CHAPITRE VI
Considérations générales et Conclusions.
Les administrations des villes ne doivent pas avoir d’in- .térèt supérieur à celui de la santé publique ; la vie humaine est, en eflet, un capilal rapportant des intérêts, absolument comme le ferait une somme d’argent placée dans une entreprise ; c’est pourquoi lPhygiène est et sera toujours la science sociale par excellence ; mais pour passer de la théorie à la pratique, pour faire adopter des réformes inconnues jusqu'alors, on se heurte à toutes sortes de difficultés ; les préjugés, les erreurs, l'ignorance, qu’elle soit volontaire où non, sont des entraves puissantes à la réalisation des projets les plus bienveillants et les plus utiles.
Du temps de nos pères, dit-on souvent, on ne vaccinait pas, on ne désinfectait pas, On ne «se droguait pas » comme de nos jours, er cependant on vivait tout aussi bien et même plus longtemps qu'aujourd'hui, Il est permis d’en douter, si toutefois on s’en rapporte aux statistiques, d’après lesquelles la durée moyenne de la vie humaine se
rait aujourd’hui notablement plus élevée qu’autrefois ; mais il est un fait certain, incontestable, c’est qu'avant la découverte de la vaccine, la variole enlevait, bon an mal an, le tiers des enfants dans les familles, sans compter ceux qui restaient aveugles ou défigurés pour le reste de leurs jours ; il est un autre fait non moins évident encore, c’est que dans les pays où la vaccine est inconnue comme Île centre de l'Afrique, la petite vérole est plus redoutée, plus meurtrière que tous les fléaux qui sont endémiques dans ces contrées.
De nos jours, les épidémies de variole sont devenues très rares et elles sont loin d’être aussi meurtrières qu’autrefois ; à Nancy (et il serait à souhaiter qu’il en soit de même dans toutes nos villes lorraines), dès qu'un cas de variole est signalé, le service d'hygiène met à la disposition des personnes intéressées :
1° Une voiture pour le transport du ou des malades a l’hôpital ;
20 Ce qui est nécessaire pour la désinfection de lPappartement ;
30 Une étuve pour désinfecter les vêtements, linges et literie ;
4° Une voiture pour le transport des effets à désinfecter,
De plus, une lettre émanant du bureau d'hygiène est envoyée au propriétaire de l'immeuble pour lui faire savoir qu'un cas de variole s'étant déclaré dans la maison qu’il habite, à{ serait prudent à tous les habitants de sa maison de se faire revacciner, dans son intérêt à lui aussi bien que dans l'intérêt général,
Je regrette sincèrement que cette lettre d'avis renferme
un conseil plutôt qu’un ordre et que les autorités n'aient pas le droit d'exiger l'exécution et ne tiennent la main à la complète réalisation des mesures de désinfection que nous, médecins, aurons jugées nécessaires.
Il serait aussi utile d’avoir un service de désinfection bien fait que de remplacer l’eau de rivière par l’eau de source, et certainement si ces vœux étaient réalisés, la santé publique y trouverait de grands avantages. Il faudrait, en outre, que les installations complètes des grands centres (Nancy, par exemple) puissent opérer des désinfections dans un certain rayon ; cela rendrait de très grands services à tout le monde et donnerait satisfaction aux hygiénistes.
« L'équipe de désinfection, dit M. le professeur Macé, pourrait facilement aller opérer au dehors dans des conditions qui ne seraient certainement pas trop onéreuses pour ceux qui demanderaient lintervention du service. Elle opérerait aussi facilement qu'a Nancy la désinfection des locaux et pourrait ramener à la station, avec la voiture à cheval, ce qui doit être traité par Pétuve ; l’ancienne étuve locomobile pourrait même parfois servir et être transportée sur place. »
Le docteur Jules Rochard, qui s’est beaucoup occupé d'hygiène sociale, dit : « Un père de famille n’a pas plus le droit de conserver dans sa maison des enfants non vaccinés qui peuvent contracter la petite vérole et la répandre dans tout le quartier, qu'il n’a le droit d’entasser dans sa cave des provisions de dynamite, sous prétexte qu'il ne croit pas aux propriétés explosives de cette substance. »
On nous dira qu’obliger un indivigu à se faire vacciner et revacciner, c’est porter une atteinte grave à sa hherté et
cependant, en Amérique, pays de liberté par excellence, les médecins doivent, sous peine d’une forte amende, signaler les varioleux ; ceux-ci, de gré ou de force, sont emmenés à l'hôpital ; ne serait-il pas moins humiliant de consentir à se laisser faire au bras quelques piqûres ?
