‹ La variabilité des espèces et ses limitesChapitre 8 sur 19 · FA1VRE · texte numérisé non relu

FA1VRE

2 LA VARIABILITE DF.S l-SPKCES.

tions, insolites dans les caractères qu'elles atteignent, limitées dans les individus qu'elles modifient, constituent ce qu'il convient d'appeler le polymorphisme anormal.

On confond trop souvent ces deux modes de manifestation du divers: ainsi, dans le règne végétal, on nomme également polymorphes, et les suites caractérisées par des variations normales et constantes, et celles qui manifestent quelques déviations exceptionnelles et passagères.

Nous aurons à revenir sur le polymorphisme anormal; nous le sigualons d'abord sans y insister. Il sera mieux compris lorsque nous aurons examiné le mode de manifestation du variable dans son expression la plus générale et la plus régulière.

La variabilité normale de l'Espèce se rattache particulièrement aux fonctions de propagation.

Elle se manifeste :

Soit dans les caractères de la sexualité ou le mode de génération, soit dans la condition physiologique de la transmission héréditaire, soit dans les phases du développement primitif ou de la succession des âges.

Lé polymorphisme d'évolution est rare chez les organismes supérieurs, il s'accuse davantage à mesure que les espèces sont plus dégradées ; chez les plus humbles représentants des deux règnes il devient la règle et la loi. Dans ces suites d'êtres imparfaits, les liens d'affinité se relâchent, l'unité semble se détruire, les individus tendent plutôt à se perpétuer qu'à maintenir leur similitude: on dirait que leur durée éphémère s'écoule dans une suite de métamorphoses, qu'ils vivent pour se succéder en se transformant.

Il y a plus, chez ces groupes inférieurs la génération alternative associée aux métamorphoses les complète et les étend ; elle masque à tel point le type primitif, que nous le croirions détruit si nous n'embrassions dans son ensemble le cycle des évolutions.

Arrêtons d'abord nos regards sur ces végétaux dégradés dont on a multiplié les espèces avec une profusion décourageante, alors qu'il suffisait, pour légitimer les distinctions, de quelques légères dissemblances dans les caractères extérieurs.

Depuis que les botanistes en ont appelé à l'étude plus com-

plète de l'organisation, ils détruisent l'édifice qu'ils avaient primitivement élevé.

Ils savent qu'une même espèce, chez les Fougères ou les Mousses, les Champignons ou les Algues, peul èlre représentée par une succession d'individus, ou même de fragments d'individus, qui n'ont .entre eux aucune similitude; le polymorphisme se développe chez ces suites avec constance et régularité.

Dans son premier âge, la Fougère n'a ni le port, ni les formes élancées, ni les frondes élégantes qui ta caractérisent plus tard. Elle se réduit à une lame étalée et verdàtre; sous cette lame s'accomplissent mystérieusement les phénomènes de la fécondation, le germe s'y développe, et c'est seulement après son élongation qu'il revêt la forme caractéristique de la Fougère.

Chez les Champignons, l'aspect, les caractères essentiels se modifient à un tel degré, qu'on a presque toujours pris pour des espèces, et bien souvent pour des genres, des formes dont rien n'indiquait eu apparence l'intime parenté. Nous devons aux remarquables éludes de MM. l'ulasue, Berkeley, Hoffmann, de Hary, de connaître sur ce point la vérité; ces observateurs ont établi que le polymorphisme individuel peut être porté à celle limite, que les organes propagateurs eux-mêmes s'individualisent en quelque sorte et vivent d'une vie distincte : tel type en posséderai! jusqu'à quatre formes susceptibles de vivre comme individus isoles. Nous effleurons ce sujet sans oser y pénétrer; l'emploi du redoutable appareil des terminologies scientifiques nous dissuade et nous détourne, même d'une tentative de vulgarisation ; qu'il nous suffise de constater qu'entrant heureusement par r expérimentation dans ces voies nom elles, les botanistes ont constaté rigoureusement les faits de polymorphisme ; de là, au grand profit de la science, une véritable hécatombe d'espèces (1).

(1) On trouvera des détails spéciaux dans les ouvrages suivants : Berkeley, Introduction lo the crypfogamic Holany. London, 1857. — L. et R. Tulasne, Selecla Fungorum carpologia, etc. 3 vol. Paris, 1861- 1865. — Payer, Botanique cryptogamique, 1 vol. Paris, 1850. — Dans l'excellent Traité de botanique de M. Duchartre. Paris, 1857, t. II, p. 820 etsuiv.

