X INTRODUCTION
La théorie séduit l'esprit par son unité et sa grandeur ; elle l'entraîne, nous dirions volontiers qu'elle l'enchaîne par la science infinie du détail, mais sa base est fragile et les arguments qu'on s'efforce d etayer sur elle ne sauraient ni satisfaire la raison, ni la convaincre.
L'idée d'une sélection naturelle est une supposition ingénieuse ; aucun fait direct ne la prouve et ne la confirme ; en vain on allègue que la nature a pu réaliser en grand ce que .'homme a tenté avec succès dans des limites restreintes; nous apprécions trop imparfaitement la réalité , la mesure, les limites du pouvoir que l'homme exerce, pour imaginer, en prenant pour point de départ cette puissance mal assurée, on ne sait quelle force aveugle capable d'éteindre, de transformer, démultiplier, de perfectionner les êtres au gré des caprices de la concurrence \itale.
Ce point de départ accordé, et rien ne le légitime, l'argumentation de M. Darwin tend a celte seule fin : prouver que la sélection naturelle explique et confirme to.s les résultats acquis à la science, qu'elle a droit dès lors d'être tenue pour l'expression de la vérité.
Ce mode de raisonnement serait démonstratif, si la science était assez parfaite pour se prêter à tous les points de vue au contrôle de l'hypothèse, si l'interprétation des faits en était l'expression véritable, en dehors de toute vue systématique.
C'est faire trop d'état de nos connaissances positives que de demander encore à la science la confirmation d'un système qui prétend expliquer, par les seules ressources d'une sélection vraiment merveilleuse, les lois de la distribution géographique et géologique, le développement, les instincts, l'uniformité de composition, les affinités, les anomalies, l'origine première des êtres organisés. La science est trop bornée et imparfaite pour se prêter hune semblable vérification ; à défaut de démonstrations directes, l'hypothèse demeure donc sans preuves suffisantes ; et l'ingénieux inventeur d'une vue si féconde, placé
INTRODUCTION. \l
outre le désir cl l'impuissance de la contrôler, est sans cesse exposé aux interprétations systématiques.
En dernière analyse, si la sélection naturelle peut être présentée comme une vraisemblance, elle ne saurait être acceptée comme une vérité démontrée, et surtout comme l'expression de la loi générale, en conformité de laquelle agit la nature dans l'évolution des organismes. M. Darwin ne donne nullement la preuve de celte sélection naturelle, il se borne à en faire ressortir la possibilité, en coordonnant avec un rare savoir les vérités acquises à la science.
A considérer les efforts tentés par les maîtres pour démontrer la permanence ou la mutabilité des espèces, les voies diverses qu'ils ont suivies, les solutions contradictoires qu'ils ont proposées, les limites de nos connaissances, les aspects multiples et complexes de la question, on bésite en posant de nouveau le formidable problème, on sent combien sa discussion impose de réserve et de prudence.
Pour l'aborder utilement, il ne faut point chereber les éléments de sa solution dans les conceptions brillantes, mais trop souvent stériles, de la métaphysique, dans les vagues généralités de la science, dans les hypothèses qui séduisent parce qu'elles ont une apparente conformité avec la nature des choses ; la réalité seule peut et doit servir de guide ; il convient donc d'interroger les faits, de les déterminer, de les comparer, de les interpréter, en suivant la seule méthode rationnelle dans cet ordre de recherches, la méthode à posteriori d'ohservation et d'expérience.
C'est à ce point de vue, et non sans quelque crainte d'avoir enfreint le précepte d'Horace :
Sumite maleriam, vestris cuin viribus œquam.
que nous tenterons l'examen de la question ; voici de quelle manière nous en posons les termes, nous en apprécions les indications :
Pour circonscrire le sujet dans les bornes de nos connais-