‹ La végétation de la Bretagne: Étudiée dans ses rapports avec l'atmosphère et avec le solChapitre 12 sur 28 · CHAPITRE V · texte numérisé non relu

CHAPITRE V

Le développement de la flore bretonne étudié dans ses rapports avec l'état hygrométrique habituel de l'atmosphère.

L'état habituel de sécheresse où d'humidité de Pair entraine la présence de plantes spéciales ‘et influe, d'un autre côté, sur le développement et la multiplication de certaines autres : plantes hygrophles ou plantes xérophales (x), la Bretagne nous en offre une belle série dont l'examen et le groupement vont noûs servir à délimiter deux zones climatériques secondaires.

A. PRÉSENCE, EN BASSE-BRETAGNE, D'ESPÈCES HYGRO- PHILES. — Ces plantes ne vivent pas la racine ou les crampons dans l’eau : é’est à l’atmosphère qu’elles em-

pruntent l'humidité nécessaire à leur existence.

(x) J'ai fait à la Société botanique de France (cf. Bulletin de 1899, séances de juin, p. 245) un assez long exposé de mes idées relativement au classement des Lichens considérés dans leurs rapports avec le milieu ambiant. Les kydrophiles (Endocarpon complicatum) sont exclusivement aquatiques. Les kygrophiles (grandes Usnées, grandes Stictées bien fertiles) aiment les climats humides et doux (climats insulaires) ; les xérophiles vivent dans un air relativement sec; ce sont les Lichens des plaines aux étés très secs ; enfin, les indifférents \ivent dans un air sec ou humide sans qu'on puisse dire qu'ils soient plus abondants dans l’un des milieux que dans l'autre. Si j'insiste sur cette classification météorologique, c'est qu'elle offre, comme on le verra plus loin, un très grand intérèt au point de vue qui nous occupe.

A) PT des Des,

La saturation de l’air par la vapeur d’eau, saturation pour ainsi dire constante, entraine : 1° la présence d’espèces spéciales ; 2° le développement individuel et collectif d’un certain nombre de plantes.

1° Présence d'espèces spéciales. — Les Hyménophyllées sont tout à fait caractéristiques des climats humides et doux, insulaires. Le Cotentin, le Finistère, l'Écosse, la Terre de Feu, se prêtent admirablement à leur développement.

Notons que les rhizomes de ces plantes hygrophiles ne sont pas submergés. On trouve ces espèces sur des rochers verticaux simplement ombragés ou formant des couloirs, à l'entrée des grottes, plus rarement parmi les mousses au pied des arbres ou dans les bruyères. Transportés hors de la station où ils se rencontrent, les y: menophyllum se flétrissent rapidement et il est possible de les conserver vivants en captivité seulement dans une serre ‘ou sous une cloche dont l'air est saturé de vapeur d’eau. |

En Basse-Bretagne (Finistère, Ouest des Côtes-du- Nord), les Hymenophyllum sont représentés par deux espèces : /1. tunbridgense et H. unilaterale.

La seconde est fort rare ; la première est assez largement répandue dans le Finistère et par conséquent de celles avec lesquelles il faut compter pour appuyer nos recherches. Les conditions où elle se présente à nous, à l’intérieur des terres? — Nous pourrions croire que dans les localités où nous la rencontrons elle ne doit sa fraicheur et son beau développement qu’à Faction de

l'air humide retenu par les futaies ou les rochers qui

RE es

l'abritent ou à l'influence de la vapeur d’eau qui s'élève en buée légère au-dessus des rivières ou des ruisseaux voisins ; mais ces conditions locales ne sufliraient pas à elles seules à favoriser le développement des Hymenophyllum. Ces conditions locales, elles peuvent se retrouver ailleurs, dans des contrées où ces délicates Fougères n'existent cependant pas. Il faut, en outre, cette humidité générale, persistante, conséquence du voisinage de l'Océan et de la Manche. Et où en trouverions-nous une preuve plus évidente, plus matérielle si Von peut s’exprimer ainsi, qu'en examinant ce qui se passe sur la côte Nord de Plougastel (Finistère). Pourquoi, sur cette côte nord de Plougastel, pourquoi dans les taillis voisins du Haut-Linglaz, voit-on cette plante sortir des grottes qui sembleraient son habitat normal et se répandre sur le tapis de mousses qui s'étale en des points absolument découverts? Pourquoi, dans ces conditions exceptionnelles, l’'Hymenophyllum tunbridyense est-il aussi bien développé que dans les profondes forêts qui tapissent cà et là les pentes des montagnes d’Aré? Pourquoi? Tout simplement, parce que sur la côte nord de Plougastel et darïs les bois du Haut-Linglaz elle trouve à l'air libre, en dehors de tout abri, l'atmosphère chargée de vapeur d’eau qui seule peut maintenir la fraicheur de ses frondes et lui permettre de fructifier facilement.

