‹ La variabilité des espèces et ses limitesChapitre 15 sur 19 · FA1VRE · texte numérisé non relu

FA1VRE

prouvent les faits si étranges de reproduction, de régénération totale ou partielle de l'individu par lui-même.

Chez les plantes, les fragments de tiges, de racines ou de feuilles, artificiellement multipliés, reproduisent fidèlement, et jusque dans ses traits secondaires, le végétal dont on les a détachés.

Chez les animaux, et surtout les plus dégradés, chaque fragment peut régénérer l'être dans sa totalité, et dans ces régénérations, il n'y a jamais aberration et réalisation d'un type différent.

Un fragment d'Hydre ou de Planaire régénère fidèlement le type de l'Hydre ou de la Planaire dont il provient ; les Nais reproduisent jusqu'à douze fois leurs queues et leurs extrémités . antérieures, le Ver de terre reproduit également sa tète, l'Étoile de mer, les rajons de son corps, l'Écrevisse , ses; pattes, le Limaçon, ses tentacules, quelques poissons leurs nageoires, les Lézards, les Salamandres, les Axolotls, leurs, queues et leurs pattes; point d'aberrations cependant dans celte reconstitution de l'être; la matière change, le type' demeure, la forme fondamentale est rigoureusement reproduite.

Tout dans l'organisme est ordre, constance, stabilité; l'histoire des régénérations en fournit des preuves bien frappantes,, non- seulement lorsque nous en considérons le procédé général, . mais alors même que nous nous attachons à suivre révolution i des tissus et des éléments pendant le cours de la période réparatrice.

Les observations directes que nous avons tentées à cet égard'; sur la queue en voie de régénération de la Salamandre, celles qui ont été faites plus complètement après nous, ont établi: que la régénération est vraiment une génération à nouveaux que les parties se reproduisent, non-seulement avec les mêmes formes extérieures, la même structure, les mêmei.1 éléments, mais en suivant, dansleur évolution embryonnaire oui hislologique, les lois mêmes de leur formation primordiale (1). I

(1) Cons. Mémoires de la Société de biologie et Gazelle médicale I octobre 1864 et 22 juin 1867.

Il y a plus, si, comme l'a fait M. Bert, on introduit sous la peau d'un individu de même espèce la patte coupée el dénudée d'un embryon de mammifère, le développement du membre greffé se poursuit, s'achève suivant les lois ordinaires, sur ce sol organique étranger (l).

A considérer cette constance, ce maintien des lois établies, cette permanence des mêmes formes jusque dans d'insignifiants détails, on doit tenir pour bien peu rationncl'e l'hypothèse des transformations incessantes et capricieuses (|uc suppose la doctrine de la sélection. Le hasard qu'elle invoque, l'instabilité qu'elle admet, les changements qu'elle implique dans la suite régulière des successions héréditaires, ne contrastent-ils pas étrangement avec cette admirable constance des lois de la nature dont Montaigne a si bien dit : « C'est une même nature, qui roule partout » son cours; qui en aurait suffisamment jugé le présent estai, » en pourroit sûrement conclure et tout l'avenir et tout le » passé (2). »

La constance et la valeur du lien héréditaire se ira- [.luisent par un fait digne d'être médité ; nous voulons )arler de la réalisation intégrale du type chez le descendant, lorsque les ancêtres l'ont transmis incomplètement aux woduits.

Les Juifs circoncis mettent au monde, depuis des siècles, [les enfants dont les organes propagateurs sont normaux ; les monorchides procréent, et les produits sont pourvus de deux jlandes séminales ; des ancêtres privés d'un membre, d'un )rgane des sens, donnent l'existence à des descendants réguièrement constitués ; des animaux auxquels on a coupé la ]ueue ou les oreilles, ou même extirpé la rate, ne perpétuent îullemcnt dans leurs produits, d'une manière assurée, les nutilalions qu'on leur a fait subir (3). Le fait suivant, observé ;hez les Axolotls, Batraciens à branchies extérieures, confirme, d'une manière frappante, les autres preuves qu'on pourrait

(1) Bert dans la Revue des cours publics, 13 juillet 1867.

(2) Montaigne, Essais, chap. IX.

(3) Cons. Flourens, De l'ontologie, p. AO. Paris, 1850; et Lucas, )p, cit., t. II, p. 490.

apporter; un do ces reptiles, ayant perdu un membre par suiie d'une morsure, un membre anormal fut reproduit par régénération ; l'amputation en ayant été faite, un autre membre fut reconstitué, mais cette fois sur le plan primitif (1). Ainsi l'être peut se compléter, se rattacher à la succession, à la chaîne des individus de son espèce, encore qu'un ou plusieurs anneaux en aient été brisés.

