I. — Dyâus pitâ et la « Leçon de Jupiter
L'équivalence Dyâus pitâ, Zsu; iraTîip, Jupiter {forme du vocatif), comporte, au point de vue linguistique, une leçon précieuse que Max Muel- 1er a savamment développée (1). La grammaire établit que la forme ancienne du mot Zsuç était Z/juç ; que Z correspond à uae articulation dy, y) à â et 0 à a. Dès lors ou a les déclinaisons :
(1) Chips, vol. IV.
LE VÈDISME
Grec
Sanscrit
In européen
Zviuç
dyâus
dyêus
Z^v et AiFa
dyâm et divam
dyêm, divem
AiFdç
divâs
divôs
AtFi
divi
divi
et le parallélisme tant tonique que phonétique est frappant.
La leçon, au point de vue mythologique et religieux, est-elle aussi précise et importante? Beaucoup de savants l'ont cru.
Dyâus signifie « ciel», — c'est dans ce sens que le Veda l'emploie le plus souvent (comparer le latin : suh jove Jrigido), — et quelle plus grande divinité que le ciel, étranger aux troubles atmosph ériques, fécondateuruniversel(Dyâus est riche en semence), infini visible? « L'infini s'est révélé à la conscience humaine par la contemplation de l'empyrée» (Max Mueller). Or, en fait, le« ciel-père» est en Occident la grande divinité homérique qu'on sait et, sous le ciseau de Phidias, vraiment un dieu. De là on a conclu que les Indo-Européens adoraient dans le « ciel-père » une divinité souveraine et s'étaient haussés à une sorte de monothéisme. Les objections qu'on a formulées contre ce tte hypothèse m'émeuvent peu, car elles se ramènent à la formule a priori : « Comment ad-
LE VËDISME 73
mettre qu'un monothéisme quelconque ait pu se constituer à une époque si ancienne?» ; mais elle est très loin d'être établie solidement, et le Véda ne la rend pas vraisemblable. Dyâus pitâ est nommé, en général, avec la « terre-mère » (comparer AvitxrÎTYip) ; son seul caractère un peu marquant est sa paternité : presque tous les dieux sont ses fils ; sa place dans le culte est nulle ou à peu près ; il n'est invoqué qu'une seule fois au vocatif; tandis qu'en Italie, la forme du vocatif s'est substituée au nominatif. — On a d'ailleurs observé que le « ciel-père », par le fait même que le mot dyâus^ ciel, restait vivant dans la langue, a dû perdre son ancienne valeur religieuse, et cette conjecture paraissait confirmée par l'étymologie de Varuna^ le grand dieu du Veda, qu'on identifiait avec 'Oupavoç. Cette étymologie est aujourd'hui très contestée et tout ce qu'on peut dire, c'est que la question reste ouverte (1).
(1) RoTH, ZDMG. VI, 77 ; Von Bradke, Dyâus Asura, Ahura Mazda und die Asuras (1885) ; réserves, objections, négations de HoPKiNS, Religions, pp. 13, 170 ; Oldenberg, Religion du Veda, p. 29. On a établi (Lang) que, souvent, le plus grand dieu demeure étranger au culte.
Varuna.
1. Le Varuna du Rigveda. — Varuna, le premier des dieux appelés Adityas, ou fils d'Aditi, — dontles spécialistes font soit une abstratio n « Liberté », « Infinité », « Eternité », soit l'épouse du ciel-père, la AïoW/) des Grecs^ — ne peut être comparé qu'à Jéhovah pour la puissance souveraine et la grandeur morale (1).
(1) Les dieux Adityas constituent une catégorie divine assez m al fixée. Un texte dit qu'il y en a sept, un autre qu'il y en a huit ; un texte en énumère dix, d'autres huit. De très loin, le plus important de ces dieux est Varuna; suit Mitra qui lui est toujours (à une exception près) associé pour former un de ces couples que les poètes védiques affectionnent ; Mitra, c'est-à-dire « l'ami », paraît bien être un dieu solaire ; les autres, Aryaman (le camarade X), Bhaga (la part, le lot, le bonheur, le donneur ; Bhagavân signifie dieu dans la littérature postérieure ; Bagha est une des épithètes d'Ahuramazda ; le même mot désigne le dieu souverain des Slaves) ; Daksha (l'habile), Amsa (la part ou le lot) sont très peu caractérisés. Pour obtenir te chiffre de huit on ajoute Dhàtar (celui qui place, qui crée) et Indra. Il est très possible que les Adityas entretiennent quelque rapport
LE VÉDISME 75
Il est le roi, le monarque universel, indépen-
historique avec les  meshaspeatas (Roth, Oldenberg), dont le chet est Ahuramazda et qui, comme les Adityas, semblent des personnifications des divers attributs divins. [On sait que, dans la religion de Zoroastre, l'ancien nom des dieux, deoa, est devenu la désignation des démons (daeoa), transformation analogue à celle du mot « démon » en Occident. De même le mot asura, qui signifie « dieu, maître » et qui donne Ahuramazda, « Dieu », pour avoir conservé sa signification première dans de nombreux passages du Rigveda (Varuna est an Asura, est l'Asura par excellence), est passé au sens de « ennemi des dieux », « titan ».] Il demeure que Varuna est trop voisin d* Ahuramazda pour que ces deux figures soient autre chose que des doublets du grand dieu des Indo-Eraniens, voir p. 7.
