‹ La variabilité des espèces et ses limitesChapitre 5 sur 19 · XII INTRODUCTION · texte numérisé non relu

XII INTRODUCTION

sauces positives, nous traitons particulièrement de la variabilité des espèces dans les conditions actuelles d'existence.

Nous ignorons les conditions de la vie et l'état des organismes dans les âges géologiques : les débris fossiles sont des témoignages encore trop incomplets pour nous l'apprendre, et d'ailleurs, plus nous étendonsle problème, moins nous sommes aptes à l'approfondir; plus nous nous éloignons du présent, plus s'agrandit, au préjudice du vrai, le champ des probabilités et des conjectures ; comme les géologues qui demandent aux phénomènes actuels l'intelligence des révolutions antérieures, interrogeons d'abord les modifications que l'espèce éprouve autour de nous, si nous voulons mieux comprendre les changements qu'elle a pu subir dans les âges antérieurs.

Ainsi posée, en dehors des conceptions philosophiques sans certitude, et des conjectures sur un passé qui nous échappe, la question, sagement limitée, devient plus accessible ; cependant, même en ces termes, elle n'est point encore susceptible d'une solution immédiate.

Nous ne saurions établir directement que l'espèce est fixe ; mais il n'est pas en dehors de la mesure de nos connaissances de démontrer que sa variabilité n'est pas absolue ; ce sont les limites de cette variabilité qu'il faut découvrir et fixer en prenant pour appui des connaissances positives; c'est à ce point de vue, h ce point de vue seul, comme l'a si bien compris Cuvier, que la question devient accessible et conforme à l'insuffisance de notre savoir.

La recherche, la détermination des limites du variable sera donc le but vers lequel nous tendons, sans préjuger aucune solution, mais en cherchant les résultats par la voie lente et assurée de la méthode d'observations et d'expériences.

Telle est la portée et l'esprit de cet opuscule ; en voici maintenant l'ordre et la suite.

Nous y examinons les circonstances extérieures les plus capables de modifier les espèces, la nature et la valeur des changements qu'elles déterminent.

INTRODUCTION. Xlll

Nous cherchons dans quelle mesure les lois de l'organisme ont compatibles avec la mutabilité absolue.

Nous en appelons au témoignage des faits historiques empreints du caractère de certitude.

Dans chacune de ces voies, nous puisons nos indications aux sources de la science positive.

L'histoire naturelle, la zootechnie, 1 agriculture et l'horticulture nous fournissent sur les variations de l'espèce, leurs conditions, leur étendue, des enseignements trop négligés.

Nous puisons dans la pratique des agronomes et des agriculteurs d'importantes indications sur les races et leurs caractères, la sélection et ses difficultés, sur l'étendue et la restriction du pouvoir modificateur de l'homme.

Nous empruntons à la physiologie expérimentale plusieurs des importantes vérités qu'elle a mises en lumière, sur l'hérédité, sur l'adaptation aux conditions d'existence, la réversion aux types, la puissance que nous avons, ou pouvons avoir de les modifier, sur le croisement, l'hybridation ; nous recherchons surtout, par la considération des lois de l'organisme, la marque des limites tracées à la variabilité (1).

Enfin, nous invoquons les témoignages irrécusables du passé sur la question de la constance des types depuis les époques antérieures.

Les expressions d'espèces et de races reviennent sans cesse dans cet écrit ; sans préjuger en rien la thèse qu'il s'agit de discuter, mais par la nécessité même du sujet, nous les acceptons, et nous les emploierons en leur attribuant le sens dans lequel elles sont entendues par les maîtres et la très-grande majorité des naturalistes,

(1) Nous insistons dans ce travail sur la valeur de la méthode expérimentale, et l'importance des données de la physiologie générale au point de vue de la question qui nous occupe ; des considérations d'un haut intérêt ont été présentées à cet égard par M. Cl. Bernard, dans son Rapport sur les progrès de la physiologie, Paris, 1867, p. 111, 113, notes, n° 53, 192, etc.

Xiv INTRODUCTION.

Nous attachons à l'espèce l'idée d'une collection d'individus unis, et par la similitude héréditaire de leurs traits distinclifs essentiels, et par leur propagation normale, régulière, indéfinie, dans les mêmes circonstances.

Nous considérons les races comme des modifications, ou, pour parler le langage de Ruiïon, comme des touches accessoires de l'espèce, propagées par la génération, et maintenues constantes dans des conditions déterminées.

En nous attachant fermement à la méthode d'observalion, en renfermant la question dans dos limites qu'une science sérieuse et sûre peut espérer atteindre, nous ne voulons point exclusivement sacrifier l'interprétation aux faits, la participation légitime de l'esprit aux données expérimentales.

Dans chacune des questions que la science agile, il faut faire la part de la raison et celle des sens, la pari des faits qui s'imposent à l'esprit, le dirigent et ('éclairent, la part de l'esprit auquel, seul, il appartient d'apprécier, de contrôler la légitimité des faits et leur valeur, d'en tirer les conséquences, d'en déterminer la signification ; mais que d'écueils dans cette participation de l'esprit à la recherche de la vérité, que de difficultés dans le passage du fait à son interprétation? Combien d'erreurs dans le choix des preuves et leur valeur, d'abus dans leur emploi, d'illusions sur leur portée ; presque toujours, et c'est là la raison de ces errements si funestes à la science, l'esprit se cherchant lui-même se laisse entraîner aux conceptions qui le séduisent, aux théories qui le llattent; il en vient, à son insu, à oublier la vérité, qu'il cherche, pour établir la solution qu'il a conçue d'avance et qu'il désire.

Ces erreurs sont surtout faciles dans les questions obscures et complexes comme celles de la stabilité des types, ou de leur mutabilité; aussi, dans les solutions qu'on en a proposées, les preuves tirées des observations et des expériences ont-elles servi plus souvent peut cire d'arguments pour légitimer cer-

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