‹ La Vendée en 1793Chapitre 3 sur 49 · CHAPITRE II · texte numérisé non relu

CHAPITRE II

LES HISTORIENS ROYALISTES. — CAUSES DE L’iNSURRECTION. — LA ROUERIE. — PREMIÈRES INTRIGUES DES NOBLES. — SOURDES MENÉES DU CLERGÉ. — LES INSERMENTÉS. — LE «LERCÉ CONSTI- TUTIONNEL. — LES INTRUS. — LE PAYSAN TOUSSÉ A LA RÉVOLTE. — ROLE. ÉTRANGE DES FEMMES. — LIGUE DE LA NOBLESSE ET. DH CLERGÉ. — PREMIÈRES AGRESSIONS. — LONGUE PATIENCE DE LA CONVENTION. — CONSPIRATIONS PARTOUT. — L’EUROPE COALISÉE CONTRE LA FRANCE.

Certes, s’il est un fléau qu’il faille redouter avant tous les autres, un crime qu’il faille flétrir de toute l’énergie de son cœur, c’est la guerre’ civile, et ce n’est pas sans un douloureux étonnement que l’on en l'encontre l’apologie sous la plume des historiens royalistes.

« Honneur à la nation française qui, dans l'écroulement de ses antiques institutions, a eu sa guerro intestine! » dit M. de Beauohanip à la première page de son livre.

« Gloire à eux!... Gloire à eux!... « s’écrie le lyrique M. Crétinéau-Joly à la dernière page de son premier volume.

« Parmi les gloires que notre belle patrie invoque à bon droit pour couvrir la honte de son asservissement momentané à l’absurde et atroce gouvernement des Jacobins, il n’en est point de plus pure ni de plus solide que la lutte de la Vendée contre ses odieux tyrans (1). »

C’est en 1853 que M. l’abbé Bernier écrit ces lignes où débordent cee grossières injures que Pon s’étonne de rencontrer si fréquentés sous la plume' des hommes do paix et de charité. 3Iais pour ne pas succomber dans cette tâche ingrate autant qu’hnpossible, de glorifier la plus coupable des Jacqueries, et la plus riche ch forfaits de tout genre, il faut voir quelles incroyables mutilations ils font subir à la vérité, quelles assertions inouïes ils mettent en avant, contredites à chaque pas par oux-mémes.

Ainsi, pour eux, la Vendée est toute la France, et c’est sur les quatre-vingt-cinq autres départements que doit retomber la responsabilité de l’agression. Depuis la première jusqu’à la dernière page /de son livre, M. Crét ineau-Joly nous représente les guerres «-vraiment nationales « que soutinrent les paysans « animés par la passion do la liberté». De sorte qu'apparemment les grands principes de 1789 sont Je despotisme, puisque la royauté absolue et le régime du -bon plaisir sont la

( 1 ) II. Bernier, Histoire ilu rnlléye de Ueauprenu, np. Revue de V Anjou, p. 108 .

liberté. Surtout les historiens royalistes ont avancé et soutenu ardemment cette double thèse : que l’insurrection, toute spontanée de la part des paysans et provoquée surtout par le décret du 24 février 1793 qui ordonnait la levée de trois cent, mille Jiommes, n’avait jamais été excitée par le clergé et par la noblesse, les nobles n’ayant fait qi*e céder à la pression de leurs sujets en se mettant à leur tête (1) , et que, tout au moins jusqu’au passage de la Loire au 18 octobre 1793, les Vendéens n’avaient point conspiré avec l’étranger, qu’ils n’âvaient jamais eu de rapports avec les Prussiens qui envahissaient la France, qu’enfin ils n’avaient aucunement demandé ni reçu de secours de l’Angleterre, « accusation dont la fausseté est matériellement démontrée (2) », disent-ils.

« Le 12 mars 1793, quand le vase déborda, quand la Vendée conçut spontanément la grande pensée de repousser la violence par la violence, les prêtres

. (1) * S’il est aujourd’hui une vérité démontrée à tout homme

sérieux, une vérité qu'il faut cependant redire pour condamner nu silence les préjugés mis en circulation révolutionnaire, c’est évidemment celle-ci. Ce ne sont pas les prêtres, ce ne sont pas les nobles qui firent la Vendée ce qu’ello a été.

« La Vendée est devenue militaire sans eux, olle les a entraînés sur ses glorieuses traces. Ils l’ont courageusement suivie. » Cretineau-.Joly, t. I, p. 44.

Voir aussi II. Bernier, loc. cil., p. 107. — De Beauchamp, t. I, Préface, p. xxx; p. 18, 20... Madame de La îtochejaquelin, Ptiisim.

(2) Crétineau-Joly, t. I, p. 205.

3 J ' LA VEMDKE

sanctifièrent un mouvement qu'ils n'avaient pas excité (1). »

C’est dans M. Crétineau-Joly lui-même, et dans M. de Beauchamp, c’est dans les Mémoires de mesdames de La Rochejaquelin, de Bonchamps et de Scépeaux que nous allons trouver à chaque page la preuve du contraire. Ils vont nous montrer les nobles et les prêtres suivant d’un œil ardent les progrès des Prussiens sur le Rhin, travaillant depuis plus de trois années à remplir le vase jusqu’à ce qu’il déborde, excitant une insurrection qui n’eût point eu lieu sans eux et qu’ils prolongèrent malgré les paysans, et recevant enfin l’or et les arnjes de l’Angleterre, dont ils appellent les bataillons sur le sol sacré de la patrie. Quant à la violence dont parle l’auteur, il s’agit de la levée légale des conscrits que chaque année la France appelle sous les drapeaux.