Les Adityas ont pour mère Aditi ; on ne nomme point leur père. D'après une vue fort plausible et séduisante de M. Colinet (La Nature prlmitioe d'AdUi, Congrès des Orientalistes, Londres, 1893), Aditi est la contre-partie féminine du Ciel-Père (voir ci-dessus p. 72). L'opinion commune veut que son nom ait été refait sur celui des Adityas, que la mère soit plus jeune que ses fils. Il est impossible, croyons-nous, de décider si Aditi est une création des poètes védiques, comme les déesses « Abondance », etc. Toujours est-il que Varuna, tels que les hymnes le décrivent, n'a besoin ni de père ni de mère. On pourrait construire ici, et à peu de frais, une bien « belle théologie 0.
Aditi peut signifier a absence de liens » et on a traduit le mot par « éternité, liberté, impérissabilité », mais, ce qui est certain, c'est qu'Aditi « incarne l'existence libre de tous liens et accorde la grâce au suppliant, en sorte que l'on peut dire : « Qui nous rendra à la grande Aditi, afin que je puisse voir père et mère ? » « Le péché qxxe nous avons commis, daignent Aryaman et Aditi le détacher de nous ! » « Puissions-nous, ô Aditya, ô Varuna, être sans péché an regard d'Aditi ! » — Elle délivre de l'angoisse, assure l'intégrité contre tout accident. Aditi est une déesse de lumière. Son nom a peut-être son étymologie la plus plausible de ce côté. L'aurore est sa face : « Nous proclamons la lumière impérissable d'Aditi, la déesse puissante par l'ordre, la gloire du dieu-[soleil] qui engendre ». [Oldbnbbrg, Veda, p. 170, suiv.]. — En résumé, Aditi est un Varuna par la justice et la pureté ; elle est une déesse féminine par la bonté, car on ne voit pas qu'elle punisse le péché qu'elle réprouve et venge l'ordre (rita) qu'elle engendre.
76 LE VÉDISME
dant; le seigneur des dieux et des hommes, du monde entier, de tout ce qui existe; il ne dépend que de lui-même. Le nom d'Asura, -- qui est devenu celui de Dieu en Perse, —semble lui appartenir en propre ou du moins par excellence. Son pouvoir, ou sa « magie », est sublime : il mesure la terre avec le soleil comme avec une mesure; il envoie les aurores; il promène le soleil dans l'espace, l'obscurcit sous les pluies et les nuées pour faire tomber le miel. Il a établi le ciel et la terre et demeure dans tous les mondes ; les trois cieux et les trois terres reposent en lui ; c'est lui qui a fait le chemin du soleil; le vent est son souffle.
Tantôt il est le gardien de V « ordre » (rita), tantôt il le fonde. Le rita, « c'est, dans le monde physique, la marche régulière mais aussi merveilleuse des choses, depuis les plus grandes jusqu'aux plus petites; dans l'homme, c'est le juste, le vrai ; son opposé anrita est le faux ». En thèse, « tous les grands dieux sont des amis et des défenseurs du ri^a; mais on est vis-à-vis d'eux d'un optimisme facile » (1) et, en fait, d'après
(1) Barth, J. des Savants, 1896, p. 32.
LE VÉDISME 77
le détail des textes, le rita est bien la chose de Varuna (1).
Il demeure dans le ciel, dans le ciel suprême \ il a pour œil le soleil ; il voit de loin ; il a mille yeux; le soleil lui raconte ce que les hommes font ; il a de nombreux espions, sages et infaillibles, qui visitent les maisons.
Ni les oiseaux dans leur vol, ni les fleuves dan» leur flux ne peuvent sortir du domaine de l'empire de Varuna, de sa puissance, de sa colère. Il connaît le vol des oiseaux, la trace des navires^ la marche du vent, toutes les choses secrètes qui furent et qui seront. Il sait quand les hommes mentent ou disent la vérité. Il compte jusqu'à nos clins d'yeux ; il sait ce que nous faisons, pensons ou projetons ; rien ne lui échappe de ce qui est entre le ciel et la terre, de ce qui est au delà^ Cette omniscience est un caractère qui lui appartient en propre.
Il s'irrite contre le péché, contre la violation de ses lois ; il lie les pécheurs dans ses « liens »^ triples ou septuples, et qui ne sont pas faits de
(1) Rita : le perse asha. La notion est donc indo-éranienne et rapproche singulièrement Ahuramazda et Varuna. — Le rita n'est pas sans quelque analogie avec la (/.oipa.
