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III. Cosmologie

16. li y a, nous l'avons vu, deux sciences : en théologie comme en eschatologie, on distingue la science supérieure et la science inférieure. A cette dualité correspondent, dans le domaine de la cosmologie et de la psychologie, deux points de vue ; le point de vue empirique {vyavahâra-avasthâ) [d'après lequel les mondes sont créés par Brahman, et lésâmes, enveloppés de « suffixes » et partant individuelles, soumises aux lois de la transmigration] et le point de vue métaphysique (paramârtha-avastha), ou « de la réalité suprême » [d'après lequel l'âme est identique au Brahman : la multiplicité n'existe pas; on ne peut parler, ni de la création, ni de l'existence du monde, ni de la transmigration d'âmes individuelles]. Au préjudice de la clarté, cette opposition des deux points de vue est parfois oubliée par Çamkara dans l'exposé de la cosmologie et de la psychologie. — La création du monde est longuement décrite et d'une manière réalistiq^ue ; cependant les réserves sont formelles : l'Ecriture, en exposant la théorie de la création, aurait pour but unique d'enseigner que le monde est Brahman ; et, afin de confirmer cette manière de voir, l'auteur ramène le concept de causalité à celui d'identité. — Dans la psychologie, la doctrine meta-

physique de l'identité est au premier plan : elle est défendue contre un adversaire qui se place le plus souvent au point de vue empirique et défend les thèses que nous retrouverons énoncées comme postulats de l'eschatologie inférieure.

17. Notre auteur distingue en théologie et en eschatologie, deux sciences : la science supérieure, la science inférieure ; en cosmologie et en psychologie, deux points de vue : celui de la réalité suprême et celui de l'expérience. Il va sansdirequelesdi verses théories correspondant aux deux sciences et aux deux points de vue, sont symétriques : les doctrines de la science inférieurecomplètentles doctrines de la psychologie expérimentale, et, provisoirement vraies, constituent la base de toute religion : elles seront de la sorte utiles à ceux qui ne comprennent pas la théorie de l'identité.

Seul le Brahman inférieur peut être regardé comme .« créateur », car, pour créer, il faut (l'auteur le répète souvent) multiplicité de forces, et la multiplicité ne peut être attribuée au Brahman absolu. — Un passage formel de l'Écriture, cité plus haut, reconnaît dans le créateur « celui qui actionne toute action, qui désire tout désir, qui sent et qui goûte toute sensation».

18. D'après les Upanishads, Brahman pénètre dans le monde au moyendesâmesindividuelles. Çamkara, ici, oppose l'identité du Brahman et de l'âme, thèse métaphysique, la création du monde sensible, dogme empirique.

La science supérieure affirme l'identité du Brahmanetde l'âme; elle nie la création, l'existence et la suppression du monde. Dans la doctrine empirique, il n'est pas question de l'identité: le monde estcréé; l'âmeindividuelle, enveloppée des organes qui l'individualisent, transmigre depuis l'éternité, passant d'un corps dans un autre : transmigration qui n'aura pas de fin. — Le dogme de la création est d'ailleurs perfectionné : périodiquement les mondes jaillissent de Brahman et retournent en lui ; lorsque le monde est résolu en Brahman, les âmes, comme les éléments, résident potentiellement en lui, telles des semences, et sortiront de lui, non modifiées, lors d'une nouvelle création. On voit que le sens primitif de la doctrine de la création est complètement abandonné : l'idée seule demeure dans le système parce que le Veda la contient, mais, en soi, cette idée est étrangère au système, lequel réclame logiquement, non pas la thèse de la création, mais l'affirmation de l'existence éternelle du monde. La théorie des créations périodiques concilie l'Écriture et les besoins de la doctrine : de fait^ le monde continue, malgré des interruptions périodiques, son existence éternelle ; existence nécessitée, ainsi que nous le verrons, par une loi morale absolue.

19. La thèse fondamentale de la cosmologie et de la psychologie empiriques, c'est l'éternité du samsara (transmigration des âmes). Depuis toujours, il existe une multiplicité d'âmes individuelles, distinctes du Brahman, spécialisées,

individualisées par les upâdhis. Ce mot désigne l'ensemble des caractères qui informent l'âme immuable : à savoir, outre les oeuvres, les organes psychiques, le corps subtil qui porte les organes, et, dans un sens plus large, le corps grossier et les choses extérieures. Le corps grossier seul périt à la mort; le corps subtil, depuis toute éternité, enveloppe l'âme comme fait un vêtement. L^âme errante emporte aussi avec elle les œuvres (rituelles et morales), accomplies au cours de l'existence terrestre, et ce sont les œuvres qui empêchent l'évolution de s'arrêter dans un état d'équilibre : tout acte, en effet, bon ou mauvais, réclame une rétribution, laquelle doit être subie non seulement dans cette vie, mais encore pendant une vie prochaine. Or, la vie n'est pas possible sans action ; donc toute existence sera suivie d'une autre existence, inévitable expiation de l'acte. Les œuvres excellentes nécessitent une renaissance dans le monde des dieux, les œuvres très mauvaises entraînent l'âme dans un corps de bête ou de plante. Durant les périodes de vie végétative aucune œuvre n'est accomplie qui puisse souiller l'âme, mais la loi de la transmigration n'est pas pour cela interrompue ; car l'expiation d'œuvres très bonnes ou très mauvaises ne peut être terminée qu'au cours de plusieurs vies successives. L'évolution est donc sans commencement ; elle sera sans fin, si la semence des œuvres n'est pas brûlée par la science.

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