Frappés de ces témoignages de la constance dans la similitude héréditaire, les observateurs philosophes ont imaginé, pour les expliquer, des moules intérieurs, des idées, des modèles, des patrons suivant lesquels la nouvelle forme réaliserait exactement l'ancienne ; leurs explications sont des hypothèses; ce qui ne l'est point, c'est la réalité de certaines formes arrêtées, leur indépendance d'avec la matière, leur invariable tendance à se perpétuer régulièrement, en dépit des causes nombreuses qui peuvent modifier l'organisme.

L'hérédité assure la permanence des traits distinctifs; mais nous savons aussi qu'elle amène dans les descendances des variations étranges, qu'elle réalise le type en le diversifiant, qu'elle produit et transmet des états pathologiques ou téra- • lologiques. Ne pourrait-l-elle pas, par cette voie, devenir le point de départ de modifications profondes et favoriser la formation d'espèces pathologiques et anomales?

Nous ne contestons pas ce pouvoir trop sûrement établi de l'hérédité, de transmettre des aberrations organiques ou des • altérations morbides, mais il ressort de l'examen des faits, que, . même dans ces conditions, et sans s'écarter de la permanence de ses lois, l'hérédité maintient le type, en arrêtant, dans leur • cours, les générations anomales ; elle offre à la fois ce double caractère, de perpétuer les modifications qui ne sont pas cou- • formes an type, puis de les arrêter dans leurs évolutions.

Nous voyons des monstruosités, c'est-à-dire des déviations I notables aux formes spéciques ordinaires, chez les êtres organisés, nous n'y voyons, normalement, à l'état d'espèce régulièrement permanente, régulièrement propagée, aucune suite

(1) Vulpian dans Comptes rendus des séances de la Société philoma- ■ thique, 13 juillet 1867.

nonstrueusc; les états tératologiques sont des accidents, les nonstres, pour la plupart, sont incapables de vie, ceux qui rivent sont d'ordinaire incapables de se reproduire, ceux qui, exceptionnellement, peuvent se perpétuer, engendrent des descendants chez lesquels les caractères anormaux s'effacent, soit )ar l'effet des croisements, soit par l'acte même qui les évoque \ la vie, soit par la ressemblance avec des ancêtres normaux.

Les soins de l'homme, le concours des circonstances ont viissi parfois, nous ne saurions le méconnaître, à perpétuer certaines variations anormales, à réaliser des races lératologi- [iies de quelque stabilité. Il en est ainsi chez les animaux, à 'égard des moutons Àncons, de la race de l:œufs dite Niata ou Camargue, des poules de Padoue; on en peut citer comme exemples, chez les plantes, la race de l'avots à capsules multijles obtenue par Gœppert, les Fougères à frondes monstrueuses, une race de Datura tatula à capsules lisses et inermes. Que conclure de ces faits exceptionnels? Trouvent-ils que l'hérélité réalise, sous nos yeux, des races en voie de devenir iiitant d'espèces tératologiques? Nous ne croyons pas à la légiimité de conclusions aussi absolues. Les exemples qu'on nvoque pour leur donner appui sont loin de conduire, Iorsju'on les examine attentivement, à des conséquences aussi raves, aussi tranchées; autant qu'on en peut juger parleurs idications incomplètes, par leur conditionnante mal délerlinée, ces faits témoignent de la réalité de races lératologiues, sans en établir sûrement le degré de permanence.

Le mouton Ancon, les Bœufs Niata, ont une origine repliement récente; ils se sont formés sous les yeux de l'homme L se propagent en partie par ses soins; la perpétuité de ces ices, pendant une longue suite de générations, et surtout au îilicu de circonstances différentes et contraires n'est rien moins u'établie (1). Mêmes observations relativement aux races vénales tératologiques. À l'égard des Pavots à étamines partielment transformées en carpelles, M. Naudin lui-même déclare 2 pas insister sur ce fait, parce « qu'on pourra trouver que

(1) Cous. Dai cste , Comptes rendus de l'Académie des icienres , avril IH67.

» le nombre des générations n'est pas assez grand pour qu'on » puisse conclure la stabilité de l'anomalie indiquée » (1).

La certitude delà transmission par semis des monstruosités de Fougères ne s'étend pas au delà de quelques années ; encore faut-il, pour l'obtention de ces races artificielles, choisir les spores sur la partie altérée de la fronde (2). Les races anomales de Courges sont plus tranchées et persistantes; mais les indications positives font défaut sur leur origine, les conditions de< leur formation; la culture les conserve, et M. Naudin convient que le croisement peut les altérer.