» De même que le clergé, continue M. Crétineau- Joly, la royauté et la qpblesse ne furent point les promoteurs de cette insurrection. »

Ceci est écrit à la page 48. Puis à la page 49. :

« Les paysans recevaient des gentilshommes et de leur famille^des avantages qu’ils leur rendaient en déférence; mais ils ne s’insurgèrent point lorsqu'ils cherchèrent à les entraîner à leur suite. »

« En 1192, lorsque sur tous les points à la fois l’avenir se chargeait de nuages, les gentilshommes

(1) Crétineau-Joly, t. I, p. 48,

de l'Ouest comprirent qu’il était de leur intérêt et de celui de la royauté, gravement compromise, de se réunir contre l’ennemi commun, de faire corps, et d'appeler autour d'eux les paysans. Ils croyaient que la fidélité dè ces derniers ne pouvait faire défaut à leurs espérances.

« La confédération poitevine se forma. Le marquis de La Rouerie en était l’âme, le prince de Talmont s’eo. montra le brillant promoteur. Cette confédération, ayant dans son sein tousles gentilshommes qui pouvaient .utilement s’opposer aux usurpations de la démagogie, s’était étendue du Morbihan, où elle avait pris naissance, en Anjou et en Poitou, où tout faisait présumer qu’elle ne serait ' • pas sans résultat (1)... «

« Des gentilshommes, dit-il encore à quelques pages de là, .voyant de plus loin les événements qui . se préparaient, cherchent, au nom de la religion avilie êt de la noblesse persécutée, à mettre à profit l’ascendant qu'ils exercent sur les paysans. Les paysans résistent : au fond de leur caractère, il y a un levain de-timidité et de défiance (2). «

Nous allons dire jusqu’où alla l'insistance des deux ordres privilégiés pour triompher de la résistance des paysans.

Indifférente à des événements qu’elle ignorait et dont elle n’eut pu comprendre les causes ni la

(1) Crétincau-Joly, t. I, p. 52.

(2) td , j». 107.

portée, la Vendée eût laissé passer une révolution dont, je ne saurais me lasser do le .répéter, les classes agricoles surtout devaient recueillir les bénéfices. Mais deux hommes, deux nobles, La Rouerie en Bretagne et en Vendée’, etPuisayedans le Maine, vinrent réunir en faisceau tous les éléments de i’ésistanco qu'offraient la noblesse et le clergé de ces contrées arriérées, et soulevèrent le pays contre les tendances émancipatrices de L’Assemblée nationale.

Officier dans les gardes françaises, le marquis Armand Tuffin de La Rouërie fut d’abord un frondeur du gouvernement monarchique, et signala sa .jeunesse par le scandale de ses désordres et de ses dissipations. Après avoir fait d’inutiles efforts pour épouser la Beaumesnil, actrice célèbre de l’Opéra, il se battit en duel avec le duc de Bourbon-Busset, son rival préféré. La publicité d.e ces aventures galantes ayant excité le mécontentement du roi, il s’empoisonna, fut sauvé par les soins de ses amis, et bien persuadé qu’il no pouvait réussir ni à vivre heureux ni à mourir, il se jeta à la Trappe.

Le bruit de la guerre d’émancipation de l’Amérique vint l’arracher à sa retraite ; il partit sous les ordres do Rochambeau, et se distingua sous le nom du colonel Armand. De retour en France, ■■et tout plein des enivrantes idées de liberté grandies dans son Ame- sur cette terre, généreuse do l’Amérique, il déploya une nouvelle énergie dans son opposition contre la cour, et fut l’un des chain-

Iîn n*J3

pions de la noblesse et des parlements en lutte contre la royauté.

« Avide «|de révolutions, il vit d’abord avec joie celle de 89. Mais bientôt, mécontent de n'y point figurer à son gré, il s’indigna de voir la noblesse bretonne succomber sans appui sous une majorité plébéienne (1). »

Tels étaient les antécédents, telles étaient les convictions de ce futur soiitien du trône et de l’autel, de celui qui allait appeler tant de désastres sur cinq ou six provinces du royaume, et qui sut couvrir neuf évéchés d’un réseau de conspirations.

Il se mit en rapport avec toute la noblesse du pays, et trouva un puissant auxiliaire dans le père d’une femme justement célèbre (2), dans le baron de Lézardière, qui, par son intelligence. et son instruction, fut une exception dans son parti, et qui sut organiser sourdement en Poitou des compagnies royales dont les chefs se firent habilement nommer au commandement des gardes nationales, aussitôt qu’elles furent organisées.

Avant même que la nouvelle de la convocation des états généraux fût connue dans la province, quelques habitants de Fontenay, la ville la plus populeuse de la Vendée, avaient, le 27 décembre 1788, présenté au corps de la cité un Mémoire dans

(1) De Betmcliump, 1. 1, p. 47.

