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CHAPITRE IV

Le sacrifice, Agni et Soma.

De tous les services divins de l'Inde védique, le plus ancien et le plus important est Toffrande du soma au feu.

1. Le Feu ou Agni est un dieu très différent de tous les autres, d'une nature particulièrement complexe, dieu physique et visible, dieu familier, puissance morale et cosmique, immortel et créé chaque fois qu'on l'allume.

« Agni, de fait, n'est pas seulement le feu terrestre, le feu de l'éclair ou le soleil ; son séjour propre et originel, c'est le ciel mystique et invisible, le réservoir de la lumière éternelle et des premiers principes des choses. Ses naissances sont Infiniment nombreuses, soit que, tel un germe indestructible, il prenne naissance sur l'autel du morceau de bois (arani) dont on l'extrait

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par friction et où il dort comme l'embryon dans la matrice ; soit que, fils des flots, il s'échappe au bruit du tonnerre du sein des rivières célestes où les Bhrigus (personnifications de Téclair) l'ont découvert, où les Açvins l'ont engendré avec des aranis d'or. Il est, d'ailleurs, partout et toujours le même, depuis les jours anciens où, aîné des dieux, il naquit dans sa demeure suprême, au sein des eaux primordiales, depuis l'époque où les premiers rites religieux et le premier sacrifice furent engendrés en même temps que lui. Car il est prêtre de naissance dans le ciel comme sur la terre. » Les hymnes lui attribuent déjà le rôle cosmique dont doit nécessairement être revêtu l'agent le plus actif du sacrifice. « Mais quelque haut pouvoir qu'on lui assigne, il ne cesse jamais d'être le feu, la flamme matérielle qui consume le bois sur l'autel (1). »

Un trait essentiel de ce dieu, qui n'est qu'indiqué dans le Rig et que M. Oldenberg a eu grandement raison de signaler d'après des textes postérieurs, c'est l'intimité de ses rapports avec les hommes, avec la famille. Agni est le « grand maître de maison qui jamais ne s^absente » ; son

(1) Barth, Religions^ p. 9.

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dévot le prie de bénir « comme un père bénit son fils » et d'être « son ami le plus proche ». Aussi joue-t-il un grand rôle dans la cérémonie du mariage. Voici une prière pour l'épousée ; « Daigne Agni, le feu du maître de maison, la protéger ; que son sein soit béni, qu'elle devienne mère d'enfants qui vivent ; puisse-t-elle voir le bonheur de ses fils ! » — Agni, dieu universel, se lie avec la maison dont les maîtres l'ont, de père en fils, allumé, nourri et glorifié. Aussi, en l'invoquant, on énumère les aïeux, ses anciens amis.

Agni est l'intermédiaire entre l'homme et les dieux, non seulement parce qu'il leur porte l'offrande, mais aussi parce qu'il est notre ami, notre allié: «Comment,© Agni, nous accuseras-tu devant Varuna, devant le ciel ? lequel de nos péchés? » « 0 Agni, écarte pour nous la colère du dieu Varuna... Sois-nous le plus proche avec ton assistance, tout proche au lever de l'aurore. Riche en grâces, sacrifie pour nous à Varuna et fais-le-nous franchir. Viens ici pour exercer la miséricorde. Laisse-toi invoquer de nous .» « 0 Agni, délivrenous de la puissance [vengeresse] de Varuna (1) .»

(1) Oldenberg-Henry, p. 108, 253.