LE VEDISME
cordes ; il chasse, il hait, il punit le mensonge ; il frappe de maladies (hydropisie?) ceux qui négligent son culte. Cependant il est miséricordieux au repentir: il délie le péché comme on délie une corde; il délie non seulement les péchés personnels, mais encore les péchés paternels ; il épargne les suppliants qui transgressent tous les jours ses lois. En fait, dans aucun hymne à Varuna n*est absente la prière proprement dite, le recours en grâce, en absolution, tandis que les hymnes aux autres dieux comportent toujours la demande des biens temporels. Cependant Varuna possède cent, mille remèdes ; il écarte la mort comme il délivre du péché ; il prend ou prolonge la vie ; il est le sage gardien de Timmortalité ; dans l'autre vie, les justes verront Varuna et Yama, les deux rois qui régnent dans la félicité. Varuna est Tami de celui qui Tadore ; il se laisse apercevoir par l'œil de l'âme (1).
Les pièces célèbres dont nous donnons ici la traduction expriment avec éloquence les senti ments des dévots de Varuna.
« Sage et grande, en vérité, est la nature de celui qui a séparé en les étayant les deux vastes inondes, qui a poussé
(1) D'après Macdonell, Mythology.
LE VÉDISME 79
vers le haut le ciel puissant et sublime, et qui a épandu tout à la fois les étoiles et la terre.
« Et voici que je me dis en moi-même : Quand donc serai-je de nouveau proche de Varuna ? quelle offrande daignera-t-il agréer sans colère ? quand, d'un cœur serein, contemplerai-je sa miséricorde ?
« Je cherche mon péché, ô Varuna, je désire le voir. Je vais m'informer auprès de ceux qui savent. D'un commun accord les sages me disent : C'est Varuna qui est courroucé contre toi.
« Quel a-t-il été, ô Varuna, ce grand péché, pour que tu veuilles tuer le chantre ton ami ? Dis-le-moi, ô dieu infaillible et libre I Je veux en diligence gagner ta grâce par ma piété.
« Délivre-nous de tout péché de tromperie, celui que nous avons hérité de nos pères (1) et celui que nous avons commis de notre propre corps. Délivre Vasistha, ô roi, comme un voleur de bétail, comme un veau dont on défait le lien.
« Ce ne fut pas mon propre vouloir, ô Varuna ; ce fut délire, ivresse, fureur de jeu, passion ou négligence. La faute que commet le jeune homme, son aîné y tombe aussi. Le sommeil môme n'est point exempt de péché.
« Comme un serviteur, je veux apporter satisfaction au dieu diligent qui fait merci, afin d'être absous. Lui, le
(1) On considère parfois la croyance à la transmission du péché par l'hérédité comme tardive. (Sur ce point, voir Hopkins, p. 64).
80 LE VÉDISME
dieu des Aryas, il a donné la réflexion aux irréfléchis ; le sage, il le favorise et lui fait acquérir la richesse, lui plus sage encore.
« Que ce chant de louaage, ô Varuna, ô dieu libre, pénètre en ton cœur. Bien-être nous soit quand nous re^posons, bien-être quand nous agissons. O dieux, protégez-nous toujours et nous donnez le bien-être ! (1) »
« Le sublime souverain des cieux voit de loin comme de près ; celui qui croit marcher à la dérobée, les dieux le connaissent ; ils savent tout .
a Qui ne bouge pas, qui marche et qui court, celui qui va en tapinois et celui qui se rue, ce que deux hommes se chuchotent assis à l'écart, le roi Varuna le sait, lui troisième.
« Et la terre que voici appartient au roi Varuna, et ce ciel là-haut aux lointaines limites ; et les deux océans sont les cavités de son ventre, et il se cache dans cette goutte d'eau.
« Et celui qui passerait de l'autre côté du ciel, il n'échapperait pas pour cela au roi Varuna ; les espions célestes parcourent son empire ; ils ont mille yeux et voient à travers la terre.
« Il voit tout, le roi Varuna, ce qui est entre ciel et terre et ce qui est au delà : il a compté les clins d'yeux
(1) Rigoeda, vu, 86 ; version de Oldenberg-Henry, Religion du Veda. p. 251.
LE VÉDISME 81
des hommes ; comme un joueur les dés, il manie les êtres à son gré.
« Tes lacets, ô Varuna, qui, au nombre de trois fois sept, nous menacent béants, réserve-les tous pour garrotter celui qui dit mensonge ; le véridique, épargne-leslui (1). »
a O dieu Varuna, bien que nous, tes sujets, nous violions tous les jours ta loi, ne nous livre pas à l'extermination, à la colère de [ton] courroux 1 Avec nos chants, nous délions ton esprit pour la merci, comme un cocher le cheval attaché... Mes pensées vont au loin [vers Varuna], comme les vaches au pâturage, désirant le [dieu] aux g rands yeux. Puissions-nous à nouveau, toi et moi, parler ensemble, puisque j'ai apporté la [boisson] douce et que tu la bois avec plaisir comme fait le prêtre... Je vois le [dieu] aux grands yeux ; je vois son char : il a reçu avec plaisir mon chant... Tu règnes dans ta sagesse sur tout, et le ciel et la terre (Rigveda I. 25)...