Il LA VARIABILITÉ DES ESPÈCES.

Chez quelques-uns de ces petits organisai 'S qui semblent créés pour provoquer rétonnernent et l'admiralion, le polymorphisme s'accompagne de changement de formes et de changement d'hôtes. Ainsi les spores de la Puccinie des blés germent sur ces graminées dont elles sont un hôte parasite, mais les germes de sporidies que les spores produisent à leur toutne sauraient vivre et se développer que sur un nouveau végétal; le Champignon achève son évolution sur les feuilles de L'Épine-viuette et y revêt une forme nouvelle : la Puccinie y devient un OEcidiutn (1).

Les Mousses, les Hépatiques, les Lichens, sont également soumis aux changements de formes dans les phases de leur évolution végétative, la forme primordiale n'y ressemble pas à la forme définitive; il n'est pas exagéré de dire que le polymorphisme d'évolution doit être tenu pour constant chez toutes les familles de plantes à noces cachées, comme les appelle poétiquement Linné.

Lorsque Cuvier préparait ses premiers travaux, on ignorait les métamorphoses des animaux dégradés; le fait de la génération alternante, de la généagenèse qui s'y lie d'une manière si intime, n'était pas acquis à la science: un poêle, Chamisso, deux naturalistes danois, Sais et Steenslrup, ont, en ouvrant ces voies, imprimé une nouvelle direction à la zoologie.

Nous n'avons pas à développer ici leurs attachantes décou-* vertes, l'histoire d'ailleurs en a été écrite avec une précision et une clarté qu'il ne nous serait pas donné d'atteindre (2) ; bornons nous à indiquer quelques traits de ces étranges transformations.

On voit nager dans la haute mer un animal singulier dont le corps gélatineux agite sous sa face inférieure de longs tentacules munis de piquants et de ventouses: cet être, la Méduse, produit des œufs; de chaque œuf sort une larve mobile qui se transforme en polype arborescent et se propage par bourgeons; chaque bourgeon à son tour, loin de produire la forme du

(1) Cons. A. de Bary, Sur la germination des Puccinies (Ann se nat., 5e série, t. V, 18G6).

(2) De Quatrefages, Métamorphoses de l'Homme et des Animaux 1 vol. Paris, 1862, J-.B. Baillière.

polype, sur lequel il s'est développé, redevient une Méduse, et l'évolution par œufs recommence.

Ici la disparité des formes est complète, et liée à l'alternance dans la génération ; la ressemblance n'est plus entre les pères et les fils, mais entre les petits (ils et les aïeux.

La plupart des types dégradés appartenant aux groupes inférieurs, offrent des exemples d'une semblable alternance dans la propagation et dans les formes ; là aussi régnait le chaos, la confusion entre l'individu et l'espèce, lorsque l'observation est venue apporter la lumière.

Mûller, Edwards, de Quatrefages, van Beneden, ont dissipé les doutes, et la notion du polymorphisme a été généralisée.

Les Vers qui vivent en parasites, comme le Cœnurc dans le cerveau du Mouton, les Trichines dans les muscles du porc, le Taenia dans les intestins de l'Homme, en offrent les plus frappants exemples; nous nous bornerons à rapporter l'un d'eux.

Le Mouton, en broutant l'herbe, avale les germes de Taenia; introduits dans l'hôte nouveau, ces germes s'y développent et deviennent des Cœnurcs. Le Cœnurc grandit, se propage par bourgeons, gagne par une suite de migrations le centre cérébral, et y provoque trop souvent la grave affection du tournis; que le Mouton devienne la proie d'un Loup, le Cœnurc introduit dans l'intestin du Carnivore changera de forme, et deviendra un Taenia qui se multiplie par des œufs.

Ainsi le Taenia ouvre et ferme le cycle de l'espèce dont l'œuf, l'embryon et le Cœnurc, sont les états intermédiaires (1).

Les autres Vers parasites n'accomplissent pas des évolutions moins étranges; ils changent de forme, de mode de propagation en changeant d'hôte, de milieux organiques.

Les Vers marins, les Mollusques, les Crustacés, ont également leur polymorphisme; il doit être signalé comme un trait caractéristique dans l'histoire de ces organismes; les observateurs ajoutent chaque jour à nos connaissances à cet égard (2).

(1) Cons. von Beneden, Mémoire sur les Vers intestinaux. Paris, 1858, J.-B. Baillière.

