‹ La Vendée en 1793Chapitre 24 sur 49 · I.A VENDEE · texte numérisé non relu

I.A VENDEE

muniquer avec le reste de la province, justifiant d’avance ceux qui tiraient en effet sur les malheureux qui tentaient de s’échapper de la ville. On eut recours à un moyen suprême, effroyable. On entraîna ces infortunés dans une vaste prairie où ils furent fusillés tous et laissés sur place...

La Révolution était bien loin d’avoir porté ses fruits, et les paysans de France étaient encore ce que les avaient faits les quatorze siècles de monarchie absolue qui avaient éternisé la misère sur les ? campagnes. Les femmes dos villages do Souzayet' de Parnay, qui avoisinaient le lieu de cette horrible expédition, vinrent dépouiller les cadavres avant qu’ils fussent ensevelis. •

Le châtiment ne se fit pasattendre. Le typhus se déclara dans toutes les maisons où ces funestes dépouilles étaient entrées, et en deux ou trois semaines de temps, quarante ou cinquante personnes de tout âge et 'de toüt sexe moururent dans ces deux malheureuses communes.

Tout en se faisant les instruments de rigueurs

devenues nécessaires, les généraux déploraient l’aveuglement inexplicable de ces campagnards insensés. « Je ne puis m’empêcher de gémir, écrivait Kléber, sur le sort de ces infortunés habitants qui, de paisibles citoyens qu’ils étaient, égares et fanatisés par leurs prêtres, devinrent autant do forcenés altérés de sang humain, et qui, repoussant d’une main rebelle les bienfaits qu’un nouvel

ordre de choses venait leur offrir, couraient à leur ruine et à leur destruction certaine (1). »

Les représentants adressent de Saumur une dernière* sommation pacifique aux révoltés. « Des nobles et des prêtres, au nom d'un Dieu de paix et de bonté, vous excitent au meurtre et au pillage! Que veulent ceux qui vous dirigent? La royauté, l’esclavage, tous les anciens abus qui naguère pesaient sur vos têtes. Ils veulent la dime, les aides, les gabelles, la banalité, la chasse, la corvée. Us veulent vous attacher de nouveau à la terre comme le bœuf qui trace vos sillons. Nous, au contraire, que voulons-nous? Nous voulons que tous les hommes soient égaux, qu’ils soient aussi libres que l'air qu’ils respirent (2). »

En même temps, pour adoucir autant qu’il était en eux la dureté de mesures dont il n’était plus , possible de différer l’exécution, ils prenaient des arrêtés pour proscrire le pillage des propriétés, sous quelque prétexte que ce fût (3). C’est sous peine de mort que le général Bard l’interdit à ses hommes. « Qui sort des rangs est un lâche, qui vole est un scélérat. Soldats! frappez vous-mêmes celui qui vous déshonore. Domptez l’ennemi par la discipline et la vertu autant que par - le courage. J’ai l’œil sur vous (4) ! » Jaloux fie -l'honneur du dra-

(1) Savary, t. II, p. 140,

(2) Grille, t'. I, p. 270.

(3) Savary, t. Il, p. 43.

(4) Grille', t. II, p. 293.

peau, Kléber ne veille pas moins énergiquement à l’exécution de ses ordres. « II ne veut pas que le soldat ressemble au paysan ; il ne veut pas qu’il tue hors du combat, et à Saint-Philbcrt, à Monfaigu, partout, on l’a vu en colère des excès commis devant lui, malgré lui, par d’autres troupes que les siennes (1). »

Le 24 septembre, les représentants en mission à Nantes, Rewbell, Cavaignac, Turreau, Philippeau, Merlin, prennent un arrêté sévère contre le pillage, et le lendemain le général en chef met à l’ordre du jour l’arrêté suivant : « Personne n’a* le droit de mettre le feu aux maisons, si ce n’est le général (2). »

Mais en dépit des efforts des généraux et des représentants, la lutte se continuait avec une nouvelle violence. Comment contenir la rage des sol T dats exaspérés par la férocité des royalistes? « Nous étions tous des loups, Brigands ou Bleus, dit Grille. Ceux qui, échappés et vivants, disent le contraire,, sont des hypocrites (t. III, p. 204). »

Le 21 septembre, malgré les efforts héroïques du conventionnel Cavaignac, qui faillit périr dans la mêlée, les insurgés s’emparent de Montaigu. Le carnage fut grand dans la ville. Les royalistes y passèrent les prisonniers aii fil de l’épée (3). » Le lendemain, à la suite d’une nouvelle rencontre, les

(1) Savary, t. II, p. 300.

