‹ La Variole en Lorraine: Son Histoire, Son TraitementChapitre 7 sur 27 · CHAPITRE I · texte numérisé non relu

CHAPITRE I

X V Ie siècle.

Pendant le xvi° et le xvrr° siècle, la Lorraine fut très malheureuse. Sillonné sans cesse par les gens de guerre des divers partis, notre pays était pillé et dévasté par les soldats de toutes les nations traînant à leur suite toutes les contagions ; en 1591, c’est par l’armée hérétique qui vient d'Allemagne, puis les reîtres et les bandes du roi de Navarre ; en 1596, c’est le prince d’Anhalt, avec l’armée espagnole conduite par l’archiduc d'Autriche. En 1617, c’est le tour des Hollandais et enfin plus tard des soldats de de tous pays.

L'année 1503 fut signalée par une grande famine suivie l’année d’après « d’une si grande pestilence (car l’une est « comme le levain de l’autre) qu’elle emporta presque le « tiers des gens du pays, et quien fut tellement esclaircy « et dénuez d'hommes que le commerce et le labourage en « demeurèrent arrêtez bien longtemps ». Mais sur la nature de l’épidémie, sa marche, ses symptômes, nous ne savons

en Hit

rien, sinon qu'elle fut excessivement meurtrière. I y a tout lieu de croire que sous le nom des pestilence les chroniqueurs réunissent les maladies diverses qui sont l’apanage des armées en campagne et que la variole, par conséquent, avant toute autre, nous semble désignée par là.

En 1505, cette pestilence régnait encore ; elle reprit de plus belle en 1508 ; nombre d'habitants furent chassés de leurs demeures et obligés d'aller loin de toute habitation parce qu'ils étaient atteints par la contagion. Ces épidémies désastreuses furent accompagnées de tremblements de terre, de tempêtes et de pluies torrentielles. La ville de Metz surtout paya un lourd tribut à la maladie ; les habitants, croyant à la vengeance divine, voulurent expier leurs fautes et apaiser le céleste courroux en faisant de grandes et solennelles processions ; c'était le meilleur moyen de semer à tous les vents les germes de la contagion. Les magistrats, pour détourner le peuple d’un spectacle aussi lamentable et faire diversion, placèrent des jeux de quilles aux portes de la ville.

Ce qu’il y a de remarquable dans ces épidémies, c’est leur étonnante diffusion ; d’un coin à l’autre de la Lorraine, elles se répandaient avec la plus grande rapidité ; leur ténacité n’était pas moins grande et si elles laissaient parfois quelques instants de répit, c'était pour se réveiller ensuite plus terribles et plus meurtrières.

En 1517 et 1519, elle régnait encore ; les magistrats de Nancy prenant exemple sur ceux de Metz chargèrent un certain nombre des habitants de jouer du tambourin dans les rues pour « bailler passe-temps à ceux qui étaient: restés dans la ville ».

Nombre de villes et de villages, pillés et ruinés par les

gens de guerre, privés d’une grande partie de leurs habitants par les épidémies, demandèrent et obtinrent de leurs seigneurs des réductions sur leurs impôts ; ainsi, pour n’en citer que quelques-unes, les communes de Praye et d'Houdreville, les habitants de Vézelise, Mirecourt, etc., obtinrent diminution de leurs tailles et corvées.

De même les fermiers des eaux de Charmes obtiennent une réduction en considération des pertes qu’ils ont éprouvées à la suite de la contagion qui régna en cette ville (1519-1520).

Les années 1521, 1522, 1525, 1526, 1527 furent aussi très meurtrières ; une épidémie varioleuse se répandit sur toute notre province et fit de nombreuses victimes. Nancy, Metz, Toul, Bar-le-Duc, Epinal, Mirecourt, pas un coin de la Lorraine ne fut épargné. La ville de Toul fut particulièrement éprouvée puisqu’en moins de deux mois 250 personnes moururent.

La peste et d’autres épidémies se joignaient à la variole pour désoler et ruiner notre malheureux pays. Les chanoines de Toul se retirèrent à Void, dans la Meuse, pour fuir la contagion. Au commencement de l’hiver, la mortalité diminua considérablement et les fuyards purent regagner leur domicile.

L'année 1521 fut la plus meurtrière; la peste, la variole, le typhus, etc., avaient partout élu droit de domicile ; des « barbiers » ou chirurgiens étaient chargés des malades, de les « saingnier, penser et médicamenter ».

Vers le milieu de 1522, dit la chronique, la petite vérole fit un grand nombre de victimes parmi les enfants, tuant les uns, défigurant les autres. « En cette année, tout « le temps d’esté durant régnait très fort en Metz et au

« pays une malladie aux enffants nommée proprieulle, et « tellement que de vingt n’en eschappait pas ung qui ne « fust enteischié de la dicte mallaidie. »

Et cependant Metz fut quelque peu épargné par cette épidémie terrible de 1522 qui décima toute la Lorraine, d’ailleurs Huguenin, dans ses chroniques, a bien soin de signaler ce fait : « Environ le mois de Juillet et tout le « temps durant jusques en l’hyver après, on se moulrait « très-fort de l’épidémie par tout le pays de Lorraine, et « spécialement en la cité de Toul, à sainct Nicollas et à « Nancy et quelque peu à Metz; mais le Dieu mercy, ce « ne fut rien au regard de leurs voisins. »

Quant aux causes de ces épidémies, nos ancètres les attribuaient à la colère divine, à l'apparition d’une comète, aux tremblements de terre, aux éléments, enfin à une transformation subite et incompréhensible du fluide éthéré en une vapeur malfaisante renfermant des « séminaires » morbides et invisibles. Mais la cause principale de tous ces maux, de toutes ces contagions, était bien plutôt dans la situation même de la Lorraine; placée entre l’Allemagne et la France, elle excitait la convoitise et la jalousie de ces deux grandes puissances, elle était l’éternel rendezvous de leurs armées; les campagnes : étaient toujours dévastées et les terres restaient improductives à défaut de bras pour les cultiver; enfin des forêts immenses, des étangs marécageux rendaient notre province la plus humide et la plus insalubre des terres ; une telle situation était bien faite pour faire fondre sur nos ancêtres des épidémies. de toutes sortes, avec, comme conséquence, d’effrayantes mortalités.