(2) Cons. de Quatrefages, op. cit. — Is. Geoffroy Saint-Hilaire, Histoire nat. générale, partie II, p. 490. — Gerbe, Comptes rendus de l'Acad., 7 mai 186G ; etc.

fi LA VARIATMMTÉ DES FSPECES.

Insisterons-nous sur U«s métamorphosa des infectes, objets depuis dos siècles de la curieuse atleution des hommes qui observent et qui réfléchissent?

Dans cette classe, l'organisme est plus perfectionné que chez les Mollusques ou les Vers; la métamorphose y est moins complexe, rarement elle s'accompagne de migrations et de générations alternatives.

Si l'on s'élève encore dans les groupes zool-igiques, le polymorphisme d'évolution perd de son importance, mais ses manifestations sont sensibles encore; général chez les Batraciens, il devient l'exception chez d'autres Reptiles et chez les l'oissons.

Il était encore inconnu en 18 )6 dans cette dernière classe, lorsque Auguste Millier apprit aux naturalistes que les Ammocètes et les Lamproies sont les deux états d'un même être, les deux phases d'une même évolution (1); l'illustre naturaliste des États-Unis, Agassiz, a étendu depuis cette donnée première, en prouv mt que d"iix poissons, la Dorée el le Cocco, dont on avait fait, en raison des caractères différentiels., les types de deux familles, sont simplement les formes d'une même espèce (*2) .

Si nous nous élevons enfin aux organismes supérieurs, aux Mammifères, à l'homme, nous constatons que le polymorphisme n'y fait pas défaut; nous le retrouvons, mais antérieurement à la naissance; les transformations se succèdent alors, cachées dans le sein maternel, complexes, passagères, presque insaisissables.

Tel est dans son ensemble , dans son étendue, dans ses manifestations liées à la dégradation des organismes, le fait fondamental du polymorphisme normal. Quelle preuve plus assurée pourrait-on invoquer en faveur de la variabilité normale au sein de l'Espèce elle-même?

Mais voici un second aspect sous lequel les organismes manifestent la même loi :

(1) Aug. Miiller, Uebcr lia Entwickehing der Nennnugen (4rch. de Millier, 1856, t. XXlll, p. 325).

(2) Comptes rendus de l'Acad., 186i, t. LX, n° 4, p. 20.

C'est une règle chez les animaux que les individus sexuellement distincts ne diffèrent pas seulement par leur rôle physiologique, mais par un ensemble de traits caractéristiques; ils sont polymorphes, bien qu'ils constituent le couple appelé au maintien de l'Espèce.

Qui n'a le souvenir d'avoir vu briller dans les gazons humides, pendant de belles nuits d'été, la lumière phosphorescente du Ver luisant: chez cet insecte, le mâle, agile et ailé, n'a point ces ailes dures qu'on nomme des élytres; la femelle, vermifonne, rampante, est dépourvue des organes du vol; c'est elle dont les anneaux portent le délicat et éclatant appareil destiné à indiquer au mâle la compagne qu'il doit chercher.

Chez d'autres insectes comme le Drile flavescent ou le Cochléoctone vorace, les différences sexuelles sont encore plus tranchées: l'exiguïté de la taille, le développement des ailes, la longueur des antennes pectinées, caractérisent le premierdcces insectes; le second a plutôt les traits d'une larve que ceux d'un insecte parfait; dépourvu d'ailes, d'élytres, d'antennes, le Cochléoctone traîne sous les herbes humides un corps verraiforme et volumineux. Entre les deux insectes le contraste est profond, et cependant ce sont les deux formes d'un même couple destiné à s'unir et à perpétuer l'Espèce (1).

Faut-il s'étonner si, trompés par des dissemblances aussi inattendues, les naturalistes ont longtemps rangé dans des familles très-dislincles le mâle et la femelle?

Chez les insectes et les oiseaux, la nature a multiplié dans les couples les différences extérieures : elles portent, le plus souvent, sur les appareils accessoires, les formes, la taille, les couleurs; associées dans d'harmonieux rapports, elles constituent, pour chaque sexe, une livrée qui le caractérise.

Les plantes elles-mêmes ne sont pas soustraites à celle loi du polymorphisme sexuel; on retrouve ces manifestations jusque chez les plus humbles.

On peut cueillir, dans les cours humides de nos cités, une plante que sa ténuité soustrait à la vue, mais que l'élégance

(1) Aiidouin, Recherches anatomiques sur le Drile jaunâtre {Ann. se. HOt., 1824, t. Il, p. 257).

de sa structure indique à L'attention. Sur la Lune végétative du Marchantia polymorpha s'élèvent des pédicules terminés par une sorte d'ombrelle; sons sa surface sont disposés les organes propagateurs; sur les pieds mâles, les ombrelles sont sinuées avec régularité, elles sont lobées sur les pieds femelles. On ne retrouve point à la fois sur une même expansion les sinuosités et les lobes; les sexes sont distincts chez les individus polymorphes.