« Varuna a épandu l'air dans les bois, la force fougueuse dans les chevaux, le lait dans les vaches ; il a placé la sagesse (la volonté ?) dans les cœurs, le feu dans l'eau, le soleil dans les cieux, le soma dans les rochers. Il a retourné son réceptacle à eau et il inonde les deux mondes et l'espace qui les sépare. Avec ce [réceptacle].
(1) Atharva veda, iv, 16 version de V. Henry, Magie, p. 238.
LE VÉDISME 6
82 LE VÉDISME
le roi des choses créées arrose le monde entier, comme la pluie une prairie. Il arrose le monde entier, quand il décide de traire [la pluie] ; et alors les montagnes sont revêtues des nuages et les hommes les plus forts deviennent faibles. Je proclamerai cet autre merveilleux pouvoir de l'illustre irrésistible Seigneur (A.sura) que, se tenant dans l'espace intermédiaire, il a mesuré la terre avec le soleil comme avec une mesure... O Varuna, délie le péché que nous avons commis contre un cher ami, un camarade, un frère, un proche ou un autre, le péché que nous connaissons et celui que nous ne connaissons pas(l). »
La grandeur de Varuna n'est due « ni à ses exploits, ni à des attaches physiques encore vaguement comprises (2). » Elle « relève de conceptions religieuses plus hautes : elle est essentiellement de nature spirituelle et morale .
(1) RlGVEDA, V, 85.
(2) Ni pour Varuna, ni pour Ahura on n'aperçoit clairement un substrat mytiiique déterminé. — Longtemps on a expliqué Varuna =
Oupavoç(Max Mûller, Bergaigne, V. Henry, etc.). La racine var signifie couvrir, envelopper, donc « le ciel qui enveloppe ». — Pour l'interprétation « ciel nocturne », voir ci-dessus p. 61 — Ludwig traduisait var = velle = choisir, vouloir ; Varuna = le dieu qui veut. Hopkins, à bon droit, fait suivre cette explication d'un point d'exclamation. — M. Oldenberg croit que les Adityas représentent le soleil (Mitra), la lune (Varuna) et les planètes. Ces déités astronomiques auraient été empruntées aux Sémites.
LE VÉDISME 83
Eq lui et en son associé Mitra, à un moindre degré et comme par reflet, dans les autres Adityas, ses frères subordonnés, se résument et culminent les notions d'ordre, de loi, de justice, de vérité, de pureté, de sainteté... Il scrute les consciences et sa colère ne se laisse pas désarmer par de simples offrandes. Il faut être pur devant Varuna, et qui pourrait se flatter de Têtre ? Aussi n'approchet-on de lui qu'en tremblant. C'est peut-être pour cela que son culte tient en somme peu de place dans la liturgie, qui est celle des grands sacrifices plus ou moins publics, et que nous en apprenons peu de chose, bien que, par une exception unique, un prêtre spécial semble y avoir été affecté. Ce culte a dû consister surtout en pratiques individuelles de propitiation et d'expiation d'un caractère sévère et peut-être sinistre : la légende y associe le sacrifice humain (1). »
« Mais, a-t-on dit, c'est précisément Télévatiou de son caractère qui nous fait hésiter à croire que Varuna ait pu être primitivement le dieu que nous avons ici. Est-il possible que ce dieu, sous l'aspect où nous le connaissons, ait appartenu à la
(1) A. Barth, J. des Savants, 1896, p. 26. — Comparer Oldenbbrg- Henry, p. 42.
84 LE VÉDISME
couche la plus ancienne des croyances aryennes? » A cette question M. Hopkins répond négativement : « Varuna est déjà un dieu de la spéculation (1). » Le problème est précisément de savoir s i tous les dieux ne sont pas, sous quelque aspect, des produits de la spéculation et si la spéculation qui créa l'Asura Varuna et TAhura éranien n'est pas plus vieille que le Veda.
2. Le Varuna de VAtharva et des Brâhmanas. — L'hymne, si remarquable à tout point de vue, que nous avons traduit p. 80-81, fait partie de VAtharvaveda. Visiblementil ne relève pas de l'inspiration habituelle de ce recueil, et, en fait, il a été complété par des formules imprécatoires : « Le Varuna qui est longitudinal et celui qui est oblique, le Varuna indigène et Tétranger, le varuna divin et l'humain, de tous ces liensjetelieuntel, de telle famille, fils d'une telle... Qu'il demeure assis, le méchant, laissant pendre son ventre [atteint du mal de Varuna, hydropique] ; comme un tonneau décerclé qu'il crève de toute part ! » — Le grand dieu, universel témoin et vengeur du crime, que les premières strophes exaltaient si di-
(1) Hopkins, Religions, p. 71.