J'insiste sur ce point; il est important : l’on rencontre dans l’Est de la Bretagne un certain nombre de localités (Laillé, Saint-Senoux, Paimpont, etc.), où, à cause de l'existence de grottes et de rochers ombragés on pouvait

espérer de trouver les Hymenophyllum. Toutes les re-

age cherches y ont été et seront vaines et cela parce qu’en Ille-et-Vilaine et dans la partie voisine du Morbihan et des Côtes-du-Nord, l'air n’est pas constamment saturé de cette humidité habituelle qui permet de comparer le climat de la Basse-Bretagne aux climats insulaires.

2 Développement individuel et collectif de certaines espèces végétales. — Sous l'influence d'un air toujours chargé de vapeur d’eau, on voit en Basse-Bretagne un certain nombre de Lichens acquérir des dimensions inconnues dans la plupart des régions où on les a rencontrés. Leur reproduction se trouve le plus souvent, sous celte même influence, largement assurée par l'apparition de nombreuses apothécies, alors que dans d’autres contrées ces espèces sont ordinairement stériles. En second lieu, en même temps que chaque exemplaire acquiert un développement exceptionnel, le nombre des individus se trouve très augmenté ; ces formes assez rares dans le reste de la Bretagne deviennent, dans la région qui possède un semblable climat, si abondantes qu'elles sortent des stations où elles sembleraient devoir étre confinées pour se répandre-en des points plus exposés, mais où, en dépit des apparences, elles trouvent cette atmosphère humide qui leur épargne les variations brusques de la température et qui est un des facteurs de leur développement et de leur multiplication.

Les Lichens muscicoles ou corticicoles dont il va être question ici habitent sur le tronc et les branches des arbres de haute futaie qu’ils cachent sous leurs larges thalles et décorent de leurs touffes dressées ou élégam-

ment pendantes. En Bretagne, le maximum de dévelop-

LÉRRS se

pement de ces espèces se trouve dans 1è Finistère où elles sont, pour la plupart, abondantes et bien fertiles. Dans le reste de la presqu'île bretonne ces espèces sont en partie des raretés qu'il faut chercher assez longtemps dans des localités éloignées où on les trouve rabougries ou stériles. Elles y restent aussi presque toujours cantonnées dans les grandes forêts.

En Finistère, on ne saurait trop le répéter, les choses se passent différemment et l'on voit certaines de ces espèces s'accrocher aux troncs des plus maigres baliveaux des taillis ou des chênes têtards dans les haies et y conserver un aspect aussi luxuriant, y fructifier aussi bien que dans les grandes forêts domaniales.Ces Lichens foliacés et fruticuleux forment une liste assez longue et il s’y joint un certain nombre d’espèces crustacées.

Dans quelle forèt des environs de Rennes pourra- - t-on relever une série de Lichens corticicoles et muscicoles comme la suivante qui donne un apercu de ceux

que l’on observe sur les arbres dans les forêts du Finis-

tères 32 LISTE. —— LIGHENS ARBORICOLES DES FORÊTS DU FiNISTÈRE (1) Usnæa florida (très fertile). Cladonia delicata (fertile). : — dasypoga (fertile). L Nephromium lævigatum (très fertile). — plicata (fertile). Peltigera scutata.

— articulata. < — canina.

— ceratina (très fertile). — horizontalis. Evernia prunastri. | Stictina limbata.

Ramalina calicaris (fertile). —— fuliginosa. — farinacea. . fs — sylratica.

(1) Plusieurs deices espèces sont figurées dans la planche que l'on trouvera à la suite de ce travail.

HS S Dee

Stictina Dufouri. Parmelia Physodes.

