible de reproduire plusieurs des formes prétendues spécifiques; l'expérience a donné raison à cette vue : des graines recueillies sur une espèce de Plantain tenue comme légitime ont été cultivées dans un milieu nouveau, et il en est résulté

(1) Decaisne, mémoire cité Sur les arbres fruitiers.

sept des formes que certains ailleurs avaient décrites comme spécifiques; cette méthode si rationnelle a trouvé dos imitateurs. Un botaniste belge, M. Crépin, a obtenu, par le simple semis des graines d'un même pied, diverses formes d'/Aw,clcum et de Siiene, réputées antérieurement comme espèces différentes (1).

Au lieu de reproduire les prétendues espèces par le jeu de la variabilité, il est possible d'en démasquer la nature, en les ramenant parla culture à leurs types véritables. M. Uecaisne a également expérimenté en se plaçant à ce point de vue.

« Des observations sur les Isatis (Pastel) m'ont démontré, » dit-il, qu'une multitude de plantes décrites comme espèces » distinctes et des mieux caractérisées en apparence, finis- » saient par se fondre dans nos jardins en une seule, leclas- » sique Isatis linctoria ; il en a été de même d'un genre de s Crucifères, le Tetrapùma, qui a repris en peu d'années, au » Jardin des plantes, la forme d'une Camelinc(2). »

Des expériences semblables ont été reproduites, et l'on ne saurait trop les multiplier : Par la culture, M. James Floyd a ramené la Pyrèthre maritime à la Pyrètlirc inodore (3). Le professeur Buckmanna reconnu l'identité de plusieurs espèces de Fétuques

Ainsi, l'expérience prenant pour base la condilionnalité des races et leur retour au type peut rectifier, par la culture, et au grand avantage de la science, les erreurs dont le point de départ est dans la considération trop exclusive des caractères de similitude.

La stabilité des races et leur maintien sont liées à la permanence dans les conditions d'existence; elles dépendent également de la permanence dans les conditions de propagation.

Le maintien d'une race est assuré par l'union régulière et continue des individus qui la composent; la race s'abâtardit sous l'influence du sang ou du pollen, soit d'une race, soit d'une espèce étrangère; ces abâtardissements sont fré-

(1) Crépin, dans le journal l'Institut, 22 avril 1.8G2.

(2) Bulletin de ta Société botanique, t. IV, p. 338.

(3) Floyd, Flore de l'ouest de la France, p. 243. (Il) liuckmann, Revue horticole, 18G0, p. 312.

\0!l LA VARIABILITÉ DES ESPÈCES.

quenls; ils sont la conséquence des lois même de la propagation.

Deux types spécifiques ne peuvent se mêler; ils répugnent aux croisements; le mélange de deux races est toujours aisé et productif; lorsqu'il s'agit de croiser des races, les difficultés paraissent, non dans la réalisation des unions, mais dans les obstacles qu'il faut élever pour les empêcher et les restreindre.

Par ces causes même, les abâtardissements sont multipliés et la dégénérescence des races est facile.

C'est un principe en horticulture, que pour conserver l'intégrité des races, il faut les isoler, les soustraire soigneusement à l'influence d'un pollen étranger.

Chez les plantes cultivées en collection cette influence s'exerce aisément; elle est favorisée par l'action du vent, le concours des insectes, l'intervention involontaire de l'homme.

Dès 1774, Linné en avait signalé les effets, en voyant apparaître des Tulipes panachées, au milieu de Tulipes unicolores; la fréquence de ces actions croisées est bien démontrée aujourd'hui.

L'abâtardissement qui en est la conséquence épargne rarement, dans les jardins, les planches où se cultivent en collections les races de Courges, de Melons, d'OEillets, de Renon. culcs, ou d'Anémones : « Le Melon cantaloup, le Melon » maraîcher, le Dudaim, et d'autres races également tranchées » se conservent indéfiniment depuis des siècles par le semis, » pourvu », comme l'observe M. Naudin , « qu'on ait soin » d'empêcher leur croisement mutuel (1). »

Le croisement des races est si facile, qu'un même stigmate peut recevoir à la fois et utilement le contact simultané de plusieurs poussières polliniques ; la race dégénérée est soumise dans cette condition au plus étrange polymorphisme; l'expérience en a fourni la preuve ; en semant des graines d'un même pied de Courge ou de Melon, développés au milieu de variétés de même espèce, M. Naudin en a obtenu des produits dont les fleurs, les fruits, les graines, rappelaient la multiple origine des principes fécondateurs.

Chez les animaux, comme chez les plantes , les croisements

(1) Decaisne et Naudin, Op. cil., p. G20.

de races s'opèrent sans difficultés ; ils ne sont pas rares dans les fermes et dans les basses-cours; les éleveurs doivent être attentifs comme les horticulteurs à les prévoir, à en empêcher les fâcheux effets.

De semblables croisements altèrent les races et les abâtardissent, comme on a pu l'observer en Algérie où la propagation des races bovines et ovines est livrée au hasard; dans les troupeaux de cette contrée on a vu la confusion portée au point que la distinction d'une race déterminée y devenait impossible (1).