(2) Matie - Pauline de Lézardière, auteur d’un très-remar-

quable ouvrage intitulé : Théorie des Lois politiques <l» là monarchie français». *

lequel on l’invitait à unir ses efforts à ceux des autres villes de la province pour obtenir des états sur le modèle de ceux du Dauphiné;

« Que l’on fasse rentrer dans le néant, d’où il n'aurait jamais dù sortir, y disait-on, ce code de lois fiscales, vrai fléau de l’humanité, qui, en créant des crimes d’un nouveau genre, inconnus dans l’ordre de la nature, décerne contre le malheureux qui veut se soustraire à l’impôt qui l’accable la peine destinée au malfaiteur qui a troublé l’ordre de la société (1). **

L’appel est entendu, et le lendemain, 28, Luçon, les Sables-d’Olonne, ThouarsetChâtillon adhèrent à cette demande. Dans toutes les villes delà Vendée, la bourgeoisie, la classe relativement intelligente, attendait donc pt appelait de ses vœux la Révolution, contre laquelle les ordres privilégiés allaient déchaîner la classe inintelligente des campagnes.

La noblesse s’émeut; elle se réunit à Fontenay le 28 janvier 1189, et le 10 et le 11 février, deux cent cinquante nobles adressèrent au roi une protestation contre la tenue des états généraux.

Cependant les événements marchaient, en dépit de ces impuissantes manifestations. Il fallait songer à rédiger le cahier de la noblesse, et le baron de Lézardière fut chargé de ce soin. Il se montra trèslargement libéral dans ce travail; mais le tiers état

ayant dépassé dans ses demandes ce qui était pour

(1) Benj. Fillon, Histoire de Fontenay, t. I, p. 333.

lui la limite des besoins actuels, il recula et fit de son château de la Proutière le rendez-vous des mécontents, qui ne tardèrent pas à devenir des conspirateurs.

Bientôt les princes et les nobles, émigrés auprès des cours étrangères , pressèrent l’ennemi de marcher contre leur patrie. L’Angleterre, la Prusse, l’Autriche, l’Espagne, la Russie les voyaient mendier leur concours, et Turin, Fribourg, Coblentz,

La Haye, Londres, Jersey étaient autant de foyers ardents de contre-révolution.

Lorsque la trame fut bien ourdie, La Rouëric fut à Coblentz présenter le plan de sa grande con-' fédération nobiliaire au comte d’Artois, ce nouvel Henri IV promis à tous les révoltés de la France.

Les deux frères du roi le signèrent le 5 décembre 1791 . « L’origine de l*influence anglaise en Bretagne remonte à cette époque (1). » Les munitions de guerre étaient amassées-à Jersey et à Guernesey ; des comités insurrectionnels étaient organisés a Saint-Malo, Rennes, Dol , Fougères, disposant des millions do Londres et, de Saint-Pétersbourg, « pour séduire les milices nationales et les troupes de ligne ». Le but avoué fut « le retour de la monarchie dans toute sa pureté (2) ».

Ils devaient glisser des agents royalistes dans toutes les administrations. « Il fut arrêté qu’en

(1) De Beanchamp, t. I, p. 50.

3à LA VEN DK E

sacrifiant une année de son revenu, on obtiendrait - un sauf-conduit, tant pour soi que pour ses propriétés, dans tout le cours de ki guerre civile, et que dès lors on serait autorisé à se joindre en apparence aux révolutionnaires. Les associés qui jouissaient de ce privilège étaient invités à se marier avec les

autorités constituées (1). « '

C’est M. de Beauchamp qui nous dévoile les intrigues de cette curieuse conspiration par Souscription, avec prime d’assurance contre les risques de la guerre civile. Prenons acte de tous ces aveux, gravons dans notre esprit le souvenir de ces trahisons si habilement ourdies, et nous comprendrons que la Convention n’était pas frappée de délire

quand elle entendait sonner dans toutes les poches l’or de Pitt et d« Cobourg , quand elle accusait les royalistes, quand elle arrêtait les suspects, quand . elle croyait voir partout des contre-révolutionnaires et des traîtres. Avant d'incriminer, et de maudire les moyens désespérés auxquels elle fut contrainte d’avoir recours pour sauver la Révolution, ne perdons pas de vue par quels moyens elle fut attaquée. x

Voici dans quels termes étaient rédigés les pouvoirs qui furent remis à La Rouerie ':

« Les princes, frères du roi, informés de la position où se trouvent, en Bretagne, les citoyens de- . meürés fidèles à la religion et au roi, exhortent le

(1) Be Beauchamp, 1. 1, p. 50;

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marquis de La Rouerie à continuer d’entretenir ces bons sentiments, à les confirmer de plus en plus et à attendre arec confiance le moment Oii l'action 'prochaine des forces extérieures offrira aux bons Français la possibilité de manifester ouvertement leur loyauté' et leur courage. Les princes feront paraître incessamment un manifeste qui fera connaître que leurs vœux ne tendent qu’au rétablissement de l’ordre, et annoncer l’esprit d’équité qui dirige toutes leurs démarches. Ce manifeste, soutenu par les armées des puissances confédérées, sera tel qu’il puisse éclairer la nation sur ses véritables intérêts, dissiper les fausses inquiétudes qu’on Ini a imprimées, la rassurer contre la crainte d’être surchargée d’impôts ou privée d’une liberté légitime ;,mais en même temps il présentera tôut ce qu'ont à craindre les factieux révoltés contre le

gouvernement paternel d’un roi dont ils ont indi-

- ♦ gnement méconnu la bonté , et il fera trembler les

plus audacieux, en leur faisant voir la vengeance

due à leurs forfaits suspendue sur leurs têtes.