— scrobiculata (fertile). Anaptychia leucomela. Sticta pulmonacea (très fertile). — speciosa. — aurala (fertile). Borrera flavicans.

Ricassolia glomulifera (fertile). Caloplaca ferruginea (fertile).

— herbacea (très fertile). Lecanora subfusca (très fertile). Parmelia caperata (fertile). — intumescens (très fertile). — trichotera (fertile). — punicea (irès fertile).

— perlata. F | Biatora quernea (fertile).

— nilgherrensis. — pachycarpa (fertile).

— pilosella (Lerbité). Arthopyrenia epidermidis (très fertile). Parmelia cetrata. = nitida (très fertile).

— tiliacea (fertile). == nitidella (très fertile).

— lævigata. Sphærophoron coralloïides.

— saxatilis (fertile). Calicium hyperellum (très fertile).

— sulcata. Pannaria rubiginosa (très fertile)

— exasperala (fertile). Coccocarpia plumbea (très fertile).

:— subauriféra. Leptogium lacerum.

— pertusa, ‘ at — tremelloides (fertile).

Dans ces forêts du Finistère, les Usnæa ceratina, plicala, dasypoga, articulata, les Sticta pulmonacea, aurata, les Sriclina Dufouri, scrobiculata, les Ricassolia herbacea, glomulifera, les Parmelia pilosella, perlata, le Coccocarpia plumbea, se font particulièrement remarquer par leurs grandes dimensions. L'Usnæa ceratina alteint jusqu'à un mètre de long (à la forêt de Cascadec); le Srictina scrobiculala a été trouvé à la forêt du Cranou, venu à terre il est vrai, avec un thalle de 0",42 de longueur sur on4:der-larreur.!

Mais certaines espèces réputées stériles s’y font aussi remarquer par le nombre de leurs apothécies. Ainsi, un petit échantillon de Stictina serobiculata de la forêt de Coatloc’h portait plus de 400 apothécies. Le grand échantillon précité de la forêt du Cranou en porte près de 200.

Le Parmelia trichotera à été trouvé fertile dans deux

DRE TA localités finisterriennes, au nord d’Elliant et sur la montagne de Locronan.

Le Parmelia pilosella presque partout stérile a été vu fertile par moi à la forêt de Coatloc’h et à la forêt de Laz:

Mais le fait le plus intéressant de tous, c'est la présence d'apothécies assez nombreuses chez le Sricta aurata dans la forêt du Cranou. M

Ce Lichen est réputé par Nylander lui-même « vix fertilis » dans l’Europe occidentale. On n’en avait encore vu qu'une seule apothécie dans -une localité française, à la forèt de Bricquebec, dans le département de la Manche. M. Olivier, professeur à l'École Normale de Quimper, el moi nous en avons trouvé à la forêt du Cranou un certain nombre d'échantillons fertiles et je Pai revu depuis, au même endroit,dans le même état de fructification. Remarquons que le carrefour de Saint-Conval où s’est présenté ce fait intéressant est situé sur l’un des points les plus élevés de Ta forêt, sur la crête de la chaine d’Aré et qu'en ce point l'air est presque constamment chargé de vapeur d’eau. Les nuages, en effet, enveloppent souvent cette localité et les grands arbres y maintiennent toujours de l’humidité.

Ce fait particulier a bien son importance, mais si nous voulons tirer des conclusions des autres faits constatés, nous sommes obligés de rapporter ce développement inusité d’une série de Lichens à la présence dans Pair de la région bas-bretonne d'une grande et constante quantité de vapeur d’eau. Les maîtres de la Lichénologie

moderne, Nylander, M. l'abbé Hue, nous enseignent que

cette influence de l'humidité atmosphérique joue un grand rôle dans le développement des Lichens. Nylander considère ces plantes comme se nourrissant exclusivement par l'air (1); M. l'abbé Hue fait remarquer (2) que leur développement est actif ou leur vitalité endormie selon que l'air qui baigne leur thalle est plus ou moins saturé d'humidité. En Finistère, leur développement doit être, pour ainsi dire, ininterrompu. Ils croissent même parfois avec une grande rapidité comme l’on peut s’en convaincre en examinant les nombreux et beaux échantillons de ces plantes qui ornent l’écorce des platanes bordant la route de Brest à sa sortie de Quimper. On observe là de grands exemplaires de Ramalina fastigiata, Parmelia exasperata, Physcia parietina, etc., et nous avons dans ce cas un excellent criterium du rapide accroissement de ces Lichens puisque les platanes desquament | fréquemment.

