‹ La Vendée en 1793Chapitre 15 sur 49 · I.A VENDÉE · texte numérisé non relu

I.A VENDÉE

•» On en sentait si bien la nécessité, que les gentilshommes avaient toujours grand soin de traiter d’égal à égal chaque officier paysan (1). » On faisait même, au besoin, de la hiérarchie à rebours, comme dans l’Évangile, où les derniers deviennent les premiers, et lorsqu’une défaite était essuyée par la faute des officiers subalternes, on n’osait pas les punir, comme on eût fait des autres, et l’on préférait la présenter comme une manifestation de la colère divine (2).

Le paysan n’eût pas osé pénétrer dans le salon de son seigneur; mais le soldat vendéen s’assied à la table de son général et veut prendre part à ses conseils (3). 11 se bat par insoumission ; il se bat chez lui pour ne pas aller se battre ailleurs : seulement, il se bat contre la liberté qu’il aime. Aussi, qu’il soit vainqueur ou vaincu, c’est elle qui triomphera.

» Il n’obéit pas à des officiers imposés auxquels une discipline de fer accorde sur lui pleine autorité; il suit librement des chefs qu’il a choisis et dans lesquels il a confiance. CeUx-ci, dans leurs premières proclamations, n’avaient garde d'oublier la formule républicaine : Frères et amis! — Et pendant longtemps les paysans contraignirent ceux qui les commandaient à marcher à pied comme eux. .Aucun signe honorifique ne les distinguait de leurs hommes. Mais, La Rochejaquelin ayant affecté déporter

(1) Madame de La Kocliejaqnelin, p. 54.

(3.) Orétinoati-Joly, t. I, p. ftl.

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sur sa tête, au cou et à la ceinture, des mouchoirs rouges de Gholet, tous les officiers suivirent cette mode, qui contribuait, en leur donnant l’aspect de chefs de bandits, à justifier le nom de brigands, qu’on leur avait donné, et qu'ils adoptèrent euxmêmes.

Les Vendéens éprouvaient pour la nuit une horreur instinctive, et on ne put jamais les amener à se battre dans les ténèbres. Leur courage avait besoin du grand jour. Quand on voulait faire avancer un détachement : « Monsieur un tel va par tel chemin, criait-on, qui veut le suivre? « Arrivés au point d’attaque, les chefs formaient, par le même moyen, les compagnies de leurs officiers. On disait : « Ailes vers tel gros arbre, vers telle maison ! » — Et ils y allaient. Avant l’action, ils récitaient leurs prières, et faisaient le signe de la croix à chaque coup qu’ils tiraient, priant Dieu qu’il dirigeât leurs balles vers la poitrine de quelqu’une de ses créatures. Ils ne l’engageaient jamais avant que les prêtres ne leur eussent donné l’absolution, à tout hasard et en masse (1) : si bien que mourir pendant la bataille leur assurait une place dans le paradis. Quant à faire des patrouilles, à rester placés seuls et isolés en sentinelles, rien ne put jamais les y dé* cider, et les officiers demeuraient chargés de ces détails du service, s’ils tenaient à ce qu’ils fussent faits.

(1) Madame de La Rochejaquelin, p. 179, 288. — Madame de Sapinand, p. 21.

On voit donc qu’en fait cette guerre tournait contre ses auteurs. Les nobles y perdaient leur prestige. et les paysans y faisaient leur apprentissage d’indépendance et de liberté.

L’expédition n’était jamais longue. On apportait du pain pour quatre ou cinq jours : le pain mangé et le coup de main fait, tout s’évanouissait comme par enchantement; ils rentraient cliez eux embrasser leurs femmes et changer de chemises, laissant là les chefs avec quelques déserteurs et étrangers sans famille.

