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renonciation fit sacrifier l’intérét de tous à l'ambition d’un seul (1). »
Le conseil supérieur qu’avait fait nommer Bernier, et qu’il prétendait diriger, ne faisait qu’entraver la marche des affaires. Les discuteurs dominaient les agisseurs. Pour imposer silence à toutes ces mesquines ambitions, il eût fallu un Bourbon. On attendait le comte d’Artois, ce « vieux et faible enfant de trente-cinq ans *, comme l’appelle ajuste « titre le comte de Yauban (2). B se fit espérer toujours et ne vint jamais.
•Delbée nommé généralissime, l’unité est à peu près reconstituée parmi eux pour un temps. C’est de part et d’autre une série de petits combats meurtriers, de villes, de bourgs pris, repris, pillés aujourd’hui par un parti, brûlés le lendemain par l’autre. A Martigné, Bonchamps est frappé d’un coup de feu qui met ses jours en péril. Transporté à Jallais, il fait appeler le chirurgien du lieu, républicain ardent, mais le seul qui puisse lui prodiguer les secours de l’art. Ses amis l’entourent et le dissuadent de livrer sa vie à un patriote qui sans doute empoisonnera ses plaies.
«* Vous entendez, monsieur, dit Bonchamps au médecin. Eh bien! je me livre à vous : je suis prêt!
(1) De Beauchamp, p. 243.
< D’Elbée était un homme de plus de vertus que de talents, et qui avait plus de courage que de lumière. »
Crétineau-Joly, t. I, p. 210.
(2) Mémoire), p. 47.
— Je le suis aussi! repond le chirurgien.
Il le soigna et le guérit.
Une autre fois, en plein conseil, le grossier Stofflet l’avait provoqué en duel. L’ancien garde-chasse défiait le gentilhomfne , mais ce n’était plus le temps des prétentions aristocratiques, même dans le camp des défenseurs de l’ancien régime.
— Non, monsieur I lui répondit Bonchamps.- Je n’accepte pas votre défi. Dieu et le roi peuvent seuls disposer de ma vie, et notre cause perdrait trop à être privée de la vôtre ! »
II y avait près de cinq mois que ce malheureux pays était le théâtre de la plus effroyable guerre intestine qui fût jamais, guerre civile et guerre religieuse en même temps! Ne pouvant accabler la grande armée royaliste, qui semblait s’évanouir dans les airs lorsqu’on espérait la saisir, et qui, le lendemain, comptait ses soldats par cent mille hommes, on songea à faire disparaître le foyer même de l’insurrection, à rayer la Vendée de la carte de la France. Le 1 er août, Barrère fulmina son terrible réquisitoire contre « ce chancre politique » attaché aux flancs de la patrie, et qui ne pouvait être guéri que pa»le fer et le feu. Quand l’existence même de la patrie était mise en question, quand l’invasion débordait par toutes les frontières, il fallait bien en finir avec cet ennemi interne qui, d’une main, serrait la main à l’Angleterre et qui tendait l’autre vers la Prusse et l’Allemagne.
« Il faut, s’écria Barrère, que le même jour vous
frappiez l'Angleterre, l’Autriche, la Vendée, le Temple et les Bourbons!... Les espérances de la 'Vendée reposent au Temple!... Plus de Vendée, plus de royauté; plus de Vendée, plus d’aristocratie; plus de Vendée, et les ennemis de la République ont disparu. C’est là qu’il faut frapper!... »
Le Temple, c’était l’infortunée mais bien coupable Marie-Antoinette, et sa sœur, plus infortunée encore. Madame Élisabeth !... Elles conspiraient par la pensée avec les émigrés, les étrangers, les insurgés du Bocage, et faisaient des vœux pour que la Révolution succombât, noyée sous des flots de sang, de même qu’elle ne pouvait vaincre dans ce duel terrible sans en répandre sur les échafauds comme sur les champs de bataille.
« Des municipaux, moins farouches que les affidés de Robespierre, leur révélaient l’insurrection de l’Ouest, son but et ses triomphes. Les dernières victoires retentissaient dans le Temple, et Madame Élisabeth écrivait : « Les Nantais sont-ils à Orléans (1! ? «
La Jacquerie vendéenne allait donc contre le but qu’elle poursuivait, et, par ses succès mêmes, plaçait la Convention dan* la cruelle nécessité, si elle ne voulait pas laisser périr la Révolution contre laquelle tout conspirait, de jeter la tête de la reine, après avoir jeté celle du roi, çn défi aux ennemis conjurés qui combattaient pour sa cause.