Tout nous indique donc qu'il existe dans l’atmosphère, dans l'Ouest de la Bretagne, une proportion presque constante de vapeurd’eau qui vient rafraichir le thalle des Lichens et leur apporter les éléments nécessaires à leur développement. |

Dans l’Est de la Bretagne, nous chercherions en vain des faits analogues. Ce n’est que près des limites de la Normandie, à la forêt: de Fougères, que nous voyons

réapparaitre, à part Séicta aurala, Ricassolia glomulifera,

(1) Cf. W. Nyranper. Lichens du Luxembourg.

(2) Cf. abbé Hue. Les Ramalina à Richard-Mesnil.

PIrcQuENARD. 3

CR

Parmelia pertusa, Lecanora punicea, Leptogium tremelloides etprobablement quelques autres, la série notée ci-dessus. Mais justement à celte région appartiennent d’autres plantes qui rapprochent la flore des environs de Fougères de celle de la Basse-Bretagne. L'ensemble de la flore de cette région restreinte est certainement sous la dépendance des mêmes conditions qui agissent sur la flore lichénologique de la Basse-Bretagne. Et que remarquons nous, en effet, au delà de Fougères, dans le département de la Manche, sinon la présence de nos espèces hygrophiles : les deux Æymenophyllum, Sncta aurata, Stictina Dufouri et d’une autre de nos plantes, Polystichum æmulum (dont la distribution est également sous la dépendance de conditions hypsométriques).

La forêt de Fougères se rattache donc au point de vue botanique à la partie sud de cet autre petit Finistère, à climat sensiblement insulaire qu'est le département de la Manche (1).

On objectera que si l’on trouve peu de Lichens foliacés ou fruticuleux de la listé ci-dessus dans les forêts de la Haute-Bretagne, c’est que les grands arbres y sont mieux entretenus, que l’on prend soin de détruire cette végétation réputée parasite, partant nuisible. Remarquons cependant qu'à défaut des Lichens cités les troncs des arbres de ces forêts sont garnis de Muscinées que certainement le

(1) Cf. abbé Hux.. Lichens de Canisy. Cette publication qui est un étude approfondie de la flore lichénologique du sud-ouest du département de la Manche montre nettement les rapports qui existent entre la flore de ce département et celle du Finistère.

Sp res

grattoir ne touche jamais et qu’il y a là des espèces de Lichens autres que celles vulgaires en Basse-Bretagne : elles y croissent librement autant que le leur permet un chmat déjà continental auprès de celui de la Basse- Bretagne, le climat haut-breton, avec ses hivers où l’humidité alterne avec des froids brusques, vifs, prolongés suivis d’étés très secs, climat où, par suite de la position géographique (je parle bien entendu de la région de l’intérieur), l'air humide, l'influence du Gulf-stream ne sont plus là pour atténuer les changements de température et de saison.

B. PRÉSENCE A L'INTÉRIEUR, EN BASSE - BRETAGNE, D'ESPÈCES MARITIMES. — À côté de ces espèces hygrophiles il en est d’autres qui semblent avoir besoin, pour se développer, de l’air marin. Ces espèces maritimes recherchent les falaises exposées aux embruns qui presque constamment viennent maintenir la fraicheur de leur appareil végétatif et leur permettent d'atteindre

dans les bons endroits de grandes dimensions{1): PAyscia Aquila, Borrera flavicans, Ramalina scopulorum ,

Roccella Phycopsis, Cochlearia danica, sont au nombre des plus caractéristiques. Dans la plupart des régions qui ne possèdent pas à l’intérieur un climat insulaire, ces plantes sont strictement limitées à la région littorale,

l'air trop sec de la région de l’intérieur constituant alors

(x) Crest ainsi que l’on voit sur la côte sud de l'Ile de Groix des ARoccella fuciformis et sur la côte nord de Plougastel, ainsi que dans les Montagnes- Noires, des Ramalina scopulorum très vigoureux et admirablement fructifiés.

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