L'isolement des races est le moyen le plus direct et le plus sûr d'en prévenir la dégénérescence; les savants et les praticiens sont d'accord sur ce point. « Pour qu'une race reste » pure», écritlsidore Geoffroy Saint-Hilaire, «pour qu'elle ne » mélange pas son sang avec celui des autres races, il faut » qu'elle soit tenue isolée des autres races, car ses instincts ne » l'en éloignent pas; livrée à elle-même, elle s'altérerait rapi- » dément, et après quelques générations, fruits d'unions aban- » données au hasard des circonstances, on n'aurait plus qu'un » mélange confus de métis sans caractères définis, sans type » comme disent les horticulteurs, en un mot, au lieu d'une » race, des animaux des rues ("2). »

Ces considérations sont également applicables aux races de récente formation, et aux races très-anciennes, à celles des Chiens, par exemple, entre lesquelles l'état de domesticité provoque souvent, par le métissage, la dégénérescence dans les produits.

L'action du croisement pour modifier les races est si puissante et si sûre que l'industrie en a tiré profit; elle utilise ce moyen lorsqu'il s'agit d'agir sur les races d'une contrée, de les faire disparaître en les transformant.

Dans ce but, on absorbe la race croisée dans la race croisante par l'union , pendant une suite de générations , des mfiles de la race à introduire aux femelles de la race à transformer; la continuité de semblables unions réalise, dès la quatrième génération, des produits dépourvus des caractères

(1) Bulletins de la Société d'acclimatation , t. IV, p. 366, 417.

(2) Isid. Geoffroy Saint-Hilaire, op. cit., t. III, i'e partie, p. 255.

essentiels de ta race croisée; ainsi un tfpé nouveau peut être substitué à l'ancien.

La France doit à cette heureuse pratique, dont l'honneur revient à Daubenton, de posséder La race mérine-espagnole, et quelques troupeaux remarquables de Moutons Southdown.

Nous avons supposé des croisements entre races distinctes; la dégénérescence de la race serait encore plus rapidement réalisée par des croisements avec l'espèce d'où elle est sortie; on sait combien est prompt le retour au type dans le cas de l'union d'une race et de l'espèce primitive.

Par les considérations qui précèdent, nous avons essayé de donner quelque idée de la stabilité relative des races, de leur conditionnalité. Cette conditionnalité forme un frappant contraste avec l'aptitude des espèces à se propager régulièrement, et à maintenir leurs caractères essentiels, même sous l'action des circonstances contraires; elle trace entre l'espèce et la race une ligne de démarcation; elle établit entre ces groupes une distinction que complètent et confirment d'autres enseignements de l'expérience.

Les races se forment sous nos yeux; leur conservation, leur destruction, sont mises, pour ainsi parler, sous la main de l'homme.

La formation, le maintien, l'extinction absolue des espèces, échappent à son pouvoir.

La transformation des races est un fait, celle des espèces, une conjecture.

Deux races sont aptes à la génération ; la fécondité de leurs produits est assurée et régulière.

Deux espèces, séparées par l'impuissance à la génération normale, constante et régulière, ne sauraient réaliser, ni des espèces intermédiaires, ni des races hybrides régulièrement, naturellement permanentes.

Il existe des races anormales ; quelles preuves avons-nous de l'existence d'espèces monstrueuses ?

Enfin, et c'est là une vue sur laquelle insistent Frédéric Cuvier, Is. Geolîroy Saint-Hilaire et M. de Quatrefages, les caractères des races se nuancent par mille transitions et d'insensibles passages; « là où sont, au contraire, des limites nette-

» mcnl assignables, sont aussi de véritables espèces, de bounes » espèces, comme disent les naturalistes » (\).

En d'autres termes, les espèces sont séparées par un ensemble de tr.iits dislinclifs ; on voit naître chez les races les gradations insensibles qui les distinguent.

En essayant de marquer les différences les plus accusées entre les espèces et les races, nous ne nous faisons pas illusion sur les obscurités et les incertitudes de cette grave question, dans l'étal actuel de nos connaissances, et nous n'avons pu avoir la prétention d'en aborder toutes les difficultés; il nous a paru sage de nous attacher au présent, de nous en tenir, dans ces conditions, à celles des données du problème que la science peut éclairer.

Avec ces réserves, et sans rien préjuger des solutions que l'avenir prépare, nous tenons les races comme l'expression de la variabilité, non delà mutabilité des formes organiques. Les obstacles multipliés à ta formation des races naturelles et artificielles, leur tendance si marquée au retour vers le type spécifique, leur conditionnante démontrée, et par les changements de milieux et par l'action des croisements, paraissent autant de limites posées à la variabilité, autant de faits inconciliables avec la doctrine de la spéciéité inscnsensiblcmenl réalisée.

C'est en ce sens qu'un des esprits les plus profonds de BSêpoque a formulé ses vues sur la question ; nous ne saurions mieux faire que de les reproduire, en nous résumant :

«Les variétés de plantes, obtenues par le semis », écrit M. Chevrcul, <■ et les variétés d'animaux domestiques, loin » d'être invoquées en faveur de la variabilité des espèces, sont •> à mon sens un puissant argument à l'appui de leur fixité? » Autrement, comment concevoir les difficultés que nous » éprouvons à maintenir des modifications produites par la » culture et le climat, ou par la domestication, lorsque nous » les jugeons propres à satisfaire nos besoins ou nos jouis - » sauces? Dès que ces êtres modifiés cessent de se trouver » dans les sphères des causes de modifications, celles-ci tendent

(1) Is. Geoffroy Sainl-Hilaire, op. cit., p. 271.

» à s'effacer; et si le retour au type originel et spécifique » n'est pas parfait, incontestablement la tendance à cette forme » plutôt qu'à toute autre devient manifeste à tous les yeux, et o les différences qu'on peut observer sont des effets dignes » d'être notéspar la science la plus précise (1). »

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