LE VÉDISME 85
gnement,n*est plus ici qu^une force obscure, longitudinale ou oblique, le fluide de l'hydropisie qu'un savant homme peut diriger contre ses ennemis. — Il n'est pas inouï qu'un dieu devienne une puissante magique. On a essayé de deviner les divers facteurs qui ont agi dans le cas présent.
Varuna, dieu vengeur du crime, a pour armes les liens (pâça) dont il lie les pécheurs ; son nom se prête à des étymologies qui le ramènent à la racine « couvrir, lier » ; en outre, le pouvoir créateur des dieux védiques, comme celui de Krishna dans l'Hindouisme, s'appelle mâyâ, terme dont la sémantique peut être ainsi résumée : pouvoir mystérieux, — pouvoir magique (d'où magie, illusion), — pouvoir de ruse et de tromperie. Ces données permettent de comprendre comment les demi-sorciers qui ont confectionné l'Atharva ont prostitué le noble Varuna à leurs conceptions dégradées de l'univers et des dieux.
D'autre part, Varuna, dieu souverain, entretient des relations étroites avec les « eaux », comme avec l'ensemble de l'univers visible qu'il régit :
« O Mitra- Varuna, pour ceux que vous avez agréables, la douce pluie vient du ciel ; nous vous demandons la
LE VEDISME
pluie... Vous, dieux tonnants, qui parcourez la terre et les cieux 1... Vous faites briller l'éclair, vous envoyez la pluie, vous cachez le ciel dans les nuages et la pluie... Vous qui affermissez le ciel et la terre, faites croître les plantes et donnez le lait aux vaches ; vous qui donnez la pluie, versez la pluie. »
Les eaux, identifiées avec les « lumières », sont à la fois des puissances cosmiques, théogoniques, et, ici-bas, les belles et fécondes divinités fluviales, les agents de la pureté matérielle et de la lustration rituelle. Varuna en est le maître. Ce côté de sa nature a été se développant, — on a même cru pouvoir rattacher la moralité de Varuna à son caractère lustral, —et, dans le panthéon post-védique, il n'est plus qu'un dieu aquatique, une sorte de Neptune. Ainsi s'explique que, dès le Rigveda, l'hydropisie ait été regardée comme le mal envoyé par Varuna.
Comme on Ta justement remarqué, un dieu vengeur du crime, par cela seulement qu'il est redoutable, peut devenir un dieu méchant, — et nous ne nierons pas que la réciproque ne puisse être vraie. Tout dépend de la mentalité des croyants ; dans le Rig, nous avons affaire à des poètes intelligents et pieux, dans l'Atharva à des sorciers, dans les Brâhmanas à des professionnels
LE VÉDISME 87
du rite pour lesquels les eaux de la lustration priment la pénitence et le repentir qui sont le seul secours, d'après le Rig, contre la colère varunique. Et comme le frère de Varuna s'appelle Mitra, « l'ami » (1), ce dieu bienveillant tendra à réserver à son grand aîné les œuvres de colère, l'espionnage et la surveillance sévère des œuvres mauvaises et des sacrifices mal exécutés (2).
(1) Mitra est très probablement un dieu solaire ; il est très étroitement associé à Varuna.
(2) M. Sylvain Lévi {La doctrine du sacrifice dans les Brâhmanas, chap. IV, le Sacrifice et la Morale, le dieu Varuna) a donné du Varuna des Bràhraanas une analyse documentée et fine.
On vient de lire sur une tablette cunéiforme du xiii* siècle avant notre ère, associés à des dieux sémitiques, les noms éraniens Indara (= Indra), Mithra, Nasatya (= les Açvins) et Aruna (= Varuna?). Si les lectures sont correctes et si l'hypothèse Aruna = Varuna est justifiée, Varuna apparaît comme la divinité suprême des Indo- Éraniens.
in
Indra.
Indra, qui partagera avec Brahmâ la présidence du panthéon de l'Inde bouddhique, est le Zeus du Rigveda. — Par définition, il est « le tueur du démon Vritra », « le maître du tonnerre, grand batailleur comme tous ses congénères, comme eux fort mangeur et fort buveur, foncièrement bon et secourable, mais brutal, capricieux et en somme un type faiblement éthique » (1). — L'anthropomorphisme du dieu est complet : « l'homme cesse de voir en lui le dieu qui tonne, pour adorer le victorieux, le conquérant^ le dispensateur des richesses (2) ». — Mais les points d'attache naturalistes sont nombreux : comme ses cousins de l'Occident, Thor, Donar, Héraclès, Her-
(1) Barth, J. des Samnts, 1896, p. 23.
(2) Oldenbbrg-Henrv, p. 43.