« La prudence dont jusqu’à présent le marquis de La Rouerie nous a donné des preuves nous persuade qu’il évitera toute explosion prématurée; mais si la violence d’une secte sanguinaire attentait à la vie et aux propriétés des citoyens, nous autorisons M. de la Rouerie à repousser, en ce cas, la force par la force ; et nous ordonnons à tous Français fidèles de lui prêter assistance, de seconder son zèle, de l’aider de tout leur pouvoir, nous

reposant entièrement pour les moyens d'exécution sur la sagesse et la modération dudit marquis de la Rouërie..

« A Coblentz, le 15 juin 1792.

« Signé : Loois-Stanislas-Xaviee.

« Charles-Philippe. »

. Muni de ces pouvoirs, qui l’autorisaient si clairement à soulever les populations et à provoquer les Jacqueries, et fort de l’approbation des deux frères de Louis XVI , La Rouërie continua d’entretenir l’ardeur de la noblesse de ces contrées. « Une femme le secondait puissamment. Thérèse de Moélien, de Fougères, jeune, belle, courageuse, attachée à son chef par les liens du sang et de l’amour, parcourait avec lai les campagnes;, elle portait, cousus dans ses habits d’amazone, les pouvoirs donnés à La Rouërie par le comte d’Artois et lui gagnait partout des partisans. Dans leurs courses hardies, ces deux amants , qui n’avaient (ju’une même ùme et une même existence, partageaient les mêmes dangers (1). »

Les nobles, à leur tour, travaillaient l’esprit des paysans. « Ignorant et crédule, le Vendéen est doué cependant d’une certaine mobilité d’imagination qui le rend propre à recevoir les impressions fortes... Un assemblage inconcevable de défiance

(1) De Beancliamp, t. I, p. 51.

et de crédulité, un attachement invincible aux anciennes habitudes, un entier asservissement aux superstitions, une résignation mystique, voilà les mobiles, dont la politique s’est habilenfent, servie pour le précipiter dans la guerre civile.

« La Révolution se déclare : les royalistes avaient besoin d'un théâtre où leurs opérations militaires fussent à l’abri de là vigilance républicaine, et ils choisirent le Bocage de la Vendée...

«Le prince de Talmont commandait dans la Mayenne ; dans l’Avranchin , le marquis de. Saint- Gilles; Lahaie-Saint-Hilaire, entre Dol et Rennes; Duboisguy, à Fougères ; La Bourdonnais, de Silz et de Lantivy, dans le Morbihan; vers l'embouchure de la Vilaine, les Dubernard et Caradeuc; Palierne et Laberillais, dans le pays Nantais ; 'Dubeaubril-Dumoland, près Montfort ; le baron Dampherné, au Finistère, et Charles Boishardy, dans les Côtes du-Nord. Chaque chef d’arrondissement avait sous lui des chefs secondaires , chargés d’organiser militairement les cantons qui leur étaient confiés (1). »

Tous ces détails, toutes ces contradictions se retrouvent chez M. Crétineau-Joly. Nous en avons déjà relevé beaucoup, nous en pourrions relever bien plus encore.

« Les nobles, dit-il, se servaient de leur influence

(lj De Beauchainp, t. I, p. 25, 27, 53. Voir aussi Crétineau-Joly, t. III, p. 5(5. %

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pour inspirer au paysan l’horreur de la Révolution, Ils tentaient de les amener par la crainte ou par les promesses à une levée de- boucliers, qui, dans leurs prévisions, devait sauver le trône; mais, malgré l’activité de lours démarches, malgré la juste considération dont ils étaient entourés, ils no purent jamais faire réussir le plan que La Rouerie avait si habilement tracé (1). »

Voilà tout l’esprit de la guerre de la Vendée dévoiléi Habemus conjitentem rèum ! Les nobles conspirent,. et, par promesses ou par menaces, poussent le paysan en avant. Celui-ci refuse, parce qu’il sent ^instinctivement qu’on le trompe et rpie la cause qu’on veut lui fqire défendre n’est pas la sienne.

Voyons maintenant quel auxiliaire vint au secours de la noblesse, et sut réussir là où elle avait échoué.

Nous avons dit que le paysan vendéen aimait et. redoutait à la fois ses prêtres, qui avaient sur lui toute et entière puissance. La Révolution ellemême, en supprimant la dime, les avait réconciliés en anéantissant de ses propres mains ce qui, partout où quelques rudiments d’intelligence ou quelques instincts d’indépendance avaient su pénétrer, les avait faits ennemis. Mais la Révolution ne p’é-

(1) Crétineau-Joly, t. I, p. 52.

Et à la page suivante :

. « Ce que les nobles désespéraient de mener à bien se réalisa

au premier cri de guerre poussé par un paysan nommé Jacques Catliqlineau, »

tait pas arrêtée là. Elle avait arraché au clergé ses propriétés mêmes, pour réduire le prêtre à la simple condition de fonctionnaire salarié. Je ne rappellerai pas les brillantes luttes oratoires du cardinal Maury et de Mirabeau : le résultat seul importe ici, et l’on peut conjecturer que ceux qui ont fait vœu de pauvreté n’accapareront plus désormais la meilleure partie du territoire de la France.