(2) Savary. t. II, p. 194, 195.

(3) De Beauchawp, t. I, p. 333

soldats de Lyrot de la Patouillère massacrèrent les blessés entassés sur cinq chariots d’ambulance (1). Quelques jours plus tard, lorsque Kléber reprit Montaigu, ses soldqts trouvèrent le puits du château rempli des cadavres des soldats de Boysser (2).

Faut-il s’étonner si les représailles étaient implacables ?

« Je ne vis pas un seul homme à Saint-Hermond, à Chantonnay, ni aux Herbiers, dit un témoin oculaire : quelques femmes avaient échappé au for. Tout ce que je pus voir do maisons de campagne et de chaumières, sur la route et dans les bois riverains, était la proie des flammes. Le ciel était obscurci de fumée. Quantité de cadavres répandus çà et là commençaient à infecter l’air. Les troupeaux n’osaient approcher de leurs étables incendiées; les bœufs, les génisses, les taureaux égarés faisaient retentir les échos de leurs mugissements prolongés. Je fus surpris par la nuit : mais loin que ses sombres voiles vinssent me dérober les ravages do la guerre, le reflet dos incendies, qui éclairait ma marcho incertaine, me les reproduisait avec plus d’horreur. Au bêlement des troupeaux, aux beuglements des taureaux se joignirent le croassement des corbeaux et les hurlements des animaux carnassiers qui, du sein de leurs retraites obscures, venaient dévorer les victimes éparses des combats. Enfin, j’aperçus dans le lointain et dans la direc-

(1) De Beaucham, t. I, p. 434. — Crétineau-Joly, t. I, p. 237.

(2) Savarv, t. Il, p. 208.

tion de la route que je tenais, une colonne de feu qui grossissait à mesure que j’avançais : c’était Mortagne qui brûlait. Qu’on se fasse une idée, si l’on peut, des désastres de cette ville où je ne trouvai que quelques femmes éplorées et occupées à retirer leurs effets du milieu des flammes (1)... « On avait vu jadis le sénat de Rome, pendant que les armées d’Annibal menaçaient la ville éternelle, mettre en vente les terrains qu’occupait le camp

des Carthaginois. Poussé à bout, et faisant tête à la fois à des dangers sans nombre, la Convention fit plus, peut-être : elle ordonna de vaincre et fixa le jour de la victoire. Barrôre, l’infatigable rapporteur, occupe la tribune :

« La Vendée, dit-il, a fait des progrès par les conspirateurs qui l’ont commencée, par les nobles qui les ont aidés, par les prêtres réfractaires qui s’y sont mêlés, par le fanatisme des campagnes, la tiédeur des administrateurs; par les étrangers qui y ont porté do l’or, des poudres, des armes et des scélérats; par les émigrés qu’on y a vomis, par les agents de Pitt et de Greemville, qui en calculaient, qui en achetaient les progrès effrayants...

“ C’est donc à la Vendée que vous devez porter toute votre attention, à la Vendée que vous devez déployer toute l’impétifosité nationale, et réunir tout ce que la république a de puissance et de ressources.

(1) Collect. de Mémoires t 14' liv., p. 98,

ex no»

« Détruisez la Vendée. Valenciennes et Condô ne seront plus au pouvoir do l’Autrichien.

- Détruisez la Vendée, l’Anglais ne s’occupera plus de Dunkerque.

» Détruisez la Vendée, le Rhin sera délivré des Prussiens.

« Détruisez la Vendée, et l’Espagne se verra harcelée, conquise par les Méridionaux, joints aux soldats victorieux de Mortagne et de Cliolct.

« Détruisez la Yendéc, et une partie de cette armée de l’intérieur va renforcer cette courageuse armée du Nord, si souvent trahie, si souvent désorganisée. '

« Détruisez la Vendée, Lyon ne résistera plus, Toulon insurgera contre les Espagnols et les étrangers, et l’esprit de Marseille se relèvera à la hauteur de la révolution républicaine.

« Enfin , chaque coup .que vous porterez à la Vendée retentira sur les villes rebelles dans les départements fédéralistes, dans les frontières envahies. La Vendée, et encore la Vendée, voilà le chancre politique qui dévore le cœur de la république française; c’est là qu’il faut frapper.