Les végétaux les plus parfaits, lorsque les sexes en sont séparés sur des pieds distincts, offrent aussi, en dehors de l'appareil floral, des différences tranchées : tels les pieds mâles et femelles du Chanvre ou du Dattier.

Quand on réfléchit aux conditions et au but du polymorphisme sexuel, on est fondé à croire qu'il se rattache à l'cxercicede l'acte fondamental delà propagation, soit qu'il la préparc et la facilite, soit qu'il la réalise et la complète. Cette vue est confirmée par un ensemble de preuves dont nous ne pouvons taire les plus décisives ; elles établissent que la loi du variable, intrinsèque aux espèces, loin d'en impliquer la transformation, en indique la constance, en réalise le maintien comme par des moyens plus efficaces et plus nombreux.

M. Darwin, dont nous ne saurions admettre la doctrine, mais dont il serait injuste de ne pas rappeler les ingénieuses et importantes découvertes, a révélé le polymorphisme sexuel sous ce nouvel aspect.

Il a constaté que des graines mûries sur un même pied de Primevère et confiées au sol peuvent produire des plantes dont l'appareil floral est conformé selon deux types distincts : tantôt les fleurs se reconnaissent à leur style allongé, à leurs stigmates globuleux, à leurs courtes étamines, à leurs semences peu abondantes; tantôt elles se caractérisent par des styles courts, de longues étamines, des stigmates lisses et de nombreuses semences. Ces particularités, comme nous l'établirons ailleurs, favorisent les croisements et la fécondité.

M. Darwin a reconnu le même polymorphisme chez les Lins, les Menthes, les Plantains, la Salicaire ; ce dernier végétal, plus remarquable encore, offre, sur les pieds issus d'une même plante mère, jusqu'à trois formes distinctes dans l'appareil

floral. L'éminent naturaliste a mis hors de doute l'importance de ce polymorphisme relativement à la fécondation (1).

Le groupe riche et bizarre des Orchidées réalise également des modifications polymorphes sur les organes floraux.

L'éminent et regrettable botaniste Lindley, jugeant sur des indications insuffisantes, avait pris pour des genres distincts deux échantillons de Catasetum tridentatum , couverts de fleurs différentes. Un savant de la Guyane anglaise signala l'erreur : il avait observé les (leurs desdeux prétendus genres, épanouies à la fois sur les mêmes rameaux, et elles y étaient parfaitement distinctes. Le doute ne fut plus possible lorsqu'on 1836 la même floraison se reproduisit dans les serres du duc de Devons!) ire (2).

D'autres Orchidées, les Cycnoches, le VandaLowii, se comportent comme le Catasetum tridentatum.

C'est au polymorphisme sexuel qu'il convient encore de rattacher ces diversités individuelles si étranges, observées dès longtemps chez plusieurs sociétés d'insectes; elles se lient surtout à l'acte de la propagation, en assurant la conservation des produits.

On trouve, dans un essaim d'Abeilles, quatre formes d'individualités : la reine, qui pond les œufs; les mâles, qui les fécondent; les nourrices ou neutres, chargées du soin des jeunes larves ; les cirières, habiles à réunir les matériaux et à construire les demeures.

Les sociétés de Fourmis ont aussi leurs femelles, leurs rdâles, leurs ouvrières neutres et privées d'ailes ; elles ont de plus leurs soldats neutres, inaptes au vol, armés de défenses énergiques.

Les Termites réalisent ce mode de polymorphisme dans sa plus haute expression :dans leurs sociétés merveilleuses, l'Espèce, comme le remarque Isidore Geoffroy Saiut-Hilaire, n'est pas seulement double comme chez les animaux sexués, qua-

(1) Darwin, Rapports sexuels entre les trois formes de Lylhrum salicaria (Archives de Genève, 20 mai 18G5).

(2) Duchartre, Sur le polymorphisme des Orchidées {Bulletin de la Société botanique, 1862, a" 2, p. 114 ; et Darwin, Sur les formes de l'appareil sexuel du Catasetum tridentatum (Ann. se. nat., t. XIX, p. 347).