%Les positions parasites n’étaient pas plus sacrées pour elle que les possessions usurpées. Dans le premier tiers du quatorzième siècle, le pape Jean XXII avait introduit en France le droit d’annates, en vertu duquel il s’attribuait le revenu d’un an de tous les évêchés, cures, prébendes, abbayes et bénéfices vacants pour cause de mort des titulaires, ou même par suite d’un simple changement de résidence. Pour rendre ce droit aussi fructueux que possible, il avait multiplié les offices canoniques, taillant trois évêchés dans celui de Poitiers et cinq dans celui de Toulouse. Dès qu’un évêque mourait dans un des sièges les plus importants, il appelait à le remplir, après l’avoir laissé quelque temps en vacance, un évêque de l’ordre immédiatement inférieur, et, grâce à ce procédé ingénieux, il ne mourait pas un prélat en France que Jean n’en déplaçât sept ou huit. Ainsi tous les immenses revenus ecclésiastiques du royaume allaient à Rome.

L’Assemblée nationale, pour réaliser sur tous les points l’unité de la France, avait voulu que les

divisions diocésaines correspondissent aux divisions administratives, et qu’il n’y eût plus qu'un seul évêque par département. C’était, au fond, un grand bienfait. Mais on ne touche pas impunément à l’immobilisme clérical.. Les prêtres timorés voyaient dans cette sage réforme une atteinte portée à la discipline ainsi qu’aux droits ecclésiastiques. Les pré- Jats dépossédés, ceux qui perdaient de l’importance, en perdant du territoire poussaient de furieux cris; ceux qui en gagrlaient les laissaient crier, et de tout cela il résultait un grand bruit.

Évêques et curés devaient être nommés par le peuple, comme aux premiers siècles de l’Église, et, assimilés à tous les autres fonctionnaires, ils devaient prêter le serment civique à la nation, à la loi et au roi. On voulait, en un mot, dissoudre l’armée de Rome, en faisant rentrer tous les prêtres dans les rangs des citoyens. Le roi commandait l’obéissance, mais le pape ordonnait la révolte, sauf plus tard à accepter du premier consul de la République ce qu’il refusait du roi Très-Chrétien. — F sempre lene.

Il est d’ailleurs permis de penser que le clergé inférieur, qui est le peuple aussi, et qui soufTrait étrangement de la morgue, de la tyrannie, des privilèges et du luxe ruineux du haut clergé, eut accueilli volontiers une révolution qui se donnait pour mission de faire passer dans lè domaine des faits la sublime formule de l’Évangile : Liberté, Égalité, Fraternité, et qui venait, suivant la pro-

messe divine, niveler en abaissant les forts et en . exaltant les fâibles (1). Aussi étaient-ils à l’origine sourdement révolutionnaires. N’avait-on pas vu, le 5 mai, à la réunion des états généraux, à Versailles, quatre curés du Poitou passer au tiers état en disant :

« Nous venons, précédés par le flambeau de la raison, conduits par l’amour du bien public, nous placera côté de nos concitoyens, de nos frères! Nous accourons à la voix de la patrie qui nous presse de rétablir entre les ordres la concorde et l’harmonie, d'où dépend le salut de l’État (2). »

Ils eussent combattu tous pour la cause sainte de l’Égalité et de la Liberté, pour cette Révolution qui's’avançait « les mains pleines de bienfaits suborneurs (3) » , si l’on eût ménagé certains accommodements, si l’opiniâtreté voltairienne, si le. philosophisme étroit de la bourgeoisie ne fut venu tout gâter.

L’évéque de Tréguier le premier, donna le signal de la résistance, et, avec une virulence qui rappelle l’archevêque’ de Reims tonnant, au douzième. siècle, contre les exécrables communes, lança le manifeste de la guerre civile (14 octobre 1790),

« ét représenta, dans un mandement, la révolution

(1) Déposait potentes de sede, et exaltavit humiles.

Esurientes implevit bonis, et dipites dimisit inanes.

Cantique de la Vierge.

(2) Benj. Fillon, t. I, p. 336.

(3) Crétineau-.Toly, t. III, p. 29,

qui s'opérait comme la subversion de tout ordre, la tolérance comme une impiété, la liberté comme une révolte, et l’égalité comme une monstrueuse chimère. Il exhorta les prêtres il détromper le peuple...

« Les ecclésiastiques... montraient une persévérance imperturbable à aigrir les consciences, à signaler les excès des novateurs...

« L’Assemblée nationale aurait voulu réduire le clergé à la simplicité de l’Evangile, et le ramener, dans le dix-huitième siècle, à la primitive Eglise : tentative insensée qui décida la résistance. On vit alors un prélat ambitieux, Boisgelin, archevêque d’Aix," rallier cent quarante évêques, et donner ùt leur coalition tous les caractères que la théologie la plus accréditée présente comme une décision dé foi obligatoire pour toutes lès consciences. À cette résistance imprévue, l’Assemblée nationale opposa son décret du 27 novembre 1790, qui astreignit le clergé à la prestation d’un serment civique et constitutionnel.(l). »

Ainsi, mise en demeure de se défendre, la Révolution n’oppose encore qu’un décret à une coalition illégale. Elle attendra d'être provoquée à des mesures plus sévères par une révolte plus accentuée.