« C’est là qu’il faut frapper d’ici au 20 octobre, avant l’hiver, avant l’impraticabilité des routes, avant que les brigands trouvent l’impunité dans le climat et dans la saison... »

Après ce terrible Delenda Carthago, la Convention adresse à l’armée la proclamation suivante :

« Soldats de la liberté! — Il faut quoies brigands

214 LA VENJ3ÉE

de la Vendée soient exterminés avant'la fin d’octobre. Le salut de la patrie l’exige, l’impatience du peuple français le commande, votre courage doit l’accomplir./»

Seulement, pour diriger cette armée, elle lui envoie Léclielle, c’est-à-dire l'homme le plus inepte et le plus lâche qui se soit jamais montré à la tête d’une armée française. Par bonheur, Léchelle se tint caché dans sa tente, et laissa agir Kléber.

Par bonheur aussi, l’anarchie régnait au camp des royalistes. Une fois, les ambulances de Charette furent pillées par les soldats de Delbée. « Les talents et la loyauté de Bonchamps faisaient envie à quelques chefs jaloux. D’autres ne pardonnaient point à d’Elbée de s’étre fait nommer généralissime. Le prince de Talmont et même Lescure, qu’excitait en secret Donissan, ambitionnaient ce grade suprême. Ces levains de division fermentaient depuis la prise de Saumur. Dès cette époque il s’était formé divers partis dans l’état-major général... Chaque chef, en voulant agir séparément, contrariait le système des masses... D'un autre côté, rien n’avait pu effacer la ligne de démarcation qui séparait la Vendée supérieure de la Basse-Vendée; il y eut deux armées distinctes, l'armée catholique et royale, et celle de Jésus, ou du Bas-Poitou (1). »

Le 1 1 octobre, une terreur panique s’empare des

(1) De Beauehamp, p. 346.

soldats de Westermann , ils fuient, laissant les

brigands pénétrer à Chôtilloh. « Selon leur coutume, les paysans royalistés se chargent de butin et se gorgent d'eau-de-vie (1), » — « avec une funeste précipitation, ajouteM. Crétineau-Joly; bientôt, plongés dans l’ivresse, ils s’endorment. « Westermann, la rdge dans le cœur, arrête ses hommes : « Y a-t-il cent braves parmi vous qui veuillent venir avec moi reprendre Châtillon? « Tous se présentent. » Il choisit une centaine do hussards, ivres comme lui de sang, de vin et de poudre, * — chacun d’eux prend un grenadier en croupe, et ils retournent sur leurs pas. Ils étaient 200, les Vendéens étaient 30,000. Pendant toute la nuit, ils sabrèrent et massacrèrent les brigands à demi réveillés au milieu de leur ivresse, et au matin, lassés, mais non rassasiés de victoire, ils se retirèrent « en hurlant la Marseillaise, « laissant aux Vendéens frappés de stupeur le soin de compter leurs cadavres (2). Deux jours après, Chalbot s’empare sans résistance de la ville, que les royalistes songent à peine à défendre, et le lendemain, 14, les troupes de la république enlèvent le poste do Mortagne. « Les Vendéens y laissèrent quatorze à quinze cents prisonniers républicains, qui recouvrèrent la liberté. L’horreur et l’infection des cachots les avaient changés en autant de spectres,

(1) De Beaucliamp, t. II, p. 72. — Édition <le 1820.

(2) Crétineau-Joly, t. I, p. 269.

LA YEN DÉ K

et l’impression de l’air faillit leur donner la mort (1). »

Le 15, Kléber était devant Cholet, ayant en face de lui toute l’armée catholique. Ces chefs sentaient" que l’heure suprême était arrivée, et que la journée du lendemain déciderait de l’avenir de leur cause. Regardant en face la possibilité d'une défaite, ils détachèrent d’Auticliamp et Talmont, chargés d’occuper Yarades et Ancenis, sur 1 , la rive droite de la Loire, pour être maîtres du passage du fleuve. Toutefois La Rochejaquelin et quelques autres ne voulaient pas passer la Loire, comprenant bien que, si héroïques que fussent leurs soldats, de pareils hommes ne pouvaient faire une gueri*e régulière, semblables au Titan de la Fable qui trouvait de nouvelles forces dès que ses pieds touchaient la terre. Si la Convention parvenait à soulever le géant, elle l’étoufferait sans peine entre ses bras nerveux.