La race anomale àeBaturatâtuîa à fruits lisses et inermesj obtenue de semis par M. Godron, a persisté intacte depuis plu9 de cinq générations sans retour au type épineux de l'espèce ; croisée avec cette espèce elle a donné des métis qui sont ree venus comme les Hybrides fertiles, à la forme épineuse, et à I; forme inerme; il semble donc légitime de se demander en quo < une pareille race se dislingue d'une Espèce.

De nouvelles expériences sont indispensables pour suivre1 compléter, déterminer ce fait intéressant; mais déjà nouu pouvons dire avec M. Godron, auquel nous avons soumi celte difficulté et qui s'est empressé d'y répondre : « La racd] o en question diffère du type par son origine connue ; elle ecl » diffère parce qu'un seul caractère de minime valeur l'en die] » tingue: la suppression des épines du fruit; elle s'en difitïjj » rende enfin par le croisement (3). >>

Et en effet, croisée avec les races de Datura de même ornl gine, la race, nouvelle a donné des produits d'une fécondiiil absolue, et ces produits, dès la première génération, sont ni venus au type ou aux autres races de Datura tatula; s'il il fût agi d'Espèces distinctes, les produits eussent été en part i stériles, et plus ou moins intermédiaires aux parents.

(1) Naudin, Comptes rendus de l'Académie des sciences. Séance 4 13 mai 1867.

(2) Naudin, Flore des serres, t. Y, 6e livraison.

(3) Communication de M. Godron; consulter sur cette questioi Godron, Comptes rendus, 1er trimestre, p. 379; Observations si tes races de Datura slramonium. Broch. Nancy, 1864 ; Nouvelles e%l riences sur l'hybridité, etc. (Broch. Nancy, 1866).

Contestable, si l'on s'en tient à l'examen des faits particuliers, le pouvoir de l'hérédité de former des Espèces par la transmission d'États lé ratologiqu.es , n'est pas plus sûrement démontré par l'ensemble des données de la science. Si ce procédé de réalisation des types était conforme à l'ordre établi, pourquoi, depuis des siècles, les formes tératologiques élevées au rang d'Espèces, ne se seraient-elles pas multipliées autour de nous? Is. Geoffroy Saint-IIilaire, auquel on ne reprochera pas d'avoir méconnu la portée des modifications tératologiques, en donne la raison lorsqu'il démontre que leur transmission héréditaire est exceptionnelle et que de semblables races sont éphémères : « Les suites naturelles anomales, ne sont », dit-il, « dans » le monde organique que de simples accidents, presque aussi- » tôt effacés que produits; si elles méritent notre attention, » c'est bien moins pour elles-mêmes que pour ce qu'elles nous » apprennent, indirectement, sur les seuls êtres de la na- » turc (1). » Is. Geoffroy veut dire sur les Espèces, et son langage est ici le langage même de Bu (Ton. Ailleurs, Is. Geoffroy Saint-IIilaire prouve que les suites anomales, doivent disparaître, toutes les probabilités étant, dans le cours des générations, pour l'union de ces êtres anomaux avec les espèces parfaitement pures.

L'hérédité transmet des états pathologiques ; c'est une loi dont nous connaissons trop la douloureuse et fatale réalité, et cependant il n'existe aucune race pathologique en voie de devenir une espèce.

Fidèle au principe d'hérédité, la nature permet la transmission des altérations morbides, mais elle revient par des voies détournées sur la rigueur de ses décrets ; elle éteint, dans leurs évolutions les suites maladives; le fait de la procréation, le changement dans les conditions d'existence, le renouvellement des sangs par les alliances, le retour aux ancêtres, la stérilité des êtres malades, leur inaptitude à vivre, les transformations morbides, tels sont les procédés par lesquels elle fait disparaître la variabilité pathologique.

(1) Geoffroy Saint-Hilaire, Histoire naturelle générale, t. III, p. 28

et -m.

Nous menons la transformation héréditaire des affections morbides au nombre des moyens qui arrêtent le plus sûrement, dans leurs évolutions, les races dégénérées.

On sait, par les rechercbes des aliénistes, que la folie des ascendants se complique, chez les descendants, d'une série d'infirmités ; les troubles du système nerveux forment, le pins souvent, le premier anneau de cette chaîne douloureuse, et aux désordres d'intelligence succèdent tour à tour l'idiotie, l'épilepsie, la démence complète; la mort met heureusement un terme hâtif à ces misères (1).

Les mêmes enchaînements morbides expliquent les altérations profondes survenues chez les descendants d'individus soumis à des actions délétères.

