‹ La Variole en Lorraine: Son Histoire, Son TraitementChapitre 6 sur 27 · CHAPITRE PREMIER · texte numérisé non relu

CHAPITRE PREMIER

Les premières épidémies de variole en Lorraine.

« Il est certain, a dit Littré, que des maladies nouvelles « apparaissent et que des maladies anciennes s’éteignent. « S'il y a une géographie pour la pathologie, il y a aussi « une chronologie. »

La variole est dans ce cas ; elle n’a pas toujours existé en Lorraine, car nos chroniqueurs ne signalent sa présence que vers le xv® siècle ; si l’on remonte en effet aux siècles précédents, on ne trouve que quelques rares documents, quelques phrases éparses dans les manuscrits, ayant trait à la littérature médicale.

Quelques historiens, plus ou moins compétents en la matière, ont bien fait mention d’épidémies ayant régné avant cette époque en Lorraine, entre autres et une des plus anciennes celle de 1315, sous le règne de Ferry IV, mais la description qu’ils en donnent est tellement peu précise, surtout au point de vue symptomatique, qu'il nous est

pen

absolument impossible de leur donner une étiquette, toutes les épidémies se présentant pour eux sous le même aspect et étant désignées toutes sous les noms de « pestes, pestilences, contagion, mallaidie populaire, etc.….), noms qui s’appliquaient à des maladies diverses, souvent même absolument différentes, sur lesquelles un diagnostic précis ne fut porté que dans la suite,

Plus récemment encore, aux xvI® et xvin® siècles, nous voyons aussi les mêmes épidémies désignées par les chroniqueurs sous les noms de contagion, maladie populaire, etc...

La raison de ce silence tient à plusieurs causes : d’abord les médecins en Lorraine étaient très rares en ces siècles si troublés et si bouleversés ; l’art de guérir ne pouvait s’apprendre chez nous, aucune institution n'étant stable et ja Lorraine étant toujours dans un perpétuel « devenir » ; les futurs disciples d’Esculape étaient obligés de s’expatrier pour pouvoir se livrer à leurs études dans le calme et la tranquillité, et, leurs grades une fois conquis, préféraient mettre leur science au service du pays qui les avait accueillis plutôt que de retourner en Lorraine, où ils n'auraient trouvé que guerres et misères.

L'exercice de la médecine était entre les mains des rebouteurs et des sorciers, plus attentifs à exploiter la crédulité publique qu'à consigner dans des écrits les faits mémorables de leur époque ; soit dit en passant que leurs descendants ou imitateurs pullulent encore sur notre bonne terre de Lorraine ; l’un d’entre eux a mêmé sa statue à Berig (Lorraine).

On ne trouvait aucun médecin dans les campagnes ; nombre de villes n’en possédaient pas ; c'était aux pratiques

de la magie et de la sorcellerie que l’on était pour ainsi dire obligé d’avoir recours pour soigner les malades,

Les moines seuls, enfermés dans leurs cloîtres et leurs monastères, écrivaient quelques chroniques, ne signalant les épidémies que comme une preuve de la colère divine pour demander l’apaisement du céleste courroux par les prières et les aumônes. Souvent chassés de leurs couverts livrés au pillage des gens de guerre, il ne nous reste rien ou presque rien de leurs écrits, brülés ou dispersés.

Et cependant une maladie comme la variole, contagieuse et épidémique au premier chef, n’est pas sans avoir exercé ses ravages en Lorraine bien longtemps avant que les auteurs n’en fassent mention dans leurs écrits.

Les Grecs et les Romains n’en parlent pas ; ce sont les Arabes, les premiers, qui la décrivent, et son berceau paraît être l'Ethiopie ; elle arrive en Arabie vers la fin du vi‘ siècle, en même temps que Mahomet; les Sarrazins conquérants et victorieux la propagent en Espagne, en Italie et dans le Sud de la France ; elle aurait été apportée dans le Nord par les Croisés, retour de Palestine ; il en aurait donc été de la variole comme il en fut et comme il en est encore du choléra, de la peste et de la fièvre Jaune, elle aurait suivi les expéditions guerrières, les pèlerinages, les caravanes, et les bateaux l’auraient recélée dans leurs flancs.

Une fois installée chez nous, elle y a élu droit de domicile, elle a souvent fait parler d’elle, et ses ravages, surtout en Lorraine, ont été terribles.