D’autres au contraire voulaient, vainqueurs ou vaincus, franchir le fleuve pour attacher leurs hommes à leur fortuno eh lus plaçant dans la nécessité de vaincre avec eux, ou de mourir. « La Bretagne nous appelle, ‘disait Bonchamps. Les Anglais nous ofrent des secours : marchons I agrandissons nos destinée I... Maîtres d'une porte sur l'Océan, nom donnerons la main à nos alliés et à nos princes (2). »

(1) De Beauchamp, p. 356.

.(2) Id . p. 311.

La préoccupatiçn n’était pas moins vive au camp républicain. Kléber veillait, anxieux, lorsque Marceau entra dans sa tente. Ces deux hommes ne s’étaient pas encore rencontrés. Dans son impatience de voir le héros dont la gloire l’enflammait d’une noble et pure émulation, Marceau était venu vers lui.

« Devez-vous quitter votre poste dans un pareil moment? lui dit Kléber avec vivacité. Retournez-y en toute hâte. Nous aurons tout le temps de faire connaissance plus tard. » Marceau se retira, lais-, sant Kléber méditer dans la solitude ses plans pour le lendemain.

La bataille de Cholet fut véritablement une lutte de géants. Chacun des deux partis savait qu’il jouait son va-tout, et Kléber, Haxo, Beaupuy, Marceau, Westermann, d’un côté, de l’autre, Bonchamps , La Rochejaquelin , Delbée, grandirent * leur courage jusqu’à l’héroïsme. On pourrait djre avec d’Argentré, le vieil historien de la Bretagne:

« C’étaient mêmes armes, même sang, même cœur!... » Jamais Kléber et ses Mayençais, qui avaient lutté contre les plus braves soldats de l’Europe, n’avaient vu en face d’eux de pareils adversaires. « Les rebelles combattaient comme des tigres, écrivait-il à la Convention, et nos soldats comme des lions ! » Ce jour-là, les hommes du Bocage ne s’égaillèrent pas : intrépides comme toujours dans l’attaque, ils restèrent fermes sous le feu, et* ne prirent la fuite que lorsque toute

tiS . • LA .'VENDÉE * % -

résistance fut devenue humainement impossible. Lescure, Bonchamps, Delbée tombèrent mortellement atteints, et les Vèndéens se retirèrent en emportant leurs généraux blessés,

Je ne m’arrêterai pas à réfuter les odieuses calomnies dont les historiens royalistes ont poursuivi les vainqueurs de Cholet. Cette ville était patriote, ils le savaient ; ils n’avaient nulles représailles a y exercer; ils ne la pillèrent pas ; il* n’y souillèrent pas leur gloire par tous ces raffinements de férocité ; et si Cholet fût incendié, ce fut plus tard, par Stoffletj après l’évacuation ordonnée par le général Turreau (1). Westermann, surtout* ne , sb signala pas par ces «* honteuses orgies du triomphe (2); » il n’en prit pas le temps* aimant mieux galoper sur la trace des fuyards, qui espéraient en vain un jour de repos à Beaupréau* d’ou * il les chassa sans leur accorder un moment de trêve.

Il est cependant un* homme que nous abandonnons aux mépris des annalistes de la légitimité. C’est Léchelle. Celui-là est au-dessous même de la calomnié. Caêhé pendant l’action, non loin de Cholet, dans le château de La Tremblaie, il se plaignait d’être abandonné de tout le monde* lui* I e général en chef ! « Va au feu 1 tu y trouveras bonne compagnie! « lül dit Danibarrèr'e, le commandant de l’artillerie.

(1) Savary. p. 271.

(2) Crétilicau-Joly, t. i, p. 279.

Us fuyaient donc, emportés par l’ouragan mortel qui renversait tout sur son passage» et deux jours après la bataille dè Cholet, la plage étroite resserrée par les hauteurs que domine l’ancienneabbaye de Saint-Florent-le-Vieux, sur la rive gauche de la Loire, était encombrée par plus de cent mille Vendéens, vieillards, hommes, femmes, enfants, blessés, mourants, prêtres et séminaristes, qui faisaient retentir l’air de leurs cris de désespoir, dé leur rage et de leurs malédictions. Les républicains victorieux s’avançaient, la fumée des villages incendiés annonçait leur approche, et les , vaincus quittaient la terre natale, que la plupart ne devaient plus revoir.