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2. Le mot sanscrit soma, « pressuré » (éranieii haoma) désigne à la fois une plante (jusqu'ici non identifiée) et le jus qu'on en extrait «chez les Parsis au moyen d'un pilon dans un mortier, dans rinde védique, par un dispositif de cinq pierres manœuvrées au-dessus d'un cuir de bœuf ». Ce liquide est une divinité de même ordre, ou peu s'en faut, qu'Agni ; « il est enivrant et on Poffre en libation aux dieux, spécialement à Indra dont il double les forces dans les combats que le dieu livre aux démons. Mais ce n'est pas seulement sur terre qu'il coule : il est présent dans la pluie que le nuage distille, il est répandu au delà du monde visible partout où on sacrifie. Outre sa forme terrestre et atmosphérique, Soma a une existence mystique. C'est Sûryâ, fille du soleil, qui Ta filtré ; c'est l'épouse de Trita qui l'a pressuré ; c'estPûshan,ledieudelanourriture,qui l'atrouvé. Le faucon, symbole de l'éclair ou Agni lui-même, l'a ravi à l'archer céleste, le Gandharva, et l'a apporté aux hommes. C'est en le buvant que les dieux sont devenus immortels ; les hommes le boiront dans le royaume des morts pour obtenir, eux aussi, l'immortalité (1). »

(1) Barth, Religions, p. 10. — Dans la mythologie postérieure, la lune, réservoir céleste du soma, devient le dieu éoraa.

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3. Le rite (1) consiste essentiellement dans l'allumage des feux, dans la préparation, macération, pressurage, filtrage, libation ou consommation du soma. Dans son état parfait, telle qu^elle est décrite dans les Brâhmanas et les Sûtras, l'œuvre liturgique est stéréotypée : tous les détails sont prévus ; les manipulations sont accompagnées de la récitation à voix basse de courtes formules en prose, les yajus : c'est le rôle du prêtre qui porte le nom d'adhvaryu ou « affairé » ; pendant que le prêtre récitant, le hotar, invoque la divinité en récitant des strophes appropriées, extraites du Rig, que le chantre lui répond par les mélodies du Sâmaveda, et qu'un quatrième personnage, le hrahman, surveille l'opération mystique, véritable « médecin du sacrifice », silencieux aussi longtemps que le sacrifice est bien portant, prêt à réparer par le remède approprié — libation, geste ou formule, — tout accident ou toute méprise qui en pourrait compromettre ou en

(1) Nulle part ailleurs que dans la liturgie l'accord n'est aussi complet entre la religion parsie et la religion védique ; un certain nombre de formules liturgiques sont identiques ; voir ci-dessus, p. 19. HiLLiîDRANDï, RltuttL Literatur. p. Il ; Darmesteter, Zend-Avesta, I, 335 et IIenry-Caland, ci-dessous, p. 109 n. 2.

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«retourner » l'efficacité, fausse note, syllabe mal accentuée, chute inopportune d'une goutte de la libation.

Dans la liturgie postérieure, une partie essentielle est la dîkshâ, « la cérémonie par laquelle le sacrifiant et son épouse se consacrent pour la célébration d'un sacrifice du soma, et qui est un vrai nid de rites primitifs » et sauvages. Nous ne parlerons pas ici de cette « consécration », car « malgré tout son appareil d'archaïsme, rien ne démontre que la cérémonie remonte réellement jusqu'au temps des hymnes », comme préliminaire du rite proprement védique (1).

Les hymnes nous renseignent sur le but et la signification du sacrifice ;

« Au sens religieux, le sacrifice est un acte d'affection et de gratitude à l'égard des dieux, par lequel l'homme leur rend grâce de leurs bienfaits et espère en obtenir de nouveaux dans l'avenir, soit dans cette vie, soit après la mort. Mais le sacrifice védique est autre chose qu'un culte de latrie. D'une part, il est une affaire. L'homme désire des biens que le dieu possède,

(1) Barth, J. des Savants, 1896, p. 41 et 12.