Et d’ailleurs la société a le droit de se défendre et de prendre les mesures qu’elle juge convenables contre tout ce qui peut porter atteinte à sa bonne harmonie et à sa vita lité ; tout individu non vacciné est un danger pour luimême et pour les autres ; si la société Padmet et le conserve dans son sein au lieu de faire un soi-disant attentat à sa liberté en l’empêchant de nuire aux autres, n’est-ce pas admettre et tolérer la siberté du mal et de la maladie ?
Dans les grandes administrations, les écoles, à la caserne, les vaccinations et revaccinations sont « obligatoires » ; pourquoi ne le seraïent-elles pas dans les villes et les villages ? Ne sont-ce pas les mêmes pouvoirs publics qui nous dirigent, dans les hameaux comme dans les grandes villes, à l’école comme à la caserne ? En rendant l'instruction obligatoire et en obligeant les écoliers à être vaccinés avant d'entrer à l’école, on a fait faire un grand pas à la question et ceux qui échappent à la loi commune sont très rares, mais enfin il en existe quand même et il en existera tou- Jours ; je me rappelle parfaitement avoir vu au régiment nombre de Jeunes gens ne sachant ni lire ni écrire etn’ayant Jamais été vaccinés, avant leur arrivée au corps ; j'ajoute que ce n’était pas des Lorrains, car chez nous la pratique de la vaccination est entrée dans nos mœurs et dans nos habitudes, peu de personnes s’y soustraient, soit par ignorance, mauvaise volonté ou indifférence. Il est profondément regrettable de constater que de nos jours certaines
personnes nient l'efficacité de la vaccine et refusent la vaccinalion, que d’autres chez lesquelles une maladie contagieuse s’est déclarée, refusent la désinfection, et cependant rien n'est plus vrai ; il arrive quelquefois, assez rarement je dois le dire, que des personnes refusent la désinfection. Eh ! bien, les pouvoirs publics devraient pouvoir passer outre et faire désinfecter quand même, car la liberté individuelle a pour limites, dit encore J. Rochard, d’une part la liberté d'autrui et de l’autre la sûreté publique. Puisque des exemples sont nécessaires pour convaincre les esprits, en voici quelques-uns. En Allemagne par exemple, la vaccine est obligatoire depuis 1874 ; avant cette époque, eile était simprement facultative ; la mortalité variolique, pendant les années 1871, 1872 et 1873 a été la suivante dans les grandes villes allemandes : 632.5, 188.6 et 11.2 à Berlin ; 356.7, 282.5 et 13.7 à Breslau ; 107.5, 95.9 et 0.8 à Hambourg ; 88.9, 61.5 et 2,9 à Munich ; 360.9, 89.2 et 15.1 à Dresde ; mais à partir de 1874 (date de la vaccination obligatoire) la mortalité par variole dans ces mêmes villes est inférieure à l'unité pour 100,000 habitants.
En Angleterre et en Ecosse, le principe de lobligation vaccinale fut appliqué dès 1853 et la mortalité variolique qui, de 1843 à 1852 avait été pour 100,000 habitants de 3,26, tomba pendant la période de 1861 à 1879, à 1,62 et de 1880 à 1889, à 0,48. A partir de 1890, la vaccination fut proclamée facultative, car depuis quelques années une guerre en règle lui était déclarée, et il régnait en Angleterre une véritable folie anti-vaccinale ; résultat : la variole se déclare en 1891 dans le. Yorkshire, envahit tous les districts et même celui de Lei-
cester où elle était inconnue jusqu'alors mais qui, par contre, s’acharnait le plus à ruiner la confiance dans la vaccine. Pas un point de l'Angleterre ne fut épargné par le fléau ; on établit des quarantaines, on isola les malades, on construisit des baraquements, rien n’y fit, la mortalité fut effrayante.
La vaccination est obligatoire en Belgique, en Russie et en Suisse. Au mois de mai 1883, le canton de Zurich, en Suisse, vota le retrait dela loi ; à partir de ce moment, les cas de variole et les décès par cette maladie ne firent qu'augmenter ; ainsi dans la ville de Zurich, il y eut, pour
100,000 habitants :
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