LE VEDISME
cule, il combat les dragons ou brise les montagnes qui retiennent captives les eaux et les vaches. Il naît en traversant le sein maternel, ce qui lui donne toute l'apparence d'être un mythe del'éclair fendant la nue. Que les montagnes brisées par Indra soient d'ailleurs les nuages ou de vraies montagnes et que les eaux délivrées par son foudre soient les rivières ou les pluies, la chose n'est pas claire, mais on ne peut douter que le dieu n'assiste les Aryas dans leurs razzias de bétail. Certain jour, remarque Kaegi, il protège son peuple comme Jehovah Israël : « Tu as retenu la grande rivière en faveur deTurvîti et deVayya; le flot t'a obéi et tu as rendu guéables les rivières.» Gruerrier, il est surtout redoutable quand les pr êtres l'ont abreuvé du breuvage rituel, le soma^ et certain hymne décrit comiquement son ivresse u n jour qu'il en avait abusé. — Mais tous les attributs de la divinité souveraine lui sont accordés : la terre tient dans sa main ; les dieux s'inclinent devant lui ; il voit tout et entend tout. — Ami des Aryas, Indra est surtout l'ami des prêtres qui l'abreuvent et des hommes généreux qui lui sacrifient : « Il ne rabat rien des vœux de celui qui le prie, » « Nul ne saurait dire : Il ne donne point. » « Comme le ciel d'orage verse ses ondées, Indra
répand ses trésors en bœufs et chevaux. » — Il met son bras au service de Varuna : « Il les a tous, ceuxqui avaient commis de grands péchés, percés à mort de ses traits avant qu'ils ne s'en doutassent. » — Indra est le fort des forts : il interviendra donc dans les occasions où il s'agit de défendre quelque favori des dieux contre un redoutable ennemi (1). — Sa force s'exercera à l'occasion contre les dieux eux-mêmes.
Il a vaincu la déesse Aurore : « La fille du ciel Aurore, ô Indra, toi le grand, elle qui faisait la grande, tu l'as broyée. De son char broyé. Aurore s'est enfuie avec terreur, alors que le taureau [Indra] l'a mis en pièces. » Serait-ce la peinture d'un orage matinal, où Indra, le dieu qui lance la foudre, chasserait du ciel l'aurore ? Ou bien le mythe représentait-il originairement la fuite de l'aurore devant le soleil tout-puissant, qu'Indra aurait supplanté plus tard (2) ?
Les poètes du Rig racontent sur leur «Jupiter» des histoires gaies. Telle, par exemple, celle que
(1) Oldenberg-Henry, p. 47.
(2) Oldenberg-Henry, p. 141. — Ou si c'est tout simplement de la littérature ?
92 LE VÉDISME
Ton peut intituler, diaprés M. Oldenberg, « M. et M™® Indra et leur singe». Nous ne possédons, du récit,quelesstrophes,jadis encadrées de prose par le conteur suivant l'habitude indienne. Le dieu tient à son singe, qui fait du dégât dans la garderobe de la déesse, qui n'est pas contente et imagine une ruse décrite en termes intraduisibles. Mais Indra, après avoir puni le singe séducteur, ne peut se consoler de l'absence de son animal favori ; il a beau manger, il est triste : « On fait rôtir à la fois quinze, vingt taureaux, je mange la graisse ; on m'emplit toute la panse (1). » — Les facéties védiques sont assez lourdes. — Dans le même ordre d'idées on racontait d'Indra une histoire du type Jupiter-Alcmène ; mais cette veine n'a pas été beaucoup exploitée.
Indra est célébré dans 250 hymnes ; il est associé à d'autres dieux dans 50 autres : c'est plus du quart du Rigveda. Voici un bon spécimen de cette poésie :
« Je vais célébrer les exploits d'Indra, les premiers qu'il accomplit, armé du foudre : il a tué Ahi (2) ; il a percé la
(1) Oldenberg-Henry, 144.
(2) Ahi, « le dragon », aussi « serpent », le même que Vritra, « celui qui couvre ou cache ». — Indra naît expressément pour le tuer ; il n'arrête pas de le tuer : « Meurtrier de Vritra, tue Vritra, tue les
LE VÉDISME 93
voie des eaux ; il a fendu les mamelles des montagnes. — Il a frappé Ahi qui gisait sur la montagne. Tvashtar (1) lui a forgé un foudre céleste. S 'écoulant comme des vaches mugissantes, les eaux se sont ruées vers le grand réservoir. — Pour faire œuvre do mâle, à la triple cuve il a bu le pressurage ; il a empoigné, le généreux, sa massue foudroyante et frappé ce premier-né des serpents. — ... L'être sans pieds ni mains a osé combattre Indra, qui de son foudre lui a broyé la tête. Vritra, l'eunuque qui voulait braver le mâle, a volé en éclats, et il gît. — ... Aux lits flottants qui jamais ne reposent baigne son cadavre ; les eaux traversent les entrailles de Vritra ; l'ombre immense a couvert celui que combattit Indra (2).