On se demande où en serait L'humanité, si cet ensemble de moyens n'assurait l'extinction des races dégénérées qui sont souvent les conséquences des instincts grossiers et de la perversion morale ? Heureusement le remède est à côté du mal : les dégénérescences peuvent être combattues, arrêtées par ces lois mêmes de l'hérédité, qui en expliquent la production; les médecins philanthropes tentent aujourd'hui de combattre l'hérédité maladive et d'améliorer le sort des races dégénérées, en associant, pour les ramener au type normal, le choix des alliances aux changements dans les conditions de vie.

Nous avons présenté l'hérédité comme obstacle à la variabilité absolue, soit qu'elle maintienne le type en perpétuant dans la descendance ses traits essentiels, soit qu'elle en arrête les déviations pathologiques et anomales; envisageons maintenant l'hérédité, en temps qu'elle concourt au maintien de l'espèce, par le lien de solidarité qu'elle établit entre les ancêtres et les descendants.

L'hérédité ne transmet pas seulement au produit les traits du procréateur immédiat, elle le marque à l'empreinte commune de toute la suite des ancêtres; en ce sens, et, selon

(1) More], Traité des dégénérescences physiques, intellectuelles cl morales de l'espèce humaine. Paris, 1857. Cous, également un travail du même auteur sur l'hérédité morbide progressive' dans : Archives dl médecine. Avril, et mail 867.

l'expression imagée de Baudement, chaque individu dans l'espèce, « est comme répreuve tirée une fois de plus, d'une » page, une fois pour toutes stéréotypée » (1). Le célèbre physiologiste iMuller exprime la même pensée, lorsqu'il écrit : « Si l'individu procrée, c'est toujours sous l'empire des lois

» qui régissent l'espèce en général On dirait que l'espèce

» crée les individus à son image » (2).

L'expression d'atavisme est consacrée pour exprimer le rapport de similitude des descendants aux ancêtres.

Columelle chez les anciens, la plupart des modernes, désignent, par cette expression, la réapparition subite de certains caractères d'un ancêtre, chez un descendant, après une suite de générations, chez lesquelles ces caractères ont fait défaut.

Dans un sens plus général l'atavisme est l'expression, dans chacun des termes de la descendance, du type considéré collectivement dans la suite des ascendants.

Tout ébranlement de l'espèce tend à manifester la réversion atavique, aussi n'est -elle pas rare chez les suites modifiées >ar les soins de l'homme ou l'influence du milieu.

Chez les animaux domestiques, il se produit souvent, dans es caractères de la descendance, des changements inattendus; l'agneaux noirs naissent des brebis ou des béliers à laine jlinche; un animal de faible taille, issu de parents delà même tructure, met au monde des produits d'une taille élevée'; un bien de chasse braque, uni à une chienne de même race, lonne des mâles épagneuls, comme les ancêtres maternels ; des nélis mérinos à toison soyeuse procréent des jeunes dont la oison est commune ; en vain, depuis plusieurs siècles, dans les roupeaux à laine noire de l'Andalousie, on prend soin de ejeter les individus à laine blanche, ils reparaissent à chaque ;énéralion. Il en est ainsi à l'égard des races de chevaux, de lœufs, et même de Vers à soie; quelque attention qu'on pporlc à éliminer les individus dissemblables par les carac-

(1) Baudement cité par Sanson, Économie du bétail, 2e partie, i. 120.

(2) Miiller, Physiologie, t. II, p. 7G3, trad. française (Paris, 1845}.

lères, ils ne laissent pas que de reparaître parfois dans les générations subséquentes (1).

II n'en est pas autrement dans l'espèce humaine ; le jeu de l'atavisme, du coup en arrière (Iiucksc/ilag), comme disent les Allemands, y explique aussi la réapparition dans la descendance des qualités ou des vices des ancêtres (2).

Les fails d'atavisme sont très-appréciables dans le règne • végétal; il n'est guère d'agronome ou d'horticulteur qui en i révoque en doute l'existence : on confie au sol les semonces s d'une race, et les jeunes plants, qui en proviennent, reproduisent souvent, non les caractères du pied mère, mais la physionomie du type dont la race est issue; ainsi s'expliquent ces mélanges dans les semis d'individus qui perpétuent la race, et t déjeunes pieds qui ont tous les caractères de l'Espèce non tno--^ difiée ; les soins les plus assidus sont parfois impuissants à entraver ces retours spontanés ; c'est ainsi que les races de Pensées à grandes fleurs retournent rapidement au type lorsqu'onn néglige de leur donner les soins spéciaux qui en assurent le< maintien.

MM. Vilmorin ont observé le même retour à l'égard d'un; pied nain de Saponaire, dont ces observateurs tentaient de fixen la variation; un premier semis semblait promettre les résultais*! désirés; bientôt, à une génération subséquente, les graine» recueillies dans les meilleures conditions reproduisirent le ty{KN primitif (3).