Ce fut le Morbihan « qui fit voir qu’il avait mérité l’initiative de l’insurrection royale. La reli-

^1) De Beauclmmp, t. I, p, 31, 32, • 1

gion servit (le prétexte ou de motif. Amelot, évêque de Vannes, prélat (l’un caractère irrésolu, se décida, à l’instigation de ses vicaires, au refus du serment, qu’il é^ait sur le point de prêter (1) ».

Aussitôt les paysans des communes voisines se soulèvent pour accourir au secours du clergé (7 février 1790), et marchent sur Vannes au nombre de trois ou quatre mille. Repoussés par la garnison de Lorient, on n’eut pas de peine à leur persuader que ces dragons habillés do drap rouge étaient de véritables dragons de l’enfor, et que tous les patriotes étaient des suppôts dë Satan (2).

Partout la résistance du clergé amenait des scènes de violence. Le 1®' mai 1790, le jour de l’élection de l’évêque de Saint-Christophe-du-Ligneron, une révolte sanglante avait eu lieu (3). Bientôt, à Vannes, il avait fallu songer à remplacer le successeur d’Amelot, le nouvel évêque, JL do Mercy, connu par son hostilité aux principes do 89. Le 21 juin 1790, le peuple, soulevé par lui, s’opposa violemment à l’installation de son remplaçant. « M. de Mercy fit, le 28, une protestation qui provoqua des conséquences si graves, que le tribunal du district de Fontenay fut contraint de le décréter d’accusation avec Brumant de Beauregard , l’abbé Herbert, et plusieurs autres, sous la prévention de pousser à la révolte, çl’écripe des lettres

(1) De Beauclmrnp, 1. 1, p. 26.

(2) Id.,p. 33.

(3) B, Fillon, t. I, p. 356.

anonymes, d’expédier des modèles de procès-verbaux, et d’entretenir des correspondances clandestines tendant à corrompre le peuple. L’amnistie du 15 septembre vint fort à propos détourner de leurs têtes le châtiment qu’ils avaient mérité (1).

On le voit, la Révolution hésite à frapper, et pardonne aussi longtemps qu’elle le peut.

Tandis que la Vendée jetait ainsi tous ses regards en arrière, à ses côtés l’antique Bretagne elle-même se mettait en marche, et luttait victorieusement contre les intrigues cléricales et nobiliaires qui cherchaient à l’enlacer. Dans cette même année 1*790, la jeunesse bretonne et angevine forma à Pontivy une confédération générale que présidait un jeune légiste qui, depuis 1787, occupait â Rennes les fonctions de prévôt de l’école de droit.

L’énergie et les talents qu’il déploya dans ce poste difficile et dangereux le firent nommer, en 1792, chef du premier bataillon de volontaires qui s’organisa dans le Morbihan. Après une année de service, en 1793, il était général de brigade des armées de la République.

Ce jeune homme, qui faisait si rapidement son chemin, s’appelait Jean-Victor Moreau, le futur vainqueur de Hohenlinden.

Il faut se rappeler qu’à l’origine' |la Révolution avait eu contre elle non-seulement la noblesse et le

(I) B. Fillon, t. I, p. 352,

clergé, mais encore l’aristocratie du tiers état, la haute, bourgeoisie, la magistrature. Les Parlements, on le sait, s’étaient opposés de toutes leurs forces à ce qu’on appelait alors « les envahissements de la cour, » c’est-à-dire à ces réformes devenues urgentes que Louis XYI eût pacifiquement accomplies, s’il eût eu la force de garder Turgot pour ministre, de réduire au silence et de chasser loirrde ses conseils ses deux frères et leur funeste entourage. ,

Le 5 mai 1788, le Parlement de Rennes avait solennellement protesté, toutes chambres assemblées, « contre toute loi nouvelle qui pourrait porter atteinte aux lois constitutives du royaume, aux droits de la nation française en général , aux droits, franchises et libertés de la province de Bretagne en particulier, et proteste ladite cour contre toute atteinte qui pourrait être portée aux droits de la magistrature,, essentiellement liés aux lois de la nation ».

La noblesse de la province, le clergé, par l’organe de l’évêque de Rennes, Barrau de Girac, le chapitre, la faculté de droit, l’ordre des avocats, tous les corps constitués enfin protestent à leur tour, et agitent sous main la populace, toujours facile à égarer. v .

Pour résister à ces tendances rétrogrades, et dirigés par leur prévôt, qu’ils avaient surnommé le général du Parlement, et qui préludait par la guerre des rues à des triomphes plus retentissants, lès

élèves en droit de Rennes se livraient à une propagande bien différente, et éclairaient le peuple sur ses véritables intérêts. « Le Parlement avait plaidé pour ses’propres privilèges ; il avait armé les masses pour s’en faire un auxiliaire; les masses tournaient contre lui la puissance qu’on leur avait révélée (1). « Vainement il veut lutter contre la jeunesse, contre l’avenir de la France en guerre ouverte contre le passé. Moreau traite avec lui de puissance à puissance, et un jour, se levant de son fauteuil de président, il s’écria au milieu des applaudissements de la foule :

« Puisse le Parlement ne jamais oublier que la volonté du peuple est imprescriptible. Qu’ils soient citoyens, et nous leur pardonnerons. »

Dans cette étrange bataille de légistes, quelques ecclésiastiques prêtaient à Moreau un concours énergique; deux, entre autres, qui furent évêques constitutionnels, Lecoz et Audrein. Je retrouverai le premier sur la route des Vendéens, où il donna une sublime loçon de charité aux prêtres quiinspi-, raient les -révoltés du Bocage. Disons en passant quelques mots du second.