La tactique était des plus simples, et n’exigeait ni une grande science militaire ni un long apprentissage. Chacun, officier ou soldat, était passé maître dès le premier jour. Nous les avons déjà vus à l’œuvre. Se coucher à plat-ventre pour empêcher le canon d q faire du mal , se relever et se précipiter en hurlant sur les canonniers stupéfaits qu’ils assommaient sur leurs pièces : telle était leur manière de procéder. Plus tard, ils se trouvèrent plus embarrassés, lorsque l’armée de Mayence leur fit faire connaissance avec les obus, ces canons qui pétaient deux .fois. Les patriotes ne trouvaient tout d'abord devant eux aucune résistance. On les laissait s’engager dans ce dédale de chemins creux que nous avons décrits : « Yoilà les Bleus !... Egaillez-vous, les gas! » criaient les chefs s’ils les voyaient trop massés et offrant trop de prise à l’artillerie et aux feux de peloton. Et tous de se glisser derrière les haies et de se dissimuler dans les

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genêts. Ils contraignaient leurs adversaires à disséminer leurs forces, puis ils les accablaient à coup sùr et presque sans danger.

Les républicains faisaient-ils des trouées dans les haies, ils ne voyaient rien, rien que des genêts du milieu desquels les Vendéens invisibles les ajustaient à leur aise, les abattant du second coup, s’ils les avaient manqués du premier. Dès qu’ils voyaient les patriotes hésiter sous ces fusillades terribles, ils tombaient dessus à coups de bâton : « Rembarrez-les , les gas ! Rembarrez-les ! » criaient les chefs. Si les soldats perdaient contenance et lâchaient pied, perdus dans ce labyrinthe inextricable, ils y trouvaient la mort. Pour le Vendéen, la retraite était partout; pour le patriote, nulle part. Le soldat n’osait s’élancer à la poursuite de son ennemi, qu’il entendait crier en se perdant dans les taillis : « Vive le roi, quand même! »

Le Vendéen n’avait à s’embarrasser de solde, de vivres , ni de munitions. Le pays lui fournissait tout. Les Bleus, au contraire, devaient traîner après eux toutes leurs ressources. Les convois ne pouvaient se faire que sur des charrettes du pays, qui n’ont pas la voie ordinaire, et encore ne pouvaient-elles tourner que dans les carrefours, souvent éloignés les uns des autres. A grand’peine pouvaient-elles faire trois lieues par jour, de sorte qu’il fallait renoncer à les sauver dans une retraite. Qu’un caisson versât, qu’une charrette s’arrêtât embourbée, 1 armée se voyait fermer toute issue,

et son existence devenait compromise. Vainqueurs, les brigands trouvaient sur le champ de bataille des armes, des munitions , des vivres , des vêtements : vaincus, ils ne laissaient à leurs adversaires que quelques cadavres et des sabots, qu’ils quittaient pour fuir plus vite. Quant à leurs fusils, ils les cachaient au plus épais d’une haie, ou bien ils les brisaient. Leur connaissance parfaite du pays leur permettait de ne se battre que quand et où ils voulaient. Sans se laisser attaquer, ils prenaient toujours l’offensive, quelle que fut leur position, sachant quel était l'entrain irrésistible de leur premier choc. Si c’était dans un lieu quelque peu découvert, ils tournaient et débordaient l'ennemi, ne se présentant jamais à lui par grandes masses, de sorte qu’ils redoutaient peu ses feux de peleton, où l’on tire à peu près au hasard, devant soi et à hauteur d’homme, tandis que leurs fusils chargés de quatre ou cinq balles, ajustés à l’œil, faisaient des ravages terribles dans les rangs épais de leurs adversaires.