La rétrogradation au type primordial est surtout facile et fréquente dans les cas de dimorphisme anormal ; le Hêtre à feuilles pourpres, obtenu et propagé depuis longtemps, revieii partiellement, par le semis, à la forme du Hêtre ordinaire dem forêts ; il en est de même à l'égard des modifications fastigiéajl de l'If et antres Conifères, à l'égard des races à feuilles laciniéeM de Cresson alénois, de Laitue ou de Cerfeuil ; il n'est pas rartn

(1) Cons. entre autres écrits, Sur l'atavisme : Baudement, art ' Atavisme de Y Encyclopédie agricole, publiée par MM. Moll et Gayot. I t. IL Paris, 1859.

(2) Cons. Lucas, De l'hérédité, II, p. 47 et suivantes.

(3) Verlot, Sur la production et la fixation des variétés, brochure citée, p. 38 et 46.

que, dès le premier semis, un liers ou la moitié des jeunes planls retournent au type en perdant leurs caractères.

Les races d'arbres à fruits, de Poiriers, par exemple, sont depuis longtemps fixées; dès le xvne siècle, la Qu'intinie en donnait déjà une nomenclature assez complète; les pépiniéristes savent cependant qu'il n'est pas rare d'obtenir parles semis de ces races, non-seulement des fruits, mais des arbres dont les caractères rappellent ceux des formes sauvages primitives.

Cette reprise de possession du type par le fait de l'atavisme peut être d'une extrême importance lorsqu'il s'agit de dégager la forme primitive des formes dérivées; c'est ainsi, pour nous borner à deux exemples, que la Pivoine de Wiltmann, l'Aubépine à feuilles linéaires, qu'on avait élevées au rang d'espèces, ont dévoilé par la réversion atavique leur origine véritable; le semis a ramené ces variétés à leurs formes essentielles, l'Aubépine épineuse et la Pivoine officinale (1).

Un praticien, dont nous avons signalé souvent l'esprit judicieux et la profonde sagacité, Vilmorin, avait été frappé de cette puissance des formes organiques à reprendre par l'atavisme les caractères du type dont l'art les a fait dévier ; il avait compris l'extrême importance du lien héréditaire au point de vue de la formation et de la conservation des races; il avait su tourner à l'avantage de la pratique ses observations et ses réflexions. Sa théorie sur ce sujet ne saurait être passée sous silence (2).

Selon Vilmorin, deux tendances sollicitent le germe dans son évolution ; la tendance à la variabilité individuelle, la tendance à la répétition du type des ancêtres.

Si le parent immédiat ne s'écarte pas des caractères du type, le produit les réalisera à son tour. Mais il n'en sera plus de même s'il y a discordance entre les traits des ancêtres et ceux du parent immédiat; dans ce cas, la transmission aux produits des traits paternels, et leur maintien dans la descendance, nécessitent la lutte contre la puissance de l'atavisme; moins les modifications à fixer seront anciennes, plus la résistance à

(1) Cons. Carrière, Revue horticole, juin 1857.

(2) Vilmorin, Revue horticole, 1852, p. 25; Bibliothèque de Genève, t. XX, 1852, p. 327.

l'atavisme offrira de difficultés; pour combattre chez les végétaux la tendance réversive, il faudra les affoler; affoler, c'est choisir parmi les produits modifiés, pendant le cours de quelques générations, non ceux qui réalisent le mieux la modification à fixer, mais ceux qui s'éloignent le plus du type; à la suite de ces choix persévérants, la force d'atavisme, contrariée par des influences divergentes, cède et s'affaiblit. L'affolement obtenu, la sélection est alors dirigée suivant le sens des modifications qu'on a en vue de fixer.

Ces considérations importantes dans la pratique horticole, ont également une valeur en zootechnie. A l'origine des races, l'atavisme est un obstacle à leur fixité; il devient dans la suite une condition favorable à leur maintien.

Au point de vue qui nous occupe, la signification de l'atavisme, comme expression du maintien des types, ressort surtout des expériences d'hybridation, c'est-à-dire des tentatives réitérées dans le but d'obtenir, par l'union d'Espèces distinctes, des formes nouvelles et régulièrement permanentes.

L'atavisme est un obstacle au succès de ces tentatives; il est dès lors une limite assignée à la variabilité. Pour établir cette proposition nous en appellerons à l'expérience; la tache a été rendue facile, au moins en ce qui concerne les végétaux, par un ensemble de recherches remarquables dont l'honneur revient à M. Naudin, un des botanistes éminents de notre époque.