C’était le- 17 octobre : Barrère et la Convention avaient donné aux Mayençâis jusqu’au 20 !..*

Là eut lieu une de ces scènes sublimes qui, au milieu de tant de tableaux d’horreur, réconcilient avec l’humanité, et font pâlir ces hauts faits de l’antiquité, qu’un enseignement traditionnel a légués à notre complaisante admiration.

On avait fait de nombreux prisonniers de part et d’autre et, désireux d’en obtenir l’échange, les Vendéens ènvoyèrent sur parole à Nantes, pour y traiter de cet échange, un jeune négociant, nommé Haudaudine (1), qui jura de venir rapporter, favo-

(1) Au vrai, ils étaient deux, Haudaudino et Domet, président du district, qui resta à Nantes.

C'est à tort que l’on a dit que Haudaudine était Nantais. Né à Bayonne, il laissa, à la mort de son père et de sa mère, leur

râble ou non, la réponse des autorités de Nantes. Cintj mille soldats républicains, restés aux mains des insurgés, seront impitoyablement massacrés s’il manque à ses engagements: Jusque-là, le commandant de Cholet, Cesbrons d’Argognes,les prend sous sa sauvegarde, et les conduira jusqu’à Saint- Florent, où Haudaudine viendra les rejoindre et partagera le sort commun.

L’humanité seule commandait que l’on prit en sérieuse considération une proposition, semblable. Mais il semble qu’à cette époque effroyable les hommes fussent de bronze et que rien d’humain ne battit dans leur poitrine. Amené devant les commissaires du gouvernement, Haudaudine imposa silence à ce sentiment, pour ne laisser parler que la voix de la politique. « Les prisonniers royalistes, dit-il, à cause des noms que portent plusieurs d’entre eux, ont pour les Bleus une importance beaucoup plus grande que celle que les prisonniers patriotes peuvent avoir pour les royalistes- D’ailleurs, toute transaction avec les révoltés serait un acte de faiblesse, et doit être écartée. Tant pis pour ceux qui se sont rendus ou laissé prendre ; c’est l’inévitable destinée des batailles de livrer au jeu du hasard la'vie des combattants. Si les prétendus défenseurs de la cause de Dieu et de la religion osent mettre leur. menace à exécution, cette-cause

succession à ses sœurs, et vint s'établir à Nantes,' où il s’occupa d’armement.

EN no:!

est déshonorée à jamais, et la République grandit encore par l’abaissement de ses adversaires... »

On voulut combattre ces arguments ; mais Haudaudine, à force d’énergie, fit décider le refus de l’échange proposé.

«Maintenant que j’ai réussi, flit-il, je n’ai plus qu’à aller faire connaître votr.e décision aux chefs des insurgés. »

En vain les prières de sa famille, les instances de ses amis veulent ébranler son inflexible résolution ; en vain les administrateurs du district prétendent le relever de son sertnent, raillent une pareille loyauté avec les Brigands, et menacent de le traiter en Vendéen et en émigré.

« La morale que vous me prêchez là, dit-il, n’est point celle que m’enseigne ma conscience. Quel que soit le sort qui m’attende, je retournerai d’où je viens, et je n'autoriserai pas par un marique de foi le massacre de mes compagnons d’armes. «

Furieux en apprenant le refus stoïque des républicains nantais, les Vendéens brûlent de se venger surles cinq mille captifs que Haudaudine a rejoints. Cesbrons lui-même excite leur rage en mettant sous leurs yeux leurs défaites passées et les dernières représailles des républicains.

Les cinq mille prisonniers sont entassés dans l’église de Saint-Florent. Déjà deux pièces de canon sont braquées devant le portail et n’attendent que le signal du massacre pour vomir la mort, que les captjfs semblent provoquer en entonnant le glo-

pieux oliant des Marseillais. Quelques-uns même, voulant éviter à leurs cadavres l’injure d’être confondus avec ceux des royalistes, gravent dans leur chair avec un canif le mot magique de liberté.

Mais il y a au camp des royalistes un homme qui

va mourir, un héros, lui aussi, Bonchamps, qui

comprend tout ce qu'il y a de grandiose dans le res-

pect des Haudaudine pour la parole jurée, tout ce qu’il y a de hideux dans cette immense tuerie qui s’apprête. Jaloux de relever sa cause en se grandissant lui-m4fne à la hauteur de l’héroïque volontaire républicain, il arrache aux autres chefs la grâce des prisonniers.