10 LA VÂRIABniTÉ DES VSPfeCES.

drnp'e comme chez les Abeilles et les Fourmis; elle devient oetopie, chacune des quatre formes essentielles de rois, reines, ouvrières et soldais se dédoublant à son tour. Toutes ces formes sont distinctes : les rois, par leur taille élevée et le développement de l'appareil propagateur; les pelils rois, parleur taille réduite et l'atrophie partielle des organes génitaux ; les reines et petites reines, par des dispositions analogues. Parmi les ouvrières, les unes sont inailées et neulres, les autres incomplètement neutres et ailées. Les mêmes modalités diversifient les soldais, caractérisés par les pièces puissantes dont la bouche est armée (1).

. Sous les dénominations de polymorphisme dévolution et de polymorphisme sexuel, nous avons env isagé jusqu'ici un des aspects de la loi du variable dans la condition normale des espèces; à savoir, la variabilité dans les producteurs et dans le développement des produits.

Portons maintenant notre attention sur un autre ensemble de faits plus intimement rattachés à la notion de l'Espèce, puisqu'ils témoignent des liens de similitude et de dissemblance entre les parents et les produits; nous voulons parler du polymorphisme tel que l'hérédité l'a réalisé dans les descendants d'un môme couple, dans la même collection individuelle, qu'elle soit simple comme chez la plante, ou représentée, comme chez l'animal, par autant d'individualités séparées.

Les preuves ne font pas défaut sur le fait de la diversité native dans les types.

Les enfants d'une même famille, les petits d'une même portée, les produits d'un même pied mère, se différencient singulièrement par les formes, la taille, la conformation, la physionomie, les tempéraments, les aptitudes ; et ces différences apparaissent alors même que les conditions extérieures, les influences de milieux ne sont nullement modifiées, ni chez les parents ni chez leurs produits.

Chacun a son idiosyacrasie, pour nous servir d'une expression consacrée dans les sciences médicales. C'est l'art et la saga-

(1) Lespés, Recherches sur le Termite lucifuge [Ann, se. nat 4e série, 1856, t. V, p. 227).

VARIABILITE NORMALE BT POLYMORPHISME. 11

cité des éleveurs de savoir distinguer et apprécier ces diversités natives, sur lesquelles la sélection saura heureusement s'exercer; elle les développera, parviendra à les fixer, à en faire le point de départ de races utiles à l'industrie. Cette diversité dans les produits d'un couple, cette mobilité dans les touches accessoires de l'Espèce, avaient dès longtemps frappé le poète, lorsque, portant ses v ues sur l'ensemble des êtres et leur diversité dans une même famille, il écrivait :

Horum unum quodvis gcneratim sumere perge; Invcnies tnmen inter se distare figuris Nec ratione alia proies cognoscere malrem ; Nec mater posset prolem (1)...

C'est qu'en effet la dissemblance entre les parents et les produits peu! parfois devenir si profonde, qu'en plus d'un cas on chercherait vainement dans ces traits extérieurs la marque d'une commune origine, si l'expérience n'eu donnait la certitude. L'hérédité peut expliquer ce polymorphisme individuel.

Chaque produit , en effet, est déterminé, développé sous l'influence de conditions multiples directes et indirectes, de parentés, d'influences que l'hérédité associe et met enjeu; dans chacun des descendants d'une famille, elle imprime, à des degrés divers, les caractères des parents immédiats, des ascendants, des conjoints, des collatéraux; dans chacun elle reflète avec une variété infinie les traits physiques et moraux, les tempéraments, les aptitudes, les caractères, les sexes, les âges, les circonstances de la procréation, et jusqu'aux états anormaux et maladifs.

Ainsi la puissance héréditaire exprime à ce point l'unité et la solidarité de tous les représentants de la famille et de la suite spécifique, qu'el!e marque dans chacun d'eux, même dans les détails, comme des empreintes particulières; et c'est là le départ de ce que nous appelons des variétés et des races; séries secondaires que les conditions extérieures et l'hérédité concourent à la fois à réaliser.