L'hybridité découvre, par trois ordres de manifestations la puissance de l'atavisme :

Par la disjonction des caractères ;

Par la réversion spontanée aux types;

Par le phénomène des variations désordonnées.

La disjonction des caractères est une première marque de la facile séparation des formes que l'hybridation a un instant associées.

La disjonction, naturellement réalisée, n'est pas inconnue dans le règne végétal; le Cytise d'Adam en est l'exemple le plus frappant; chez celle plante hybride, dont le Cytise pourpré tl le Cytise labour sont les deux parents , les inflorescences, les feuilles, les fleurs, les pétales de la corolle, offrent un mélange des caractères propres aux deux espèces productrices ;

mômes phénomènes chez l'Oranger bizarrerie, hybride du Citronnier et de l'Oranger, dont les rameaux portent à la fois des Citrons et des Oranges.

Les disjonctions ne sont pas moins caractérisées chez les hybrides des Datura lœvis et stramonium ; l'art de l'homme a produit ces hybrides, dont les rameaux portent à la fois les fruits lisses de l'une des espèces auprès des fruits hérissés de l'autre ; il n'est même pas rare de trouver des fruits partiellement lisses et partiellement hérissés, sur lesquels on peut suivre et apprécier les degrés successifs et la marche de la disjonction (1).

Chez les h\ brides de Mirabilis et de Linaire, la disjonction est apparente sur les pétales de la corolle ; les couleurs propres aux formes dont on a tenté l'union y sont séparées jusque sur les pièces du même verlicille floral ; on dirait que les espèces font effort pour réaliser isolément leurs types dans un produit qui ligure la juxtaposition passagère de deux essences spécifiques.

A chaque génération, la disjonction s'accentue davantage jusqu'à ce qu'enfin l'une des espèces absorbant l'autre, imprime définitivement ses caractères à la descendance.

La disjonction manifeste la tendance au retour des hybrides à leur forme première; la réversion spontanée la réalise et la complète.

c Les hvbrides fertiles et se fécondant eux-mêmes reviennent

» tôt ou tard », dit M. Naudin, « aux types spécifiques dont ils » dérivent, et ce retour s'accomplit, tantôt par le dégagement » des deux essences réunies, tantôt par l'extinction graduelle » de l'une des deux (2). »

Cette proposition est appuyée sur des expériences qui ne sauraient laisser place aux objections. On jugera par quelques exemples de la rigueur des investigations et de la netteté des résultats.

M. Naudin féconde le Datura tatula par le Datura stramonium, et inversement; toutes les précautions ont été prises; la fécondation est facile, les produits hybrides se chargent à

(1) Ch. Naudin, Comptes rendus de V Académie des sciences. 1859, p. 616.

(2) Ib., Ann- se. nal., XIX, n° 4, p. 195.

leur tour de fleurs et mûrissent des graines fertiles; celles-ci sont confiées au sol; mais au lieu de conserver et de maintenir dans les jeunes plantes, qui en naissent, les caractères hybrides des propagateurs, elles retournent spontanément, pour la plupart, au type de l'un des ancêtres, le Datura tatula.

En 1854, le même observateur recueille des graines sur un pied de Pétunia, hybride entre les Pétunia violacea et ■uyctor/iniflora. Parmi ces graines, quarante-sept seulement reproduisent un végétal semblable à l'hybride mère, dix-neuf retournent au Pétunia violacea ; vingt^sept reproduisent à peu près les traits des types primitifs.

M. Naudin choisit alors pour porte-graines les vingt plantes les plus rapprochées par leurs caractères de l'hybride obtenu, espérant par là en transmettre plus sûrement les traits à la génération subséquente; les graines sont confiées au sol, il en naît cent onze jeunes pieds, dont douze répètent avec quelque fidélité les caractères de l'hybride primitif, tandis que les autres reproduisent invariablement les formes normales des ancêtres. A la suite d'expériences semblables et confirmalives, M. Naudin a pu formuler cette conclusion :

« Tous les hybrides, dont j'ai observé, avec quelque soin, » la deuxième génération , m'ont Offert ces changements » d'aspect et manifesté cette tendance à revenir aux formes » productrices, et cela, dans des conditions telles que le pollen » d'une de ces espèces n'a pas pu concourir à les y ra- » mener (1). »

La conclusion qui précède a une généralité qu'il importe de constater. Les espèces de Primevères, de Daturas, de Tabacs, de Pétunias, de Luiras, de Linaires, h\ bridées avec soin, ont toujours manifesté, dans les produits hybrides obtenus, une tendance à la réversion.