Il n’y avait pas d’ordre de bataille, de correspondances , de communications possibles, point de postes couverts, quand un ennemi invisible vous environnait de toutes parts, insaisissable dès que vous étiez en force, et vous harcelant de tous côtés, dès que vous étiez faible. Au moyen des clochers des villages, des moulins placés sur des hauteurs, des arbres les plus élevés, ils avaient établi un système de télégraphie élémentaire qui leur suffisait

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pour connaître la marche de l'ennemi. Les Bleus, au contraire, toujours perdus dans les ehemins creux, trompés par leurs espions, trompés par la population tout entière, dont chaque individu leur était un ennemi, tombant de surprise en surprise, se croyaient toujours trahis, voyaient des trahisons partout, les soldats accusant les officiers, les officiers accusant les généraux, les généraux accusant les représentants en mission auprès d’eux, et ceuxci dénonçant tous les autres.

Ne pouvant rien comprendre aux revers des armes de la République, la Convention sentait sa colère grandir sourdement dans son sein. Comment se décider à diriger sur la Vendée l’armée de réserve, destinée à couvrir Paris? Il eût fallu cependant, dès le principe, de vaillants soldats, éprouvés au feu, inébranlables devant l’ennemi. Au lieu de cela, on envoyait des volontaires, généralement fort braves, et des réquisitionnaires, qui étaient infiniment moins bons. Mais les uns et les autres étaient inexpérimentés, et incapables de supporter les fatigues d’une guerre devant laquelle les plus vieux soldats avaient besoin d’oublier tout ce qu'ils savaient de l’art de la guerre, pour faire un nouvel apprentissage de leur rude métier.

Avant donc de se décider à détourner sur cette contrée ingrate ses meilleures troupes, la Convention songea à se débarrasser en sa faveur de cette lie des ruisseaux de Paris, de ces vagabonds de la grande cité qu’elle enrôla, nu nombre de

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douze mille, en achetant leur courage au prix de cinq cents livres payées en assignats, et qui ne tardèrent pas à conquérir une honteuse célébrité au nom qu’on leur donna, de héros de cinq cents livres : troupe toujours prête à déserter la veille de l’action, à se battre fort mal le jour, à piller fort bien le lendemain. La Convention ne fut pas longtemps avant de reconnaître sa faute : « Ces héros sont des fous ! disaitBarrèreàlatribune, le2fijuillet. Officiers et soldats sont des traîtres! *■ Si encore ils n’avaient fait que trahir! Mais ils déshonoraient la République, et donnaient aux piètres de la Vendée un argument contre la liberté.

Les bandes fanatisées des paysans marchaient donc de succès en succès. Le 17 avril, soixante-cinq grenadiers volontaires de Saumur et quatre-vingtdeux de Montreuil-Bellay reçoivent du général Leygonier l’ordre de défendre le poste de Bois- Grolleau, non loin de Cholet. Ils s’y barricadent, et, pendant deux jours et deux nuits, résistent, quoique sans vivres, à toute l’armée royale, commandée par Cathelineau et Henri de La Rochejaquelin, et ne se résignant à capituler qu’après avoir épuisé leur dernière cartouche.

Jérémie Tribert les commandait. Au moment où il rendait son épée à La Rochejaquelin : « Gardez, monsieur, lui dit celui-ci, les armes dont vous vous êtes servi avec tant de courage. » Ils sont conduits à Cholet, pui3 dans une communauté de bénédictins, à Mortagne. Leurs familles étaient dans

l’anxiété la plus vive, croyant qu’ils avaient été massacrés jusqu’au dernier, lorsque le 1 er mai deux d’entre eux, Huguet et Fremery, se présentent devant la commission , à Doué , pour traiter de l’échange des prisonniers. Ils' avaient donné leur parole de revenir reprendre leurs fers, si la proposition était repoussée.

Leygonier écrit vainement au ministre de la guerre ainsi qu’au président de la Convention. L’échange ne peut être fait, et le 12 mai, Huguet et Fremery, après avoir chargé la commission d’adresser leurs adieux à leurs familles et à leurs amis, retournèrent, sans murmurer contre leur patrie, partager le sort de leurs compagnons captifs (1).