Un écrivain philosophe a élevé la question de savoir si, en

(1) Lucrèce, De natura rerum, livre II.

dehors dé la variabilité native que les conditions extérieures et l'hérédité expliquent, il ne serait pas rationnel d'admettre ce qu'il appelle la variabilité innée (1) ? Assurément, s'il s'agit du polymorphisme en général; il implique la variabilité native, aussi bien lorsqu'il se réalise dès la conception, par les premières transformations, que lorsqu'il continue à s'accomplir par une inflexible loi pendant tout le cours des âges. Nous ne le savons que trop, écrivait Montaigne, qui avait aussi médité sur celte nature ondoyante et diverse du corps, « l'être, depuis sa semence » va toujours se muant et changeant; âge et génération subsé- » quente, va toujours défaisant et modifiant la précédente (2). »

Si des doutes pouvaient encore exister sur la réalité du polymorphisme, comme principe normal et loi de nature, il suffirait de rappeler que l'on constate de semblables manifestations jusque chez les individus du règne inorganique. Les chimistes, les minéralogistes, y ont fréquemment signalé des corps dont l'origine, la constitution chimique ne sont pas différentes, mais dont cependant les formes sont dissemblables'; c'est la même substance configurée diversement, suivant des conditions données. Rappelons, sans y insister, les exemples des élals moléculaires et cristallins particuliers au soufre et au fer, au spath d'Islande et au phosphore.

Le polymorphisme, dans l'Espèce, est donc un fait normal dont on ne saurait contester ni la généralité, ni la constance, ni la valeur. Mais quelle en est la signification ? Implique-t-il la variabilité limitée, ou conduit-il à la mutabilité? Prouve-t-il l'hypothèse de la sélection, ou appuie-t-il la doctrine contraire?

M. Darwin, en développant sa théorie, n'a eu garde de méconnaître ces faits ; il a dû les faire rentrer dans ses vues d'ensemble et en présenter une explication rationnelle.

Comment explique-t-il, par cette puissance qu'il nomme sélective , le polymorphisme d'évolution et la génération alternante, les différences sexuelles, et le polymorphisme héréditaire? Nous ouvrons son livre pour y chercher des données

(1) Lucas, Traité physiologique de l'hérédité nalurellp, 2 vol Paris 1847 et 1850. ' '

(2) Essais, édit. Leclèrc, t. II, p. 277.

décisives; nous sommes frappés par l'absence ou par l'insuffisance des preuves.

Les générations alternantes des animaux, leurs métamorphoses, sont incidemment expliquées (1); celles des plantes ne le sont point : quelques faits de polymorphisme sont plus attentivement examinés, mais la manière dont l'auteur les conçoit laisse place à pins d'une sérieuse objection (2).

Pour légitimer ces assertions, qu'il nous soit permis d'insister sur deux points : l'explication des neutres chez quelques femelles d'insectes, et celle de l'appareil lumineux des Lampyres.

Dans le paragraphe intitulé fort à propos : Cas difficiles, M. Darwin n'hésite pas à avouer que l'explication des insectes neutres est une des difficultés les plus graves que l'on puisse élever contre sa doctrine? El en effet, si la sélection accumule les déviations favorables, et si elles doivent être transmises par hérédité, comment comprendre les neutres qui ne peuvent procréer, et par conséquent transmettre? Comment concevoir que la neutralité constitue une modification utile, puisqu'elle est une imperfection? Pour une explication décisive, M. Darwin renvoie d'abord à un prochain ouvrage, puis il revient sur sa décision, et présente l'explication suivante, applicable seulement aux Fourmis ouvrières.

Ces Fourmis sont neutres; elles diffèrent des mâles et des femelles par leurs instincts et leurs caractères extérieurs; il y a plus, ces neutres eux-mêmes diffèrent entre eux.

Quant à la neutralité, elle s'explique, selon M. Darwin, par l'action sélective, en admettant qu'il soit avantageux à la communauté que plusieurs de ses membres soient aptes au travail et inaptes à la production. Mais comment comprendre la transmission et l'accumulation de modifications corrélatives par le moyen d'individus qui n'engendrent pas? Ici M. Darwin suppose : il suppose que le principe de sélection s'applique autant à la famille qu'à l'individu, et il conclut en ces termes : « Une » légère modification de structure ou d'instinct, corrélative à » l'état de stérilité de certains individus, s'est sans doute trouvée

(1) Ch. Darwin, De l'origine des espèces, traduit en français par mademoiselle Cl. Royer. 1 vol., Paris, 18G2. (2; Ibhl, p. 276, 339 et suiv.