A l'égard des Linaires, M. Naudin a vérifié, sur plus de six générations hybrides consécutives, la réalité du retour au type ; nous ne pouvons malheureusement entrer dans le détail de si intéressantes expériences (2).

(1) Naudin, Ann. se. nat., t. XIX, p. 191.

(2) Ann. se. nal., t. IX, p. 274.

Dans les limites de nos connaissances, la réversion des hybrides végétaux aux types, à partir de la deuxième génération, peut être considérée comme un fait général et sûrement établi.

L'insuffisance des preuves ne permet pas des indications aussi positives en ce qui touche le régne animal; cependant, h en juger par les fails connus, nous n'avons nul motif de nous refuser à croire que les choses ne se passent pas de même chez l< s animaux et les plantes.

Déjà, dans le siècle dernier, Buiïon avait lenlé des expériences sur l'union du Chien et de la Louve; il en avait obtenu ilcux hybrides et il était parvenu à les unir; l'un des produis, à son témoignage, ressemblait beaucoup à la Louve, et par sa férocité et par ses hurlements ; la réversion à la souche mère y était sensiblement accusée (1).

Les essais de Bu (Ton ne sont pas contredits par les expériences sérieuses et suivies de M. Flourens; cet habile expérimentateur croise le Chien et le Chacal ; il obtient des hybrides de premier sang, moitié Chiens, moitié Chacals ; l'union d'une Chienne et de l'un de ces hybrides lui donne un produit chez lequel les caractères du Chien s'accusent davantage.

A la quatrième génération, par suite de l'union continuée des chiennes et des hybrides mâles, le type Chacal s'est complètement effacé. Le retour inverse a pu être obtenu, et les produits ramenés au type Chacal, par l'union successive du Chacal et deshybrides femelles de plusieurs générations; quatre générai ions ont suffi pour réaliser le relouraux formes primitives (2).

Il est regrettable que la mort ait interrompu les recherches qu'Is. Geoffroy Saint-Hilairc avaiteommencées sur cet important sujet.

Le croisement des races ou des variétés peut manifester, comme l'hybridation, la puissance de l'atavisme, et donner lien à la réversion.

En 1865, 31. Lecoq tente des hybridations entre plusieurs variétés diversement colorées de la Belle-de-nuit; il agissait

(1) Buflbn, Histoire naturelle, t. III, p. 9.

(2) Flourens, De Vinstinct et de l'intelligence dis animaux, 2e édit. Paris, 1845, p. 110. — Id.; De la longévité, p. 144. Paris, 1854.

V2k LA VARIABILITÉ DES ESPÈCES.

dans l'espoir de multiplier les variations dans le coloris; le résultat fut loin de répondre a son attente; sur six cents pieds obtenus, à la suite d'expériences réitérées, presque tous revinrent spontanément à la couleur rouge, c'est-à-dire à la couleur originaire du type (l).

Conduit par ses études à la question de savoir si les nombreuses races de pigeons descendent d'un seul ou de plusieurs types, M. Darwin opère des croisements entre individus des races les plus dissemblables ; il efface, par ces unions, les caractères des races, et fait apparaître un certain ensemble de traits communs, qu'il juge avec raison l'indice d'un retour vers une forme primordiale ; les races croisées n'offraient pas, dans leur plumage, la coloration bleue ardoisée; les métis obtenus se distinguaient cependant, par une livrée de cette couleur caractéristique chez la Columba livia; d'après ce fait, et en s'appuyant sur d'autres considérations, M. Darwin n'hésite pas à admettre que la Columhi livia peut être considérée comme la véritable souche des races de pigeons (2).

L'atavisme tend au maintien des formes spécifiques, par la disjonction, et surtout parla réversion aux types; lorsque ce maintien cesse d'être assuré, lorsqu'à la suite d'unions hybrides la descendance ne fait pas retour, alors il y a obstacle à la réalisation d'aucun type défini et permanent.

Les caractères sont dissociés, la solidarité héréditaire est brisée, la variation devient désordonnée, pour nous servir de l'heureuse expression de M. Naudin. Soumise dès lors à une aberration sans limites dans les caractères, la postérité ne se rattache à nulle forme déterminée; l'atavisme a perdu sa puissance, le lien spécifique est brisé, il n'existe que des individus isoles et incessamment variables.

M. Naudina scientifiquement, formulé ce phénomène étrange de la dissociation, en lui donnant la sanction de l'expérience (3).

(1) Lecoq, Des croisements dans le genre Mirabilis {Bulletins de la Société botanique de France. 18(32, p. 229.

(2) Darwin, Op. cit., p. Ixl.

(3) Nous devons rappeler que, dans des leçons faites au Collège de France, en 1 863, sur le sujet que nous traitons, nous avions de notre côté signalé le phénomène de la dissociation.