Après avoir été nommé à vingt-deux ans professeur au collège de Quimper, lorsque les jésuites en

furent expulsés, en P7G3, Audrein occupa successivement, à Paris, les fonctions de préfet des études au collège Louis-le-Grand, et de vice-gérant à ce-

(1) Crétineau-Jôly, la Vendée militaire, t. III, p. lfl.

EN nos

lui des Grassins. À la Révolution il publia divers * écrits qui firentsensation. L’un d’eux avaitpour titre Mémoire, sur l'éducation nationale française, précédé d’un projet de décret présenté à l’Assemblée natiorrale. Il proposait de retirer l’enseignementaux corporations religieuses, pour soumettre tous les éléves à un même mode d’enseignement national.

Au mois de mai 1*791 , il fut appelé au poste de premier vicaire épiscopal auprès de l’évêque du Morbihan. Il se rendit à Vannes, où il prononça, tant dahs la cathédrale qu’au comité des Amis de la constitution, plusieurs discours remarquables en faveur de la liberté et de la réforme politiquo et religieuse. »

Quatre mois plus tard, en septembre, les électeurs du Morbihan l’envoyèrent à la Législative. Nommé membre de la commission chargée d’examiner les papiers trouvés aux Tuileries, il fit, le 20 août, l’énumération des dépenses effectuées par la liste civile pour payer les écrits publiés contre

,1’Assemblée nationale. •

l)ans les déplorables journées de septembre, surmontant la- timidité de soh caractère, il déploya un héroïsme d’humanité dont l’histoire offre peu d’exemples, et parvint à arracher quelques malheureux aux sabres des égorgeurs. Pendant plusieurs jours, ses collègues demeurèrent persuadés qu’il avait succombé, victime de son courageux dévouement.

LA VKNDÉE '

Membre (le la Convention, il fut encore assez heureux pour arracher des prisons , c’est-à-dire pour soustraire à l’échafaud, plusieurs personnes, et principalement des ecclésiastiques.

Il vota la mort de Louis XVI, mais avec une restriction qui annulait les effets de son vote. Puis il sollicita et obtint l’élargissement de plusieurs autres membres de la famille de Bourbon, le prince de Conti, la duchesse de Bourbon et la duchesse d’Orléans. Il se porta garant et otage des deux premiers lorsqu’ils sortirent de prison, et au mois de juillet 1795, il publia, en faveur de la fille de Louis XVI, un mémoire qui eut pour résultat d’adoucir la captivité de cette jeune princesse, et plus tard de lui

faire rendre la iiberté.

Elu par les prêtres constitutionnels et les catholiques du Finistère, il fut sacré évêque de ce département le 22 juillet 1797. Depuis deux années, il travaillait à relever les autels ainsi qu’à calmer les esprits, aigris par de longs désordres.. Les habitants de Morlaix réclamèrent sa présence pour achever d’éteindre quelques divisions qui désolaient encore la ville et les environs. Il promit de s'y rendre, et fixa le jour de son départ. .

Les catholiques n’avaient pas pardonné à l’évéque constitutionnel, au prêtre libéral, au conventionnel régicide. La veille de son départ de Quimper , sa mort fut résolue , des assassins furent achetés. Quelques rumeurs se répandirent dans la ville, on voulait dissuader Audrein de faire le

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'voyage annoncé. Mais sa conscienc le rassurait, et, n’ayant jamais fait que le bien, il refusa de croire que le crime dût punir ses œuvres de chrétien véritable.

Parti à neuf heures du soir dans une voiture publique, il avait à peine fait deux lieues que l’un des bandits apposés pour l’attendre lâche son coup de , fusil. Ace signal, douze autres assassins, la cocarde blanche au chapeau, s’élancèrent contre la diligence. Quatre voyageurs, parmi lesquels se trouvait une jeune dame, en descendirent sans être victimes d’aucune violence. Audrein en fut brutalement arraché, entraîné sur la route, et abattu par deux coups de feu. Il respirait encore. Un des bandits, répétant une calomnie qui avait couru contre l’évêque constitutionnel, lui appuya le pied sur la face en s’écriant : « Misérable chien, tu as voté trois fois, sous trois noms différents, la mort de notre roi. Meurs donc trois fois, pour la "peine. **

Et d’un dernier coup de fusil, il lui fit sauter le crâne.

Reprenons maintenant le cours des événements.

Dans les rares communes où curés et vicaires avaient prêté serment à la constitution, les habitants demeuraient calmes et inoffensifs (1). Mais dans les autres , les curés constitutionnels leur étaient dépeints par ceux qui les remplaçaient,

te

(1) Guerre des Vendéens et des chouans, par Savary, officier supérieur des années de la République, t. I, p. 37.

comme des païens et des ennemis de Dieu. Désignés à l’horreur publique seus le nom d’intrus, l’église, là où on les souffrait, restait déserte, un crêpe funèbre enveloppait la croix, et le presbytère était délaissé. Les enfants mêmes fuyaient à la vue du nouveau curé, en criant : « C’est le jureur!... »

Il ne trouvait personne qui voulût lui parler, lui vendre, ni le servir. On eût dit un de ces lépreux . du moyen âge, un de ces maudits auxquels les sociétés antiques interdisaient l’eau et le féu, et il se trouva de populeuses communes oii la messe ne put être célébrée, parce que l’intrus ne rencontra pas une maison qui voulût fournir le charbon pour l’encensoir et pour allumer les cierges.