16 T.A VARTATW.ITfi nFS F.SPÈCî'S.

» avantageuse à la communauté; c. mséquemment les mâles et les » femelles fécondes de la même communauté réussirent mieux » dans la vie que ceux des communautés rivales, et transmi- » rent à leur postérité féconde une tendance à reproduite » des individus stériles, doués des mêmes particularités d'ot - » ganisation et d'instinct (1). »

Ce passage témoigne de l'emploi que rémittent auteur fait faire des conjectures, et il faut convenir qu'en prenant pour des raisons solides des hypothèses aussi arbitraires, une doctrine est toujours facile à légitimer. Mais l'auteur n'a pas encore touché au point vif de l'objection h sa thèse : les différences souvent I extrêmes que les neutres peuvent offrir. Il les expliquera aisément au moyen d'une conjecture nouvelle : « (l'est que « l'élec- » lion naturelle agissant sur des parents féconds peut arriver » à former successivement une espèce qui produira régulière- » ment des neutres » fort différents entre eux. Seulement, » ajoute-t-il, il faut admettre, en pareil cas, qu'une série » complète de degrés intermédiaires a existé antérieurement, » comme elle existe encore aujourd'hui chez la Fourmi chas- » seresse, et qu'ensuite les deux formes les plus extrêmes » s'étant trouvées les plus utiles à la communauté, se sont de » plus en plus multipliées par l'élection naturelle des parents » qui les procréaient, jusqu'à ce que tous les individus inter- » médiairesen caractères aient enfin cessé d'être produits (2). »

La sélection qui fait toutes ces choses n'est pas, à coup sûr, l'aveugle instrument du hasard.

Quoi qu'il en soit de cette succession d'hypothèses, que I M. Darwin croit autorisées par l'appui de quelques faits, l'au- U leur tient pour assuré que l'efficacité, la vérité du principe de | sélection, en reçoivent, dans le cas particulier, une confirma- I tion manifeste.

Au chapitre VI, il s'agit d'expliquer La présence d'organes I lumineux chez les insectes? La doctrine de la sélection implique des degrés successifs dans la formation de ces délicats appareils; elle suppose que, s'ils se sont transmis héréditaire -

(1) Op. cil., p. 342.

(2) Op. cit., p. 346.

VAHIATW.ÏTK NORMALE KT POLYMORPHISME. 15

ment à partir de queîqu.: ancêtre, toutes les espèces pourvues de ces organes doivent offrit d'intimes affinités; enfin, que s'ils ont été utiles à 1 espèce, ils s'y présentent avec les caractères de la constance et de la stabilité?

La réalité ne justifie point ces conséquences logiques de l'hypothèse. On n'a démontré de modifications intermédiaires, ni dans les organes phosphorescents, ni dans les cellules sphériques à substances granulées qui les constituent. Les organes phosphorescents se retrouvent d'ailleurs chez des êtres fort distincts : les Lampyrides et les Élalérides, pour citer seulement deux groupes dissemblables d'insectes; il y a plus, ils ne sont pas constants. Sous le climat de Paris, les femelles seules sont pho>phoresceiitcs; chez le Lampyre d'Italie et quelques espèces des pays chauds, les mâles et les femelles partagent cette propriété; elle existe aussi chez les larves , bien qu'à un moindre degré.

Comment expliquer que chez les mêmes êtres ces appareils aient pu être utiles, tantôt au mâle, tantôt à la femelle, tantôt à tous deux ? Comment existe-t-il chez les larves? Et d'ailleurs, en quoi cet appareil phosphorescent est-il plutôt utile à ces insectes qu'aux espèces affines qui cependant en sont dépourvues? Ce sont là autant d'objections auxquelles la théorie sélective ne saurait répondre que par des conjectures.

M. Darwin passe sous silence ces objections ; il fait de même à l'égard de celles que peut soulever l'explication de la phosphorescence bien connue chez les Crustacés, les Annélides, les Mollusques, les Infusoires, les plantes elles-mêmes. Il se borne à signaler les difficultés que peut élever contre sa thèse la présence d'organes lumineux ch< z les insectes (I).

Nous avons voulu indiquer par quelques traits l'insuffisance de la doctrine de la mutabilité à expliquer, sans recourir à des suppositions peu vraisemblables, les faits de polymorphisme normal; comment la doctrine contraire peut elle les interpréter et les comprendre ?

La variabilité normale, non de l'Espèce, mais dans l'Espèce, est un premier aspect sous lequel le polymorphisme conduit à

(i) Op. cit., p. 278.

envisager les types; de là celle conséquence que l'idée vraie qu'on peut s'en faire ne repose point essentiellement sur la similitude ou la dissemblance, puisque les produits d'une même portée, les élats successifs d'évolution d'un même individu, peuvent offrir des dissemblances profondes.

C'est cependant en acceptant comme critérium de constitution des espèces la similitude absolue, que les naturalistes en sont venus à multiplier les prétendues formes spécifiques jusqu'à un point où le savoir, aussi arbitraire que stérile, est devenu un obstacle à la science et l'instrument d'une futile curiosité.