La désinfection était nulle, la prophylaxie dans len-

= ne

fance : la variole, une fois installée, ne trouvait aucune barrière, s’étendait partout et régnait en maîtresse.

En 1541-1544, nouvelle épidémie. La Lorraine, ravagée par les soldats de l’Empereur qui lui enlevaient hommes et vivres, fut en proie à la plus grande disette. « L'air était corrompu par les infections qu’exhalait la « terre et portoit la corruption dans les maisôs des plus « riches particuliers. »

Les années 1552, 1566, 1567-1568 et 1569 virent encore de terribles contagions et d’effrayantes misères en Lorraine ; les grandes villes, Metz, Toul, Nancy, Epinal, Bar-le-Duc, Verdun perdirent beaucoup de monde ; Verdun surtout fut dépeuplé et les villages voisins étaient presque déserts.

En 1569, à la suite d’une remontrance, les habitants du comté de Vaudémont obtiennent une réduction à cause des pertes qu'ils ont éprouvées durant les années précédentes par suite du passage des gens de guerre.

L'année 1587 fut encore le témoin d’une contagion furieuse. Le R, P. Benoît raconte que la « campagne s’en « trouvant infectée du côté de Lorraine, les principaux « bourgeois et les chanoines en sortirent pour se réfugier « à Void ou à Vaucouleur, où l'air y étoit moins cor- « rompu ».

C’est à ce moment que Lunéville et ses environs furent pillés, dévastés et complètement dépeuplés par la contagion (1587-1588).

.. Le traitement des varioleux comme de ceux atteints de toute autre maladie épidémique et contagieuse était pour ainsi dire nul; quand il ne consistait pas à expulser les pauvres malades ou à les séquestrer, les pratiques les plus

superstitieuses constituaient tout le traitement ; on faisait coucher des animaux, mouton, agneau, chien, avec les malades, espérant que ces animaux attiraient à eux et absorbaient le venin de la maladie et en débarrassaient les personnes qui en étaient atteintes; les chambres élaient tenues hermétiquement closes, des fourneaux en réchauffaient l'atmosphère et on y brülait des essences et parfums.

Des breuvages plus où moins compliqués étaient administrés aux malades et les vieilles femmes, celles qui étaient réputées guérir par le secret, ne manquaient pas de faire sur les corps leurs signes cabalistiques pour éloigner la maladie.

Ces épidémies étaient excessivement meurtrières étant données les conditions hygiéniques détestables dans lesquelles les populations végétaient, les pratiques superstitieuses employées pour enrayer le mal, l’ignorance des moyens préservatifs el la cruauté que les autorités mettaient à les combattre.

Les léproseries et maladreries n’existaient que depuis le retour des Croisades ; il y avait bien, dans les principales villes, des hospices pour héberger les voyageurs et les pèlerins, comme à Strasbourg « lhospice des miséra: bles », de même à Épinal un hospice semblable était entretenu par les soins de l’abbesse, mais les hôpitaux spécialement affectés au traitement des contagieux étaient très rares et surtout insuflisants en temps d’épidémies, de sorte que souvent les individus malades restaient au milieu de ceux qui étaient indemnes et les contaminaient.

Cependant, à la fin du xv° siècle et surtout dans les villes, on commence à prendre certaines mesures hygié-

En

niques pour prévenir les épidémies ; ainsi à Epinal (1498), on purifie l’air en brûlant des substances odoriférantes, du genièvre, de la poudre, on lave et on nettoie les rues, on cure les ruisseaux ; toute communication avec les pays infectés est absolument interdite; des gardiens surveillent l'entrée des villes; on abat certains animaux, ceux qui passent pour transporter « les séminaires » comme chiens et chats, toute rue suspecte est barricadée et ses habitants sont contraints d’y rester sequestrés avec défense, sous peine de mort ou tout au moins de bannissement, de communiquer avec les autres habitants.

Si l'épidémie prenait de l’extension, on construisait en dehors des villes des huttes en planches, des « loges » où l’on enfermait les malheureux malades, séparés du reste des vivants en attendant, comme dit un chroniqueur, la mort ou la guérison.

Les prières publiques, les processions, loin d’arrêter le fléau dans sa marche, ne faisaient que l'activer et c’est ce qui arriva à Verdun (1568).

Nous devons signaler cependant une heureuse innovation dans les grandes villes comme Metz, Nancy, Toul, Epinal, au début du xvr° siècle. Les magistrats chargeaient en temps d’épidémies certains individus de se rendre dans toutes les maisons contaminées et d’y ouvrir portes et fenêtres pour aérer les appartements, de là le nom « d’aéreurs » donné à cette catégorie de gens d’un recrutement difficile et, par conséquent, fortement rémunérés,

Page 1