Quant aux insermentés, ce qu’ils appelaient la persécution leur avait donné une sainteté nouvelle et une invisible puissance, et, de prêtres, ils étaient passés martyrs. Entendre une de leurs messes, se confesser à eux, recevoir de leurs mains le saint viatique suftisait pour assurer le salut. Il y en avait même qui faisaient des miracles; aussi regardait-on comme un honneur et une bénédiction de les cacher.

Chaque paroisse comptait au' moins un de ces proscrits, qui, du fond do leurs retraites, exerçaient un empire absolu sur les Ames. A eux seuls il appartenait de lier ou de délier sur cette terre. On leur amenait de plusieurs lieues, et au milieu de la nuit, des enfants à baptiser, des mourants à bénir. Tout mariage qu’ils n’avaient pas consacré, était impur.

Chassés des églises, ils dressaient un autel dans quelque clairière perdue au milieu des vastes champs de genêts, et les entantsde chœur allaient de fermeen ferme, ils frappaient mystérieusement à la porte du logis qui s’entr’ouvrait, et' ils disaient à demivoix : « Demain, à. minuit, dans tel carrefour, ou sur telle bruyère! « Et le lendemain, femmes, enfants, vieillards, franchissaient les échaliers, sè glissaient à travers les genêts, et tous étaient au lieu indiqué, la tête nue et le chapelet à la main.

Lorsqu’ils le pouvaient faire sans trop de périls, les prêtres parcouraient les campagnes, soulevant les esprits, rallumant dans les coeurs, sous leur souffle haineux, les brandons éteints des guerres de religion , organisant des processions nocturnes et prodiguant sous leurs pas les miracles qui pleuraient du ciel comme une rosée; Semblables aux druides , comme eux implacables , et s’apprêtant aux sacrifices humains par des jefincs et des veilles, secondés par les nonnè3 et les sœurs non moins fanatiques que les prêtresses du vieux Teutatès, ils avaient en tous lieux des chênes favoris et consacrés : chêne de Bégrolle, chêne de Legé, chêne de Vezins; il y en avait partout, on s’y rendait la nuit, hommes et femmes, de dix lieues à la ronde, en chantant des litanies (1).

« Les prêtres ne murmuraient pas contre l 'op-

(1) Savary, 1. 1, p. Ô5-57.

pression, affirme M. Çrétineau-Joly (1). L’oppression voulut les présenter sous un aspect coupable. » ’ -Plus sincère, M. de Beaucharap les montre attisant la flamme et préparant la guerre civile :

« Les prêtres, dit-il, opposèrent à leurs persécuteurs des moyens surnaturels. A l’aide de prestiges, ils émurent les esprits déjà disposés à l’enthousiasme et au merveilleux. On ne parlait que de miracles. Ici la Vierge était apparue en personne pour sanctifier un autel provisoire élevé dans les bois; là, c’était le Fils de Dieu qui était descendu luimême des cieux pour assister à une bénédiction de drapeaux. A Chemillé, on avait vu des anges parés d’ailes brillantes et de rayons resplendissants, annonçant, promettant la victoire aux défehseurs de l’autel et du trône.

« Chaque jour de nouveaux miracles , de nouvelles apparitions, de nouveaux sujets de terreur, d’adoration et de pèlerinage tenaient en haleine les paysans du Poitou et de l’Anjou... Des prêtres, espèces de missionnaires, parcouraient les campagnes, accompagnés de religieuses, ambulantes connues sous le nom de Filles de la sagesse, soulevant les esprits contre les innovations religieuses et le serment ecclésiastique. La garde nationale nantaise et angevine dissipa des processions nocturnes, gro.-sics de plusieurs milliers de paysans. Ce3 moyens répressifs menèrent à la violence et à

la persécution. Les autorités de Maine-et-Loire donnèrent le premier exemple des mesures générales dont on a tant abusé depuis. Un arrêté enjoignit à tous les prêtres insermentés de se rendre au chef-lieu, sous la surveillance municipale (1). »

« Le clergé des provinces de l’ouest souffrit ces persécutions sans se plaindre, » suivant M-. Crétineau-Joly (2).

' Il faudrait cependant s’entendre sur le sens des mots. Je cherche dans tout cela où est Y oppression, la violence et \& persécution ; je n’y Vois encore que la patience et la mansuétude poussées aussi loin que possible, ét des mesures fort innocentes, dictées par la prudence la plus élémentaire.

Mieux avisé , l’auteur de la Vendée militaire glisse plus légèrement sur ces menées habiles du clergé, sur cette scandaleuse exploitation de l’ignorance et du fanatisme des paysans; il«nie ces miracles frelatés, et il affirme que le paysan vendéen professait pour son clergé « une vénération éclairée... C’est peu connaître les habitants du Bocage, selon lui, que de les croire assez superstitieux pour ajouter, sans preuves, foi à certains prodiges dont on ne retrouve aucune trace dans leurs souvenirs (3) *. •

Un homme qui les connaît bien, puisqu’il est du pays, Berthre de Bourniseaux, dé Jhouars (Deux-

(1) De Bcauchamp, t. I, p. 39, 92, 106...

(3) Crétineau-Joly, t. T, p. 45, 245.

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