VI INTRODUCTION
la science expérimentale. Subordonnée, pendant l'antiquité et le moyen âge, à des systèmes, à des conceptions philosophiques, elle en a eu l'incertitude et l'instabilité; la méthode à priori dictait alors les solutions et les imposait, tenant seule la place du fait et de l'expérience.
Cette méthode à priori, si favorable aux illusions de l'esprit, mais si funeste à l'avancement des connaissances positives, exerçait encore son empire au xvnc siècle, lorsque Restif de la Bretonne, Robinet, de Maillet, imaginaient sur la mutabilité des formes organiques un système dont les ridicules conséquences provoquaient justement les railleries de Voltaire.
Avec Linné, la question entre, de la phase conjecturale dans le domaine des recherches positives.
Encore qu'elle soit incidemment examinée plutôt qu'étudiée directement et en elle-même, elle est du moins posée avec netteté ; dès lors les naturalistes donnent de la précision à ses développements ; ils commencent à s'appuyer sur l'observation pour en définir les termes et en préparer la solution.
Préoccupé avant tout des systématisations et des méthodes, Linné donne plutôt son attention à la distinction des Espèces fondée sur les caractères de similitude, qu'à la variabilité et à ses limites; il proclame dogmatiquement l'immutabilité ; il écrit : « Species toi sunt, quoi diversas formas ab inilio pro- « duxit infinitum Eus... Species tôt sunt quot diversae formae » seu structura hodienum occurrunt (1). »
ComThe Linné, Buffon envisage surtout la question au point de vue de l'histoire naturelle descriptive, mais moins esclave des méthodes, ses vues ont une portée plus haute ; la stabilité des espèces lui paraît l'expression la plus assurée des faits, et il en trouve dans l'idée de filiation la preuve la plus démonstrative ; il tente lui-même une suite d'expériences, mais ses tentatives se bornent à des essais, comme ses vues sur le fond
(t) Philosophia bolanica. fid. 2, § 157.
INTRODUCTION. Vit
même du problème se réduisent à des assertions qu'on désirerait plus concordantes.
BulTo:i écrit : « Que les espèces sont les seuls êtres de la nature. » « Que les individus sont les ombres dont l'espèce est le corps. » « Que l'empreinte de chaque espèce est un type dont les principaux traits sont gravés en caractères ineffaçables et permanents à jamais », mais il n'appuie pas sur des raisons solides de si éloquentes assertions (1).
Cuvier aborde le problème avec cet esprit positif, celte exactitude dont ses profonds travaux nous donnent la mesure, seulement, il l'envisage moins en lui-même que dans ses rapports avec la zoologie descriptive, et surtout avec l'étude des débris fossiles objet assidu de ses recherches ; il définit l'espèce avec rigueur et en proclame la stabilité. « L'espèce, dit-il, est la réunion des individus descendus l'un de l'autre ou de parents communs, et de ceux qui leur ressemblent autant qu'ils se ressemblent entre eux (2). »
Cuvier comprend qu'une proposition si importante doit reposer sur des preuves fournies par l'observation directe, et il essaye de les établir; de là ses mémoires sur les Ibis et les animaux de l'ancienne Egypte dont nous pouvons apprécier les changements depuis une époque reculée ; de là encore les observations que son frère exécute à sa demande, sur les modifications ostéologiques dans l'espèce canine. Si le temps n'a pas permis à Cuvier d'approfondir une question qu'il eût certainement éclairée, et dont il avait très-bien jugé les bases expérimentales, du moins, il a laissé à l'appui de sa manière de voir des arguments d'une réelle valeur.
Geoffroy Saint-Hilaire ne les ignorait pas; mais, entraîné à des conceptions plus vastes, liées à ses vues sur l'unité de composition organique, il embrasse une manière de voir à laquelle
(1) Buffbn, Histoire naturelle générale et particulière, édition de l'Imprimerie royale, t. III, p. j ; t. XIII, p. îx.
(2) Cuvier, Règne animal, éd. 2, t. I, p. 1G.