La diksha
Mais on peut se sacrifier en se rachetant en même temps, mourir d'une manière figurée pour renaître
(1) Leconte de Lisle s'est souvenu de cette substitution du cheval à la victime iiutnaine dans la finale de son Çunacépa {Poèmes antiques).
Tous ses membres roidis sont liés au poteau,
Et le prêtre en son sein va plonger le couteau.
Alors il se souvient des paroles du sage :
11 prie Indra qui siège et gronde dans l'orage.
Et sei)t fois, l'iiymne saint que tous disent en chœur
Fait hésiter le fer qui doit percer son cœur.
Tout à coup, des sommets du ciel plein de lumière,
La foudre inattendue éclate sur la pierre.
L'airain du pilier tond en ruisseaux embrasés ;
Çunacépa bondit, ses liens sont brisés.
Il est libre ! A travers la foule épouvantée
Il fuit comme la flèche à son but emportée.
Aussitôt le soleil rayonne, et sur le liane
Un étalon fougueux, dont tout le poil est blanc,
Tombe, les pieds liés, hennit, et le Brahmane
Offre son sang au Dieu de qui la foudre émane.
C'est l'Açvamedha, « Sacrifice du cheval », sacrifice royal par définition.
d'une vie mystique, et ce miracle s'accomplit par la dîkshâ (étymologiquement: l'intention de servir le dieu), cérémonie qui est devenue l'indispensable préliminaire des grands sacrifices.
« Dans une cabane affectée à cet usage, le sacrifiant prend un bain : on lui coupe les cheveux et la barbe, on l'oint, on l'habille de vêtements neufs, on le ceint du cordon sacré, et on le fait asseoir sur des peaux d'antilopes noires étendues à proximité du feu du sacrifice. [Comp. les cérémonies funèbres, ci-dessus p. 28] Sa tête est voilée ; à son vêtement pend une corne d'antilope qui doit lui servir à se gratter s'il en éprouve le besoin. Il demeure assis en silence jusqu'au coucher du soleil ; alors il prend un peu de lait, aliment prescrit pour la dîkshâ, et passe la nuit, soit à veiller, soit à dormir dans sa cabane, en se recommandant à la protection d'Agni qui doit écarter loin de lui les embûches des esprits malins. Ces observances en impliquent encore beaucoup d'autres accessoires: telles l'obligation de bégayer en parlant, et celle de fermer en poing les trois derniers doigts. Elles durent plus ou moins de temps, selon qu'on s'en rapporte aux diverses autorités, mais, suivant certaines, jusqu'au total épuisement corporel du patient : quand la peau colle contre les os, alors il devient pur pour le sacrifice... ; gras il entre dîkshâ, maigre il sacrifie (1). »
M. Oldenberg reconnaît ici « tous les caractères des rites encore usités parmi les peuplades sauvages pour provoquer un état exatique propre à établir la communication avec les dieux et les esprits ». Mais les Brâlimanas ne laissent pas de doute sur le but de la dîkshâ : « Les prêtres transforment en embryon le sacrifiant. Ils l'aspergent avec de l'eau : l'eau, c'est la semence virile... Ils le font entrer dans le hangar ; le hangar,
(1) Oldenderg, Religion du Veda (trad. V. Henry), p. 340.
c'est la matrice. Ils le recouvrent d'un vêtement ; le vêtement, c'est l'amnion. On met par-desssus une peau d'antilope noire ; c'est le chorion. Il a les poings fermés ; en effet, l'embryon a les poings fermés tant qu'il est dans le sein. Il dépouille la peau d'antilope pour entrer dans le bain [qui clôt la dîkshâ] : c'est pourquoi les embryons viennent au monde dépouillés du chorion. Il garde son vêtement pour y entrer, et c'est pourquoi l'enfant naît avec l'amnion sur lui. » Grâce à ces pratiques, ajoute M. S. Lévi, le sacrifiant se trouve en possession de deux corps...; le premier est destiné à servir de victime, l'autre, rituel, est immortel : « Celuilà qui fait dikshâ sacrifie sa personne en guise de victime à tous les dieux..., devient une nourriture offerte aux dieux. » — La cérémonie transporte le sacrifiant hors du monde humain : « il s'en va de ce monde celui qui fait la dîkshâ. » (1)
(1) Lévi, Doctrine du Sacrifice, p. 103.