Nous admettrons donc que la variole apparut chez nous vers le xv® siècle, bien qu'auparavant elle ait déjà régné en Lorraine, car on peut lire dans le dictionnaire de De-

chambre que l’évêque Marius, dans ses chroniques, Ja signale en France vers l’année 570, en même temps que la dyssenterie : « Hoc anno (570), morbus validus, cum profluxio ventris et variolis, Italiam Galliamque valde afflixit (Historia Francorum). » Grégoire de Tours, lui aussi, parle de cette maladie, qui lui enleva deux enfants et exerça de terribles ravages en France : « valetudines variæ, malignæ, cum pustulis et vesicis » ; or, notre province n'étant séparée des pays voisins ni par des mers, ni par des montagnes inaccessibles, on peut admettre qu’à cette même époque la Lorraine reçut sa visite ; d’ailleurs, Grégoire de Tours rapporte que sous le règne de Childebert IL, roi d’Austrasie (580), il se manifesta, dans toutes les Gaules, une dyssenterie des plus terribles, avec céphalalgie, fièvre et douleurs de reins. Les matières vomies étaient verdâtres ou couleur de safran, des pustules rouges se montraient sur différentes parties du corps. Le bas peuple croyait à un empoisonnement, et comme quelquefois les antidotes réussissaient, cette circonstance semblait confirmer son opinion.

Le principal traitement consistait dans de nombreuses ventouses appliquées aux épaules et aux cuisses. Des vésicules qui en résultaient, il s’échappait une sanie dont la sortie guérissait les malades. « Cette maladie fut pañticulièrement funeste aux enfants et elle sévit à Metz, dit Grégoire de Tours, vers 586 » ; or, pour qui sait lire entre les lignes, il est assez naturel de songer à la variole ; d’ailleurs la céphalalgie, la fièvre, les douleurs de reins, les pustules dont parle le chroniqueur justifient assez cette supposition ; mais, 11 faut bien le dire, ce n’est là qu’une supposition.

I ne nous est donc pas possible d’assigner une date pré-

cise et certaine à l'apparition de la variole en Lorraine, mais, Ce que nous pouvons aflirmer, c’est qu'au xv° siècle la petite vérole était répandue sur tout le continent, était connue sous les noms les plus divers et avait déjà fait parler d’elle en Lorraine.

Le plus ancien document que l’on connaisse sur la variole remonte à l’année 1489. En cette année la ville de Metz fut décimée par l’épidémie ; le sixième des enfants fut attaqué ; la mortalité fut très grande pour tous les âges et pour les deux sexes ; la maladie était connue sous le nom de « propérieulle », d’où celui de « porpelure » dont on se sert encore actuellement dans nos campagnes lorraines pour désigner la variole : « En y celle année, reugnait et fut ung grant cours de la mallaidie qu’on dit properieulle, et si fort qü'il n’y avoit mie de six enfants ung qui ne l’eust et avec ce, y avoit beaulcoup de gens de vingt ans ou environ celluy eaige, qui l’avoient, dont on disoit que ce estoit signe d’avoir une grande mortalité » (Huguenin, Chroniques de la ville de Metz). En 1492-1493, les habitants de Vézelise obtiennent une réduction sur leurs redevances à cause des épidémies qui déciment leur ville et les villages voisins ; ils durent même prendre la fuite.

Vers la même époque (1491-1492), Nancy fut affligée d’une peste terrible qui lui enleva une grande partie de ses habitants.

Ce sont surtout les armées en campagne qui traînaient à leur suite nombre d’épidémies et les propageaient sur leur passage ; souvent on dut leur refuser l’entrée des villes ; voici ce que disent à ce sujet les chroniques messines : « Au mois de mai 1493, arrivèrent, près de Metz, grande

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quantité de Bourguignons, au nombre de 500 chevaux et 700 piétons. On leur refusa le passage par la ville; or fait prendre les armes ; enfin on traite avec eux et ils durent aller loger hors de la terre de Metz, et tourner la ville, en passant par le pont du Moulin et la cause principalle pourquoy on craindait de les soutenir et que chacun les déchassait, estoit pour ce que la pluspart estoient mallaides et infectez de la gourre, variole et mallaidie de Naples et de plusieurs autres infections. »

En l’année 1498, la ville de Metz fut encore décimée

pendant les mois d’avril, mai et juin par la rougeole et la variole associées. « Le mercredy des festes de la Pente-

cotte, qui suit le Vj® jour de jung, on fit une procession générale ; partout de la grant église, yssir hors par la porte S" Thiébault, et rentrer dedans par la porte Serpenoise, et aller faire le service en la grant église, et le sermon aussy, en priant Dieu que volcit garder les biens de terre, et garder la cité et le pays de guerre, et les corps humains de pestillance. Car tous les einffans devenoient mallades de la rougerieulle et de la properieulle, et en mouroit beaucoup, et morut des grans gens aussy. »

Les mémoires du temps racontent que presque toujours

des prodiges surprenants se montraient comme les présages des pestilences ; ainsi, en l’année 1500, on voyait les vêtements des hommes et les chapeaux des femmes parsemés de croix, de clous, de couronnes d’épines et de gouttes de sang «avant-coureux très-certain des verges et fléaux « de Dieu »; l’année suivante, on vit, en Lorraine et en Allemagne, des robes et des chemises d’hommes et de

lie

femmes recouvertes de croix sanglantes, et même celles de leurs garde-robes en présentaient; en vit alors surgir une peste où contagion violente qui parcourut et désola PAllemagne et la Lorraine.

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