‹ La Vendée en 1793Chapitre 23 sur 49 · I.A VENDÉE · texte numérisé non relu

I.A VENDÉE

étrangère, qui n’était jamais à dédaigner dans une guerre civile, ni sous aucun chef (1)... »

Les offres de l’Angleterre furent acceptées avec enthousiasme, et madame de La Rochejaquelin , qui avait une écriture très-fine et très-lisible en même temps, servit de secrétaire.

« On répondit avec assez de franchise au ministère anglais, dit-elle (2); on lui expliqua l’opinion politique des Vendéens; on lui dit que si on n’avait pas sollicité des secours, c’était à cause de l’impossibilité des communications; que ces secours nous étaient fort nécessaires, et cependant on eut soin d’exagérer un peu nos forces pour ne pas laisser croire aux Anglais que leurs sacrifices seraient mal placés. Nous promettions un débarquement aux Sables ou à Paimbœuf, promettant d’amener cinquante mille hommes au jour donné sur le point qui serait choisi. Nous leur apprenions que M. de Charette avait perdu l’île de Noirmoutiers , mais qu’il aurait facilement le petit port de Saint-Gilles. Quant à Rochefort, la Rochelle et Lorient, dont les Anglais avaient parlé dans leurs letti’es, nous faisions sentir qu’il était très-difficile do les livrer. On doit convenir que nous donnions aux Anglais assez de facilité pour un débarquement, et il y a eu de leur part une grande lenteur, puisqu’ils étaient déjà prêts; mais ce qu’on demanda spécialement et avec instance, c’est que le débarquement fût com-

(1) De Beaucliamp, g. 278, 279.

(2) Mémoires, p. 245. 1

mandé par un prince de la maison de Bourbon, et composé d’émigrés en grande parties Nous affirmions que pour lors on pouvait répondre d’un entier succès; que vingt mille jeunes gen3 se joindraient aux troupes débarquées et consentiraient à quitter le pays, qu’on passerait la Loire, et que toute la Bretagne se révolterait. Nous savions Topinion dé cette province sans avoir eu do relations ayec elle. Tous les généraux qui étaient à la Boulaye signèrent cette réponse, et l’évêque d’Agra y mit hardiment son nom (1). »

Et voilà ce qu’on ose appeler - des guerres véritablement nationales ! »

C’est au moment même où il raconte ces odieuses trahisons, ces promesses de livrer les ports français à l’éternel ennemi de notre, patrie, c’est après qu’il a Reproduit en entier ces lignes de madame de La Rochejaquelin, que l’auteur de la Vendée militaire ajoute :

« La république faisait un crime à la Vendée de s’appuyer sur les étrangers , accusation dont la fausseté est matériellement démontrée (2). *

Madame de La Rochejaquelin disait vrai lorsqu’elle écrivait que l’impossibilité des communications avait seqle empêché de s’adresser plutôt à

(1) Madame de La Rochejaquelin, Mépioires, p. 215.

(2) Crétineau-Joly, p. 225.

A la page 130, il accuse les généraux de la République « d'uBcr jusqu’à l’abus du pouvoir de mentir, que la Révolution accorde 6Î largement à ses serviteurs. »

l'Angleterre. On avait en effet tendu les bras vers elle dès le début des hostilités, et le 6 avril 1793 un passe-port, signé d’Elbée, Berrard et Sapinaud, avait été délivré à Guy-Guerry, de Tiffauges, dont j’ai parlé déjà, et ce passe-port était conçu dans ces termes : •

• « Prions M. le commandant au premier port d'Angleterre de vouloir bien s’intéresser auprès des puissances anglaises pour nous procurer, dans le plus court délai, des munitions de guerre et des forces imposantes de troupes de ligne pour parvenir aux fins que nous nous proposons. »

Deux jours après, on lui en confiait à tout hasard un second, conçu dans les mêmes termes, avec ce seul' changement que les deux mots Angleterre, anglaise , étaient remplacés par les mots Espagne, espagnole. Par malheur, Guy-Guerry fut arrêté à Noirmoutiers, le 30 avril 1793, muni de son passeport. Il est bien vrai qu’après sa propre arrestation, Delbée dans son interrogatoire (9 janvier 1794) n’avoue que la demande de poudre (1); mais dans le sien, en date du 25 mai, Lefèvre, capitaine dans les troupes du chevalier Guerry de La Fortinière, reconnut qu’ils attendaient des troupes anglaises et espagnoles (2). ,

Que madame de La Rochejaquelin nie, puis confesse et exalte les défections de son parti, libre à elle. Mais elle a été jusqu’à avancer que farce

(1) Siivary, t. III, p. 16, 17.