Si le polymorphisme normal implique certaines manifestations du variable comme essentielles à l'espèce, il n'autorise point à admettre la mutabilité des espèces elles-mêmes; il est relatif, il se développe au sein de l'unité sans la détruire, il a ses limites et y demeure.

S'agit-il du polymorphisme originel, il exprime par l'hérédité la solidarité dans l'Espèce, il diversifie le type individuel sans effacer les traits du type spécifique; l'expérience en donne chaque jour des preuves irrécusables.

S'agit-il du polymorphisme qui porte sur les sexes et les distingue, sur l'appareil procréateur et le diversifie, ce mode de variabilité est essentiellement favorable au maintien de l'Espèce.

Tantôt, par la richesse, par le contraste des formes, il provoque en quelque sorte les sexes à s'unir; tantôt il concourt à rendre les croisements plus assurés et plus féconds, tantôt la conservation des produits moins incertaine ; il est lié en diverses manières à l'accomplissement de l'acte procréateur qu'il assure ou qu'il complète. Qu'on réfléchisse aux particularités qu'il nous a été donné d'indiquer chez quelques plantes ou quelques animaux, et l'interprétation dans le sens du maintien des types n'en paraîtra pas arbitraire.

Reste à expliquer les faits du polymorphisme d'évolution. Ils semblent au premier abord peu compatibles avec l'idée qu'on se forme généralement de l'Espèce, lorsqu'on la présente comme une succession d'individus qui se ressemblent et se perpétuent; ils modifient en effet cette notion et la rendent

plus complexe ; à L'idée de succession Individuelle ils en ajoutent une nouvelle, l'idée de la succession des cycles.

Chez les êtres polymorphes générations alternatives, il faut eu effet se représenter les espèces comme autant de suites individuelles, souvent dissemblables et se perpétuant par des modes variés; mais, dans chaque suite, les dissemblances dans la génération ou les formes ne sont point arbitraires, elles ont leur régularité.

Dans les cas de génération alternante, si complexes qu'on les suppose, on trouve toujours un parent qui produit le germe d'après les lois de la sexualité, un germe d'où naît directement ou par une suite de métamorphoses un être semblable au premier et procréant comme lui suivant l'un des modes les plus parfaits; ce terme complète l'évolution et devient le point de départ d'une série nouvelle.

Dans les cycles qu'elle parcourt ainsi, la nature réalise son inépuisable variété; elle s'y joue en y introduisant des modes divers de reproduction, des formes multiples et passagères, en multipliant les métamorphoses et en variant les migrations dans des hôtes différents; mais que l'évolution spécifique soit lente ou rapide, qu'elle entraîne de faibles dissemblances ou des différences marquées, les mêmes termes reparaissent avec la même régularité.

Chez les Méduses, le cycle ouvert par la forme médusaire et fermé par elle, comprend dans son évolution deux formes intermédiaires, celles de la larve ciliée et du polype.

Parmi les Vers intestinaux, le Dislome, qui est le point de départ et le terme d'un cycle, réalise (our à tour, dans la métamorphose de sa descendance, les formes de larve ciliée, de sporocyste, de Ccrcaire libre et enkysté ; chez les Biphores. mollusques dégradés, dont l'élude a valu à la science la curieuse découverte de la généagenèse, un individu androgyne ét vivipare ouvre et ferme le cycle, dont un individu agrégé et ovipare forme le terme intermédiaire.

De celte manière l'espèce se diversifie sans que l'unité en soit atteinte ; et s'il peut paraître d'abord que les formes successives et dissemblables impliquent la mutabilité, l'ordre d'évolution constant, le retour lise aux mêmes formes plus

parfaites et dont la perpétuité s'accomplit par un mode régulier et physiologiquement plus élevé, suffisent à lever tous les doutes (1).

Et d'ailleurs ces cycles n'accomplissent point seulement leur évolution dans le moment actuel, nous les retrouvons tels dans les phases du passé où il a été donné de les observer et de les sui\re; les relations entre les états présents et antérieurs concourent donc aussi à établir la constance et l'uniformité dans l'évolution des suites polymorphes.

Le polymorphisme dans Le temps et dans l'espace, sexuel, héréditaire ou évolutif, développe, agrandit , sans la détruire, l'idée vraie que nous devons nous faire de l'Espèce: il nous fait apprécier les aspocts divers, l'importance, l'étendue de la variabilité normale; il ne nous autorise nullement à conjecturer que celte étendue soit sans limites.

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