(1) Crétineau-Joly, p. 259. ‘ ■
« Il sera envoyé par le ministre de la guerre, disait le décret rendu par la Convention, des matières combustibles de toute espèce pour incendier les boi3, les taillis et les genêts. Les forêts seront abattues, les repaires, des rebelles seront détruits, les récoltes seront coupées par des compagnies d’ouvriers pour être portées sur les derrières de l’armée, et les bestiaux seront saisis. Les femmes, les enfants et les vieillards seront conduits hors de la contrée ; il sera pourvu à leur subsistance et à leur sûreté avec tous les égards dus à l’humanité. Les biens des rebelles de la Vendée seront déclarés appartenir à la République 1 II en sera distrait une portion pour indemniser, les citoyens qui sont demeurés fidèles à la patrie, des pertes qu’ils auraient souffertes... »
Puis, .comme il fallait non plus de la discipline, de la tactique et de l’expérience pour vaincre, mais de la résolution pour exterminer, on improvisa des généraux comme on improvisait des décrets , et * l’on chargea Santerre, qui, disait-on, n'avait de Mars que la bière, Rossignol et Ronsin, dont lo seul titre était d’être des Jacobins fougueux, d’exécuter ces ordres implacables. Des représentants furent envoyés en mission dans les départements limitrophes pour préparer des approvisionnements suffisants à entretenir des troupes nombreuses, et pour soulever en niasse et lancer les populations sur la malheureuse Vendée.
Le tocsin retentit donc au loin dans les cam-
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pagnos, et, comme au temps des Pastoureaux, on vit accourir des provinces voisines des bandes de citadins et de paysans armés â l’aventure. Ils ne s’étaient pas attendus à faire une longue absence ni à en venir aux mains avec des rebelles déjà habiles dans la guerre, et qui combattaient pour leurs foyers et pour leurs autels.' On eut recours à la ruse pour les amener jusqu’en Vendée. On avait promis, par exemple, à ceux d’Orléans qu’ils n’iraient pas au delà de Tours; une fois arrivés dans cette ville, on leur assignait Poitiers comme lo but extrême de leur excursion, et de Poitiers on les envoyait à l’ennemi. On agit de même avec tous les bataillons de réquisitionnaires qui arrivèrent à Niort, à Nantes, à Rennes, à Angers. On comprend ce que devaient être de pareilles troupes, marchant à contre-cœur et sachant qu’on n’attendait d’elles que Je pillage et l'extermination. Aussi s’acquittaient-elles consciencieusement de leur mission, pillant et exterminant sur la route, en pays ami comme chez les rebelles (1) , tandis que de leur côté quelques-uns de ceux-ci revêtaient l’uniformo des gardes nationales pour se livrer à tous les excès dans les cantons où les paysans leur étaient
(1) « Pendant cette marche dans un pays où la plus grande partie des habitants sont dévoués à la république, une grande partie des troupes s’est livrée aux vexations et au pillage le plus affreux. Rien n’a été ménagé, patriotes comme les autres, tout a été pillé; enfin la discipline a perdu dans un instant le peu qu’on était parvenu à établir. » Rapport des généraux Bertliier .et Dutray : Collect, de 3[ém ., 22 e liv.,.p. 389,
hostiles , afin de les indisposer contre les patriotes (1).
Mais comment saisir, combattre et détruire un adyersaire qui est partout et que l’on ne trouve nulle part? Tout village où l’on pénètre est inhabité, morne, désert. Le logis est clos, l’étable vide, chaque puits est dégarni de sa corde et de son seau. Et cependant la litière est fraîche, et la fumée qui sort de la cheminée indique que le feu achève de s'éteindre dans l’àtre. Il semble qu’un génie invisible leur a révélé l’approche des Bleus; ils ont disparu et se- sont évanouis comme la fumée du foyer abandonné. Si l’on rencontre quelques paysans, ce sent de paisibles laboureurs tout entiers à leur travail; ils n'ont pas entendu les coups de fusil que l’on vient de tirer, ils ignorent même qu’il y ait des révoltés dans le pays. Mais leurs mains sont noires de poudre, leur carabine est Cachée au plus épais de la haie, et les Bleus sont à peine passés, que le laboureur est redevenu un brigand armé.
C’est un immense drame à travestissement, une féerie sanglante dans laquelle chaque touffe de genêt devient un ennemi, chaque arbre creux tire des coups de fusil, chaque buisson de houx allonge les piquants de ses feuilles comme des fourches et des faux. Vainqueurs, les Bleus n’ont devant eux
(1) «. Beaucoup de rebelles sont habillés en gardes nationaux, et font croire aux paysans patriotes que ce sont les volontaires qui les pillent. » Rapport de Muscar au général Yimeux. Collait, da J/cm., 14« liv., p. 3%.
que des paysans inoffensifs, des femmes, des enfants qui les saluent et que la pitié leur commande de ne pas égorger ; vaincus, ces paysans les harcèlent, se ruent sur les ambulances, sabrent et fusillent blessés, mourants et chirurgiens avec des cris de Hurons et de Caraïbes (1), tandis que ceff femmes et ces enfants assomment à coups de pierres ,les traînards égarés dans les détours de cet inextricable dédale (2).
Los plus pacifiques s’enfoncaient au milieu de leurs genêts, acculaient une charrette dans l’endroit le plus fourré, étendaient des draps sur le timon élevé en l’air, et les familles passaient des mois entiers sous ces tentes recouvertes de fougères, souffrant la faim, le- froid, mourant même quelquefois de l’excès de tant de maux, mais fidèles à la cause à laquelle ils avaient dévoué leur vie.
(1) Grille, t. II, p. 204.
(2) De Beauchamp, t. I, p. 203 .