Ils devaient cependant croire qu’ils allaient audevant de la mort. A Chantonnay, les rebelles fusillèrent trois cents prisonniers, parmi lesquels se trouvaient plusieurs prêtres constitutionnels (2). Forcé d’évacuer Bressuire, Quétineau s’était replié sur Thouars (4 mai], qui tomba sous les efforts de Cathelineau, Lescure, Delbée, Bonchamps et La Roehejaquelin. Quétineau s’était rendu à discrétion. On se rappelle qu’au début de l’insurrection, et à Bressuire même, il avait tenu Lescure à la sienne, et l’avait traité avec les plus grands égards. Lescure lui rendit la pareille, le laissa prisonnier sur parole, et le pressa d’entrer dans leurs rangs avec le même grade, lui montrant dans le lointain

(1) Savary, 1. 1, p. 203-206.

( 2 ) Madame de Sapinaud, p. 48-54.

la guillotine, qui déjà se dressait pour les généraux malheureux. Quétineau refusa, et fut demander des juges, qui l'envoyèrent à la mort.

A Thouars, un nouvel acteur entre en scène. Je veux parler de l’abbé Guyot de Folleville, .honteux pantin dont Bernier et Jaguault font mouvoir les fils. Ci-devant prêtre à Dol, il avait d’abord prêté serment à la constitution, puis s’était rétracté, et était allé chercher un refuge à Poitiers, chez les religieuses, qui le reçurent comme un martyr de la bonne cause, et le dissimulèrent à tous les regards. Il fut découvert à la fin, et requis pour marcher dans les rangs de la garde nationale contre les insurgés du bas Poitou. Venu pour défendre Thouars?, il se tint caché pendant le combat, ot lorsqu’il se vit arrêté de nouveau, il se fit conduire devant le moine Jaguault, qui, devinant quel effet produirait sur ces populations fanatisées la présence d'un évêque, lui souffla un rôle au-dessous duquel il resta sans cesse.

Folleville donc persuada au camp royaliste « à l’aide de certains pieux mensonges (1) » qu’il était évêque d’Àgra in partibiis infidelium, que la cour de Rome, pendant les vacances des sièges épiscopaux de France, lui avait donné plein pouvoir pour gouverner les diocèses. Il prit pour grand vicaire un de ses anciens condisciples de séminaire, l’abbé Mongazon, esprit délié, qui put se faire le complice

(1) Orétiuenu-Joly, t. ], p. 140,

d’une habile superoherie , mais qui n’était pas homme à 6e laisser abuser par des ru-ses aussi grossièros. Une fois accepté comme évêque, Folleville officia pontiflcalement, et donna les ordres à plusieurs jeunes gens qui se trouvaient en état de recevoir la prêtrise (1).

Certes, pour oser monter une aussi indigne comédie et pour se jouer ainsi des rites les plus saints de la religion, il fallait être bien assuré de la crédulité complaisante ou aveugle des Vendéens. Mais on devait tirer un si grand parti de la présence au camp de cet intrigant sans caractère, pour réchauffer le fanatisme défaillant aux jours do la défaite, qno cela valait la peine de risquer quelque chose. On savait, d’ailleurs, quo l'on pouvait compter sur la foi robuste delà population sur l’esprit de laquelle on voulait agir. Un avait fait cacher pendant quelque temps trois prêtres : puis, leur ayant lié un fil autour du cou pour simuler la décollation, on les leur avait présentés comme étant ressuscités. Ce miracle n’avait pas rencontré d'incrédules. Euxmêmes avaient cru longtemps que ceux d’entre eux qui tomberaient frappés en défendant la bonne cause, ressusciteraient d’entre les morts au bout

de trois jours (2).

(1) L’abbé Bernier, Histoire du ro//rV/e de lienupréau, p. 149. — Madame de Papinatid, p. 55. — Madame de La Rochejaquelin, p. 175.— De Beauplminp, t. I, p. lfiti. — Crétineau-Joly, t. J, p. 141.

(2) Turreau, Mémoire*, p. Ofi. — Mercier du Rocher, Mémuiref mt*-, p. 135,

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