(S) Benj. Fillon, p. 34-37.

qu’on leur avait ôté Canclaux et Aubert-Dubayet, les Mayençais avaient député au camp des insurgés un officier et deux sous-officiers pour traiter de leur trahison à tous, pour offrir de passer au service de la cause royale, si on leur donnait de un à deux millions, selon elle; si on leur assurait sept sous par jour et quatre cent mille livres , selon M. Crétineau-Joly, qui les estime moins cher (1). « 11 n’y eut rien de conclu : on le regretta peu, » — dit la marquise avec un suprême dédain (2). On eut tort de ne rien conclure, et à côté des cocassiers et des marchands de cerises de la cavalerie de Talmont, les hussards de Marceau et de Westermann méritaient au moins un regret.

Nobles soldats de Kléber, de Haxo et de Beaupuy, vous qui, à Mayence, aviez combattu pendant quatre mois sous une voûte de feu, et qui vous grandissiez pas vos défaites mêmes, comme font les autres par leurs victoires, je ne vous ferai pas l’injure de vous défendre (3). Seulement je dirai aux historiens royalistes qu’ils ont tort d’insister aussi souvent qu’ils le font sur la lâcheté des patriotes (4)^ qu’ils ont tort d’avancçr que partout où un révolutionnaire a été en position de se vendre, il

(1) Crétineau-Joly, t. I, p. 264.

(2) Madame de La Roebejaquelin, p. 263.'

(3) Dans son interrogatoire du 9 janvier 1793, Delbée dit qu’il n’a jamais gagné ni cherché à gagner soldats ni généraux républicains, et qu’il n’a nulle connaissance qu’aucun des chefs l’ait jamais fait. Savary, t. III, p. 20.

(4) Crétineau-Joly, 1. 1, p. 65, ... pas»im.

s’est laissé marchander, et que la trahison était de tradition chez les républicains (1). Bleus ou Blancs, il nous sied mal, à nous hommes de 1850, d’accuser de lâcheté les hommes de 93; il sied mal à ceux qui faisaient la guerre civile en ouvrant à l’étranger le sol sacré- de la patrie, en livrant à l’Angleterre les ports de la France, d’accuser de trahison ceux qui les défendaient.

Est-ce qu’ils étaient des lâches, ces Haxo, ces Marigny, ces Moulin, qui, blessés, se faisaient sauter la cervelle plutôt que de tomber entre les mains de l’ennemi , ainsi que le firent Delbée, Talmont, Uharette et Stofflet, qui préférèrent la mort du condamné, exécuté en place publique!...

Veut-on savoir comment mouraient ces volontaires de la république, que eaux qu’ils ont vaincus accusent de lâcheté? Huit cents d’entre eux, les 6' et 8 e bataillons do Paris, étaient acculés sur la roche de Murs, auprès de la butte d’Erigné, de

l’autre côté des Ponts-de-Cé. Le corps d’armée de d’Autichamp s'avançait, trop nombreux pour que l’on pût se frayer un passage au milieu de ses rangs. Il fallait se rendre ou périr, car la roche dç Murs se dresse à pic et surplombe sur la Loire. Ils font une dernière décharge, poussent un dernier cri : Vive la république! se précipitent dans le fleuve avec armes et bagages, et disparaissent sous les flots à la vue des royalistes.'

(1) Crétineau-Joly, 1. 1, p. 242.

Trois créatures humaines restaient sur le plateau : un soldat; une femme, l'épouse du commandant du 8 e bataillon, et son enfant, qu’elle cherchait à protéger en l’entourant de ses bras. Le soldat, Delpeux, caporal au 0 e bataillon de Paris, blessé de deux coups de feu et de quatre coups de sabre, n’avait pu se précipiter dans le fleuve. Instinctivement, la mère se place avec son enfant derrière ce faible boulevard; lui, impassible, s’assied en face de l’ennemi, et épuise ses dernières cartouches sur les Vendéens qui s’avancent sans oser tirer sur ce' groupe sublime. Enfin, cependant une dernière balle atteint Delpeux : Vive la nation! s’écrie-t-il, et il expire. « Rendezvous I... rendez-vous!... » — crient mille voix émues. La femmedonne un dernier baiser à son enfant; elle s’élance, et la Loire roule deux cadavres de plus (1).

Ils ont voulu , par tou3 les moyens , avilir les Mayençais, en leur refusant jusqu’au courage. C’est aller loin dans l’invraisemblable, et ceci peut inspirer quelque défiance pour leurs narrations.