Vritras !» — Le déinoQ a la forme d'un serpent ; il n'a ni pieds ni mains ; tantôt il réside dans l'abîme aérien, tantôt dans une forteresse. — Dans les Bràhmanas, Vritra est identifié avec la lune mangée par Indra-Soleil à la nouvelle lune.
(1) Le « confectionneur », 1' « artisan », « qui a fabriqué le foudre d'Indra et la coupe du sacrifice et dont c'est l'otfice propre de former l'embryon dans le sein maternel, une des figures les plus curieuses du panthéon védique au point de vue du mythe, mais de médiocre importance au point de vue religieux » (Barth, Religions, p. 22) ; père d'Agni, de Saranyu le nuage de l'ouragan et de Viçvarûpa « l'être multiforme » à trois têtes.
(2) I, 32. Traduction de V. Henry, Littératui^es, p. 31.
L'Aurore. — Les Açvins.
Les hymnes à l'Aurore sont parmi les plus littéraires du recueil : « On ne trouve rien de plus charmant dans la littérature lyrique descriptive d'aucun autre peuple (1). » Le choix est difficile parmi les morceaux qui sont au nombre de trente, dont huit excellents.
« La voici venue, l'aînée des lueurs ; il est né son avaiitcoureup brillant et épandu (2) ; à mesure qu'elle s'avance pour que Savitar fasse son œuvre (3), la Nuit a cédé la place à l'Aurore. — Elle est venue, la blanche, la radieuse au veau radieux, et la noire lui a cédé son siège : sœurs immortelles et successives, l'Aurore et la Nuit marchent, et l'une efface l'autre. — Eternel est leur commun chemin : chacune le suit à son tour, instruite par
(1) Barth, p. 21 ; appréciation reproduite par Macdonell, Mythology, p. 46.
(2) Le feu du sacrifice matinal.
(3) Savitar, le nom du soleil en tant qu'il fait vivre, « l'excitateur »#
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fes dieux ; elles ne se disputent pas ; bien fixées, jamais elles n'arrêtent, l'Aurore et la Nuit, d'accord et dispa-
A rates—... Elle s'est manifestée, la fille du ciel, rayonnante, jeune, brillamment vêtue : toi qui règnes sur tous les trésors de la terre, Aurore, apporte-nous aujourd'hui le bonheur dans tes rayons. — Elle se rend au séjour de celles qui sont déjà venues, ^Ue, la première de toutes celles qui viendront, la reluisante Aurore, qui suscite la vie, qui éveille tous les morts. — O Aurore, tu as fait allumer Agni, tu t'es révélée dans la gloire du soleil, tu as éveillé les hommes pour qu'ils offrent le sacrifice : c'est là le noble lot que tu t'es réservé parmi les dieux. — . . . Ils sont partis, les mortels qui ont vu luire la première aurore ; la voici maintenant qui apparaît, et voici venir ceux qui verront les aurores futures. — Toujours dans le passé a lui la déesse Aurore, et ici aujourd'hui elle a lui, la généreuse, et elle luira à jamais sur les jours à venir : toujours jeune, immortelle, elle marche au gré de sa
^ loi. — ... Aujourd'hui, dans tes rayons, ô généreuse,
apporte à celui qui te chante, à nous tous, la vie et la postérité (1)...
La déesse Aurore est certainement l'aurore; il est seulement possible ou probable, très probable, dit
(1) Rigveda, I, 113. — Traduction de Victor Henry, Littératures, p. 29.
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M. Oldenberg, que les Açvins, les « cavaliers » (1). symbolisent l'étoile du matin et celle du soir :- « ils ont dépouillé, à quelques attributs près, leur antique nature, et, avec la forme humaine, ils en ont revêtu d'autres qui contredisent en partie leurs origines : les deux Açvins rayonnent ensemble au ciel du matin », mais « ils sont nés séparément, nés ici et là »... « L'un est dit enfant de la Nuit, l'autre est ton fils, ô Aurore (2) ». — On ne peut, cependant, avec certitude « s'expliquer soit leur nom, soit leur signification naturaliste. D'évidence, divinités matinales : ils sont fils du Soleil et fiancés de l'Aurore. Sur leur chariot à trois roues, ils font tous les jours le tour du monde; leur fouet distillelemielde la rosée; ils ontrévéléauxdieuxle gîte où Soma (voir p. 106) était caché, et une partie au moins des mythes, qui les représentent constamment comme secourant quelqu'un en détresse, semble pouvoir s'expliquer par la délivrance du.
(1) Plutôt « horse-men ».
(2) Oldenberg-Hexry, 42, 173 et suiv.— La coraparaîsofl (ïe» Acvins et des « fils de dieu » (Dioscures) lettons, développée par M. Oldenberg avec une rare sagacité, est un des thèmes les plus intéressants et les plus solides de la mythologie comparée. — Notons que les Açvins, sous leui* nom de Nâsatyas, paraissent indo-éraniens, voir I». 82, n. 2.