Voici quelques-uns des faits sur lesquels s'appuie l'habile expérimentateur.

Les Datura lœvis et fero.v, deux espèces tenues pour légitimes, sont fécondées réciproquement. Les cent trente plantes hybrides, issues de ces doubles unions, sont semblables entre elles, mais étrangement distinctes des Espèces croisées, par la taille, le port, les fleurs et les fruits.

Ces produits étant devenus féconds, les graines en sont semées, et elles développent des hybrides de seconde génération, bien distincts des premiers; ceux-là étaient semblables entre eux, les autres sont profondément distincts; les différences sont marquées dans le port, la forme du feuillage, la coloration des tiges et des fleurs, le degré de fertilité, le volume et la spinescencedes fruits : « Les quarante-cinq plantes » des deux lots obtenus constituent», dit M. Naudin, «autant » de variétés individuelles, comme si le lien qui devait les ratta- » cher aux types spécifiques s'étant rompu, leur végétation » s'était égarée dans toutes les directions. C'est ce que j'appelle » la variation désordonnée. »

Des hybrides de Belle-de-nuit commune fécondée par la Belle -de-nuit a longues fleurs ont offert, à la seconde génération, une dissociation analogue; plus de similitude entre eux, ni avec les premiers hybrides. L'hybridation de la Linairc commune par le pollen de la Linaire à fleur pourpre, a réalisé de semblables variations , chez les hybrides de sixième et de septième génération, qui ne faisaient pas retour aux formes primordiales; mômes résultats à l'égard des Pétunias dont les horticulteurs savent obtenir des variations extrêmes en fécondant les hybrides les uns par les autres. Il n'est guère douteux que chez les Rosiers et les Primevères, les Pommiers et les Poiriers, les croisements incessamment répétés, dans le but d'obtenir de nouveaux et utiles produits, n'aient singulièrement multiplié les formes en réalisant la variation désordonnée.

« Ainsi, chez les hybrides la forme se dissout, d'une géné- » ration à l'autre, en variations individuelles et sans fixité, » tandis que dans l'espèce pure, la variation tend à se perpé- » tuer et à faire nombre (1). »

(1) Naudin, Comptes rendus de l'Académie des sciences, 21 novembre 1864, t. UX, pp. 837-8/15.

Eu terminant son remarquable travail sur la variation désordonnée, M. Naudin avait soulevé la question de savoir si une semblable manifcslalion se rencontre aussi chez les animaux.

I n zooteclmicieii habile répondant a cet appel s'est proposé d'établir que l'accouplement des métis conduit à ce mode de variabilité : « L'accouplement jles métis », dit M. Sanson, « est toujours aléatoire.... il y a toujours lutte entre l'hérédité » individuelle et les deux atavismes, et le résultat de la lutte est » la variabilité désordonnée (1). »

On unit les races mérinos et Dishley, caractérisées par la forme de la tète, courte, aplatie, recouverte chez la première, allongée, découverte, saillante dans la race anglaise ; on obtient des métis dont les formes sont loin d'être intermédiaires; quelques métis se rapprochent du type mérinos, d'autres, du bélier Dishley, d'autres réalisent des formes éloignées des précédentes.

Les métis issus de deux autres types tranchés, le New-Kent et le Berrichon, ne sont pas moins variables dans leurs caractères.

Nous avons cherche à montrer comment, par ses diverses manifestations physiologiques, l'hérédité concourt au maintien des formes et en assure la permanence. Nous en avons trouvé les preuves dans la régénération, la réapparition dans la descendance des caractères des aïeux, l'existence relative et éphémère des suites anomales et pathologiques; enfin dans ces manifestations de l'atavisme, marquées dans la formation des races, indiquées dans les disjonctions, réalisées dans les unions hybrides par le retour aux types, exprimées dans la dissociation, par la rupture, si l'on peut ainsi parler, du lien spécifique.

En présence de témoignages si clairs, si concordants, n'est-il pas rationnel de voir dans l'hérédité qui assure par tant de moyens la conservation des types, une limite posée, comme par la nature elle-même, à leur incessante mobilité.

Comment admettre la mutabilité, sans supposer la dérogation permanente à la similitude héréditaire, sans nier, en y substituant des conjectures invraisemblables, le principe même de la stabilité des lois de l'organisme.

(1) Sanson, Économie du bétail, p. 309 ; Comptes rendus, t. LX1. p. 636.

Ces considérations n'ont pas manqué de frapper l'esprit pénétrant de M. Darwin; pourquoi l'illustre auteur traile-t-il a\ec tant de mesure et de réserve la question de la similitude héréditaire (1) ?

Page 1