A Chantonnay, on avait pris Monet, qui commandait le bataillon le Vengeur, brave entre les plus braves. « Le plus grand crime du bataillon le Vengeur aux yeux des Vendéens, et peut-être le seul jusque-là, était uh courage à toute épreuve. On n’avait à lui reprocher ni incendie, ni pillage, ni

(1) Crétinenu-Joly, t. 1, p. 214.

soe

vexation', mais il fallait des victimes, et le3 prison- i niers furent immolés à la vengeance (1). »

Fusillé à Mortagne avec les hommes qu’il commandait, Monet mourut simplement, stoïquement, comme tout le monde mourait alors , même les femmes. Mais il fallait le déshonorer, et l’on raconta sur ses derniers moments une ridicule capucinade.

Madame de -Sapinaud se fait écrire une lettre par Monet, qui lui offre cinquante mille livres pour racheter sa vie. Cette dame demande sa grâce à Cumont, qui répond « que la mort la plus affreuse est encore trop douce pour un pareil homme (2). » Elle lui fait connaître ce refus et lui conseille de se confesser. A la réception de cette lettre, Monet « verse un torrent de larmes, » et demande un prêtre. Puis il fait publiquement amende honorable.

« Mes amis, s’écrie-t-il, il n’est pas de crimes que nous n’ayons commis. La mort que nous allons souffrir est trop douce pour les expier, et elle serait inutile si elle n’était accompagnée d ? un sincère repentir. Demandons-le avec instance au Seigneur, par l’intercessionde sa mère, et élevons nos cœurs vers lui. Disons ensemble un Pater et un Are (3). »

Le Bulletin de la Vendée du 30 septembre raconte ainsi ses derniers moments :

(1) Savary, t. II, p. 124.

. (2) Mémoires, p. 50.

(3) Id., p. 54.

<• Mes frères, dit-il, j’ai violé, volé, assassiné et blasphémé; en un mot j’ai commis toutes sortes de crimes et de scélératesses. Le supplice que je vais subir est trop doux; j’ai mérité une mort plus violentejgÿe detnande publiquement à Dieu le pardon de tous mes crimes; il m’inspire en ce moment. Croyez-moi, mes frères, malheur à qui m’imitera (1)1 »

Voilà comme on écrit l’histoire dans le parti légitimiste.

L’heure était venue où cette guerre néfaste allait devenir implacable de part et d’autre. Cette alternative de succès et de revers avait porté à l’extrême la fureur des combattants. On avait vu, àTorfou, les premiers fuyards ramenés au combat par les femmes qui, les accablant d’outrages et de coups, leur arrachaient leurs armes, et, des four-* ches, des bâtons, des pierres à la main, se précipitaient, hurlantes et furieuses, au plus épais des bataillons ipayengais (2).

Ce sont elles aussi qui, dans cette terrible affaire, raniment le courage éteint des bandits du Marais. « Charette, secondé par des femmes, a rallié ses gars; il les pousse dans la mêlée (3)... »

Lescure s’empare d’Airvault, puis marche sur Thouars qu’il eût enlevé de vive force s’il eût pu vaincre la répugnance de ses hommes pour les ex-

(1) Savary, p. 124.

(2) Crétineau-Joly, t. T, p. 251.

(3) Id., p 252.

LA YENDÉB

péditions nocturnes. Mais le lendemain, alors qu’il commençait l’attaque, le général Rey arrive et culbute les deux mille hommes qu’il commandait. « Ce fut à cette affaire que mourut, les armes à la main, une paysanne de Courlay, nommée Jeanne .J)epuis le commencement de la guerre, elle n’avait cessé de combattre avec le plus grand courage. Elle donna lieu, avant et après sa mort, à des bruits populaires. C’était, selon les républicains, la sœur de Lescure; elle seule avait soulevé les districts de Thouars et de Chàtillon. Selon les Vendéens, c’était une femme miraculeuse, la Jeanne d’Arc de la Vendée (1). »

Les bandes révoltées s’étaient livrées à Airvault à de terribles excès, s’il faut en croire les doléances que la municipalité de cette ville adressait au district de Loudun :

« Ils ont fouillé dans nos maisons, en menaçant nos domestiques et en vomissant des imprécations contre nous... La caisse du receveur de l’enregistrement a été forcée; il n’y avait rien. Ils ont enlevé tous les paquets de la poste et les lettres chargées; ils ont pris à un patriote deux barriques d’eau-de-vie... Ils ont menacé de revenir brûler la ville d’Airvault, si nous n’entrons point dans leur rébellion ouverte...