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la pluie, la lumière, la chaleur, la santé ; tandis que le dieu désire les oblations de l'homme. Des deux côtés, on donne et on reçoit » (1). — Indra, notamment, « qui fut le premier et peut-être Tunique bénéficiaire du pressurage du Soma », est avide de la liqueur fortifiante. « Nous te nourrissons bien, » lui dit-on, « nous t'abreuvons bien, nous te donnons tout ce qui peut te plaire et te rendre fort ; donne-nous donc aussi ce dont tu disposes ; donne-le-nous en abondance, en profusion ; c'est ce que je ne manquerais pas de faire si j'étais à ta place et toi à la mienne (2) ». Dans beaucoup d'hymnes, tout ce que le poète dit à ses dieux revient à ceci : « Voici du beurre ! Donnenous des vaches ! (3) » — D'autre part, le sacrifice donne naissance à deux êtres mystérieux, le feu de l'autel, qui est une hypostase de l'élément igné et de la chaleur universels, la liqueur du soma dont la lune, mangée tous les mois par les dieux, est le réceptacle céleste- Il y entre donc des

(1) Barth, Religions, p. 35.

(2) V. Henry-Caland, Agnishtoma, description complète de la forme normale du sacrifice de soma dans le culte védique, vol. II, p. 485.

(3) Barth, Religions, p. 27.

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notions étrangères à celles du sacrifice-oblation. — Enfin, un élément essentiel du sacrifice, c'est la parole sainte, la formule de Tofficiant ou l'hymne improvisé ou récité par le célébrant. La prière s'appelle brahmane mot qui ne signifie que « prière » dans le Rig, mais qui deviendra le nom même du Dieu-Tout. Au « maître de la prière » (Brihaspati,Brahmanaspati), chapelain et chantre des dieux, dont la personnalité est assez fortement accusée dans le panthéon védique, se substituera la force impersonnelle, appelée tantôt le Temps, tantôt le Désir, et généralement hrahman. — La liturgie védique, dont les données premières sont indo-éraniennes, contient en germe les théologies mystiques et les théurgies que nous étudierons dans les Brâhmanas (1).

(l) Le culte véditiue est essentiellement personnel ; même quand il est enveloppé dans la liturgie la plus riche, il n'y a jamais qu'une personne appelée à profiter du rite. On peut, avec M. Oltramare, conclure à une période où le chei' de famille était le seul prêtre {Muséon, 1903, p. 43). — La notion d'un « sacerdoce » indo-européen repose sur des déductions assez solides [la distinction du sorcier et du prêtre est primitive, voir A. Lyall, Aaiatlc Studies : Etudes tur les moeurs religieuses et sociales de l'Extréme-Orienty I, p. 159 ; d'autre part, si le père de famille est, à la vérité, le sacrifiant, il a dû recourir aux services de professionnels si on suppose le culte un peu touffu], et sur des étymologies qu'on voudrait plus claires : « Le latin ^fldmen paraît être le môme que le sanscrit brahman et aucun des deux ne se rattache par un lien perceptible à une racine

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respectivement latine ou sanscrite : il est donc à peu près impossible d'admettre qu'ils soient nés à part dans chacune des deux langues et l'on doit [?J admettre (ju'ils y constituent un legs du passé commun ; en d'autres termes, que certaines tril)U8 indo-européennes au moins appelaient leur sorcier bhlagmen — révérence parler — ou quelque chose d'approchant ». [Mais braliman signifie « prière », le sens « prêtre » paraît bien être secondaire]. D'autre part, pontife, pontifex signifie « qui fait un chemin », et l'épithète pathi-krt (cheminfaiseur) « est spécifiquement appliquée dans le Veda aux grands sages mythiques, aux prêtres d'antan qui inventèrent le sacrifice et révélèrent aux hommes la divinité. Soit qu'il s'agisse de frayer aux phénomènes lumineux les voies du ciel ou aux mortels l'accès au séjour des dieux, on accordera que l'idée est trop singulière et son expression trop prégnante pour avoir été imaginée deux fois en deux endroits différents. 11 reste que le concept de « frayer des routes » ait été déjà associé par les Indo-Européens à un concept religieux et sacerdotal. » (V. Urnry, Magie, p. xxi.)

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