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soleil enfermé dans les ténèbres de la nuit. Mais tout cela ne rend pas leur origine beaucoup plus claire. Ils sont, cependant, au nombredes divinités lesplussouventévoquées; dispensateurs des biens, médecins aux remèdes efficaces, patrons de la génération (1). » Les Açvins sont des dieux jeunes et secourables : « Ils rendent la vue à l'aveugle, l'usage des jambes au paralytique, la jeunesse au vieillard. A la vierge qui vieillit dans la maison paternelle, ils donnent un époux, un enfant à la femme de l'eunuque. Ils protègent le faible, le persécuté, la veuve, tirent la caille de la gueule du loup, apportent le rafraîchissement à celui que Tardeur dévore... Les Açvins sont les héros typiques des contes degrâces divines: Indra figure plus particulièrement dans ceux où il s'agit d'ennemis à terrasser, les Açvins dans ceux où sans combat on arrache une victime au danger », danger de maladie ou danger des eaux : « C'est là, ô Açvins , que vous avez montré votre force, dans la mer où il n'y a ni arrêt, ni assiette, ni prise, lorsque vous avez ramené chez lui Bhujyu, monté sur votre navire aux cent avirons (2). »
(1) Barth, Religionfi, 21.
(2) Oldenberg-Henry, 180.
Rudra.
Trois hymnes du Rig lui sont entièrement consacrés, — c'est peu de chose ; — son aspect est, en somme, celui de tous les dieux, glorieux et brillant ; il est fréquemment associé aux Maruts, compagnons d'Indra et qui déchaînent les ouragans ; mais il est armé de Tare et, encore qu'il soit, comme toutes les déités de quelque rang, seigneur et ordonnateur du monde, intelligent, sage, bienfaisant, facile à la prière, propice (çiva), encore qu'on exalte ses«remèdes », on ne s'adresse à lui que pour écarter ses coups redoutables. Le chantre le supplie d'épargner ses adorateurs, leurs parents, leurs enfants, les hommes, les vaches, les chevaux, car il est un tueur d'hommes et il en veut au bétail. Un examen attentif montre qu'on ne l'invite pas, comme les autres dieux, à boire l'offrande du sacrifice.
En fait, Rudra occupe une place à part dans le panthéon védique : le Rig affecte de le croire bienveillant et dissimule son aspect sauvage ; le Yajurveda, l'Atharva et les Brâhmanas nous font
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connaître sa vraie nature. C'est le formidable Archer, semblable à l'Apollon de l'Iliade, qui frappe les hommes et les bêtes. Son ventre est noir, son dos rouge, et son nom signifie « le Rouge » ou (( Celui qui fait pleurer ». Il demeure au Nord, tandis que les autres dieux résident à l'Orient. On lui fait sa part au sacrifice, quelque reste ou quelque rebut, « afin qu'il s'en aille » ; on lui abandonne aussi le sang et les entrailles de la victime, parties impures. C'est un dieu de la fièvre et de la toux. A vrai dire, ce n'est pas un dieu, car, avec ses acolytes, il demeure sur la terre et non dans les cieux.
Ses acolytes, ce sont des bandes de Rudras, « les hurlantes, les contre-hurlantes, les co-hurlantes, les sifflantes, les carnassières ». Tous ces Rudras, qui courent les chemins, les carrefours, les montagnes et les forêts, ne sont que le même Rudra,« la divinité, de puissance nocive et morbide, qui divague sur les monts et dans les bois, tantôt unique en sa sublimité souveraine, tantôt multipliée en formes locales ». — Le Rudra des Brâhmanas, c*est le Oiva de l'Hindouisme. Le Rigveda, « d'une sévérité hiératique », lui attribue déjà le qualificatif de complaisance, çiva = propice ; il l'enveloppe dans la phraséologie habi-
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tuelle, mais accuse nettement son caractère malveillant, susceptible d'une conversion radicale : car Çiva, avec son collier de têtes de mort, ses mœurs obscènes et sanguinaires, est aussi, à ses heures, très bon et très tendre. Le Rigveda permet aussi de deviner le nom de Paçupati qui caractérisera Çiva, « maître du bétail », du bétail humain comme des vaches. On ne peut guère douter qu'à l'époque de la compilation du Rig, ce dieu démoniaque terrorisait déjà les troupeaux et les pasteurs des alpes.
Plusieurs données portent à croire que, sous ses aspects spécifiques, Rudra est plutôt un dieu hindou qu'un dieu aryen, le dieu des montagnes himalayennes : je mettrais volontiers en rapport avec lui les adorateurs du phallus (voir p. 56) qui est le symbole de Çiva, et le trait est hindou. Mais Apollon lance les mêmes traits de peste et de fièvre, et, comme Rudra, guérit quand il lui plaît. Mais encore les épouvantes sylvestres et la crainte des dieux inconnus qui courent les chemins ou sont « maîtres des champs », sont, probablement, aussi indo-européennes qu'hindoues (1).
(1) Voir Oldenberg, Religion du Veda, 181-188, pages particulièrement heureuses.