« ... Des prisonniers nous ont rapporté hier soir que le tocsin sonnait partout, mais qu’on n’ambi-

(1) De Beauchamp, p. 317.

tionnait plus la gloire de mourir pour les prêtres et les nobles. 'Des gêna sans aveu, des contrebandiers, des domestiques, des voleurs, tels sont les soldats qui suivent les chefs de la rébellion. Comme ils trouvent toujours une occasion sûre de s’enrichir impunément en dévastant les propriétés, on doit croire qu’ils ne renoncent pas facilement fi des moyens si effrayants. Ils ont enlevé les laines et tous les blés de Tournay. Cette sainte expédition fut opérée vendredi., au nom du ciel : tout le butin

a été conduit avec notre eau-de-vie à ChiUil-

Ion*...

« ... Le tocsin sonne continuellement depuis trois jours. Des courriers sont expédiés â chaque instant de Châtillon pour accélérer le -mouvement général. Les billets imprimés, signés de plusieurs généraux , portent qu’on ne pourra , sous aucun prétexte, se dispenser de répondre à la réquisition. Ceux qui se refuseraient de partir pour une si sainte expédition, qui doit assurer leur bonheur, seront fusillés, tous leurs biens et meubles confisqués, et qu’on marchera en corps sur les communes qui se détacheraient de la sainte cause. Les malheureux paysans se cachent dans les bois pour ne pas partir. Le bandeau du fanatisme tomberait bientôt si le conseil suprême ne -le rattachait à chaque instant^). »

Delbée avait en effet adressé, le 24 août, une

(1) Savary, t. II, p. 28, 47, 53.

proclamation pressante à tous 'les habitants de la Vendée en état de porter les armes.

« Accourez, pieux Vendéens; levez-vous, courageux royalistes, pour défendre ce que vous avez de plus cher : votre Dieu, votre roi vous appellent; venez couronner vos efforts. Les puissances généreuses qui combattent pour le rétablissement de l’ordre sont aux portes de Paris, et sous peu de jours notre bon roi remontera sur le trône. C’est en son nom que je promets aux braves .défenseurs de l’autel et de la monarchie des récompenses et l’exemption du payement des contributions. S’il était parmi vous des lâches qui se 'refusassent à marcher pour une cause aussi sainte, je déclare qu’ils seraient non-seulement assujettis au payement rigoureux de leurs impositions, mais qu’ils seraient aussi regardés comme complices de la Convention nationale, et punis comme tels (1). »

Nous nous éloignons de plus en plus de l’insurrection toute spontanée des paysans. Puis les chefs se réunissent en conseil. « D’abord on décide qu’on ne fera pas de prisonniers, les Mavençais devant être considérés comme violant la capitulation où la Vendée se trouvait implicitement comprise (2). » On était donc bien décidément du parti de l’étranger, puisque les Mayençais, qui avaient juré de ne pas se battre d’une année contre lui, ne devaient pas se battre non plus contre la Vendée. Dans tous les

(1) De Beauchamp, p. 315.

(2) Madame de La Rochejaquelin, p. 350.

cas, les soldats de la république avaient le droit désormais de se défendre comme on les attaquait, c’est-à-dire de tout exterminer. Cette nécessité fatale qui lui est faite, la Convention l’accepte. « Ne balançons pas, écrit le stoïque Choudk/u (14 septembre), brûlons et rasons tout, exécutons les décrets qui n’ont pas été portés sans de mûres délibérations. Ce n’est pas à plaisir qu’on condamne à mort une population répandue sur une vaste contrée. Mais que veut cette population? La ruine de la république et de la France entière (1)! *

■-Avouons tout, et puisse le récit de ces horreurs inspirer à jamais à tous les partis l’épouvante de la guerre civile. „ *

Vers le milieu de juillet, il se trouvait à Saumur une cinquantaine de prisonniers vendéens de toute condition, entassés sur la paille dans l’antique église des Cordeliers. Une maladie contagieuse, le typhus, se déclare parmi eux et les décime. Mais ils n’allaient point mourir sans vengeance, car ce foyer pestilentiel menaçait la ville, tout entière.

Que faire en cette extrémité? Les rendre à la liberté n’était que changer leur genre de mort, en même temps qu'ils en eussent semé les germes sur leur passage... On était dans ce siècle. qui avait vu le parlement de Provence rendre, le 3 juillet 1T20, un arrêt défendant, sons peine de mort, aux habitants de Marseille', que décimait la peste, de coin-

(1) Grille, L II, p. 151.

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