CHAPITRE V
Idées morales.
Les rapports de rhomme et de la divinité dépassent la sphère des opérations liturgiques. L'homme plaît aux dieux par la vertu, leur déplaît par le péché. Non seulement il offre des libations, mais encore il prie.
Le bien, c'est d'être sans reproche devant Aditi et les Adityas, devant Varuna et Mitra. Le péché, c'est d'enfreindre leurs ordonnances. « Les relations entre l'homme et les dieux sont conçues comme très étroites. Toujours et partout il sent qu'il est dans leurs mains et que leurs yeux surveillent tous ses pas. Ce sont des maîtres tout proches qui exigent quelque chose de lui, auxquels
LE VÉDISME 8
114 LE VÉDISME
il doit un constant hommage. Il doit être humble, car il est faible et ils sont forts ; il doit être sincère à leur égard, car on ne peut les tromper. Mais l'homme sait qu'ils ne sont pas trompeurs et qu'ils ont droit à son affection, à sa confiance comme des amis, des frères, des pères. Sans la foi, offrandes et prières sont vaines. » — Cependant, si les hymnes insistent sur la nécessité des offrandes et prières, strictes obligations, « ils sont moins explicites sur les devoirs de l'homme à l'égard de son prochain. Dans un passage isolé, ils dénoncent comme criminels la sorcellerie, les incantations, la séduction et l'adultère. Mais, en général, ce n'est que d'une manière indirecte que nous pouvons apprécier cette partie de leur système moral, par la conception qu'ils se forment des dieux... On ne nous dit pas en détail en 'quoi consistent les décrets des dieux, décrets établis pour le maintien de la vérité et de l'ordre. Mais comment serait-il permis à l'homme d'être mauvais puisque les dieux sont bons, injuste puisqu'ils sont justes, trompeur puisqu'ils sont loyaux ? C'est un caractère du Rig de ne pas reconnaître de divinités méchantes, de pratiques basses ou nocives. Sans doute les chantres dévouent un ennemi à la colère céleste, mais c'est
LE VÉDISME 115
avec la naïve conviction que cet ennemi est ua impie (1). »
Si on aborde l'étude de l'ancienne théologie morale de l'Inde par les documents bouddhiques, on voit que, dans le Bouddhisme, le péché est regardé comme une désobéissance à la « Loi », considéréecomme impersonnelle et sans relations avec un dieu quel qu'il soit : le rita de Varuna(sous le nom de dharma) est devenu la grande force souveraine, qui fait mûrir les péchés, c'est-à-dire les actes conscients et réfléchis, en fruits de^ouffrance. Cependant les bouddhistes combattent des opinions très répandues autour d'eux, celle-ci notamment qu'on peut commettre un péché sans le savoir, que les péchés du corps sont plus graves que ceux de la pensée, et aussi qu'on peut effacer les péchés par des ablutions, par des bains dans le Grange. Cette conception de la faute inconsciente, de la faute matérielle et semblable à une souillure, est fort ancienne et il y a tout lieu de croire qu'elle est essentielle à la plus vieille civilisation hindoue. Le Rigveda paraît la négliger : la
(1) Barth, Religions, p. 32 et suivantes.
distinction du péché et des autres puissances nocives est suffisamment nette ; cependant il ne se hausse pas au dogme de la faute strictement individuelle et morale, puisqu'on supplie Varuna d*effacer les péchés paternels, les péchés du sommeil : notons que la distraction, Tivresse et la passion du jeu apparaissent comme des atténuations de la responsabilité. — D'autre part, on voit poindre une notion appelée à la plus haute fortune, celle de la « fatigue » pieuse, de la « pénitence » fçrama^ tapas), notion susceptible d'interprétationreligieuse, car on s'impose despénitences pour plaire aux dieux, mais dont les sources profondes sont dans le cercle des représentations animistes, dans une rudimentaire psychologie. Les austérités sont, par elles-mêmes, efficaces; les pénitents sont des saints; ils possèdent des pouvoirs surhumains.