« Un roulement aqponce uqe proclamation... Au nom de Bonchamps, le ealnie renaît; le recueillement succède à la fureur; on verse des larmes; les canons déjà braqués sont détournés; de tous côtés on entend crier : Grâce! 'grâce! Sauvons les tisonniers ; Bonchamps le vêtit, Bonchamps l'ordonne (1) ! »

Il est parfois pour l’historien de douloureux devoirs. On se laisse aller à admirer ce héros presque légendaire de \éP guerre civile , qui , obéissant à une conviction, se lançait dans une lutte où il n’entrevoyait pas même la gloire ; qui refusait un cartel avec des paroles dignes d’un homme de Plutarque; qui livrait sa vie à un médecin ennemi

(1) De Beauehamp, p. 368. .

avec une confiance qui rappelle Alexandre, et qui couronnait sa carrière par un mot sublime.

Eh bien ! cependant le mot de Bonchamps n’est •rien qu’une de ces phrases à effet écrites après coup. Répété depuis assez souvent ^pour acquérir avec le telhps toutes les apparences d’une vérité, il a été inventé par un*adversaire du général vendéen, par un héros bien plus grand que lui ce jourlà, par un des cinq mille républicains qui devaient périr sur la petite place de l’abbaye de Saint-Florent-le-Vieux. La scène n’eut rien de cette solennité que lui prêtent les historiens royalistes. Ce fut l’œuvre de tous et de personne, les chefs catholiques reculèrent devant cette effroyable boucherie de cinq mille ennemis désarmés; ils redoutèrent

les justes représailles d’une armée victorieuse qui lès poursuivait à quelques heures de marche; ils relâchèrent leurs captifs , afin qu’ils allassent au camp* des Bleus plaidé la cause des prisonniers royalistes qu’ils avaient entre les mains et dont l’échange n’avait pas été accepté; et à la place du mot heureux prêté à Bonchamps, il y eut une action bieh plus sublime dont il est temps de restituer la gloire à son auteur. #

Berthre de Bourniseaux, le plus ancien historien de ces guerres( 1802 ), neparle pasde Bonchamps, et sa narration tendrait plutôt à attribuer à Lescure le salut des cinq mille captifs ( 1 ). Madame de la Ro-

(1) De Bourniseaux, p. 134.

chejaqaelin, témoin oculaire, n’en parle pas davantage, et tout naturellement place sur le premier plan son premier mari , Lescure , qu’elle accompagnait alors (1). Enfin, et ceci me parait concluant, madame de Bonchamps elle-même ne cite pas ce trait de son mari, et raconte la scène d’une façon toute différente* Voici, en effet, 'ce qui arriva, ce qui fit attribuer au général vendéen cet acte de générosité suprême.

Madame de Bonchamps, qui avait souvent poussé les paysans au combat, elle l’avoue (2), fut arrêtée, conduite à Nantes, jugée et condamnée à mort. On ne mit aucun empressement à faire exécuter son arrêt ; elle obtint sa grâce, — je dirai tout à l’heure à qui elle la dut, — et comme on ne se hâtait pas davantage de lui ouvrir les portes de sa prison, elle envoya sa fille, jolie enfant de six ou sept ans, demander ses lettres de grâce à ce redoutable tribunal révolutionnaire de Naftes. •

« Citoyens, dit-elle, en s’avançant toute tremblante, je viens vous demander la lettre de grâce de maman I » *

Un des juges prend l’enfant sur ses genoux, l’embrasse, pause avec elle, et pour la rassurer tout à fait, l’invite à chanter une chanson. Elle ne se fait pas prier; et, de sa plus belle voix, entonne la Marseillaise des Vendéens :

fl) Mémoires, p. 298.

en no*

•24 fi

Vive ! vive le Roi !

A bas la République !

Et tous ces terribles Jacobins d’éclater de rire, d’embrasser encore la charmante petite fille, et de lui remettre la lettre de grâce de sa mère fl).

Toujours prêt à tous les dévouements, Haudaudine, dès qu’il avait appris la condamnation de la veuve de Bonchamps, avait juré de la sauver, et l’on sait qu’il tenait ses serments. « Il imagina , — c’est elle qui parle, — il imagina, pour y parvenir, de faire signer, par un grand nombre de prisonniers de Saint-Florent, une pétition adressée à la Convention, dans laquelle il était dit que c’était, surtout à mes sollicitations que les prisonniers de Saint-Florent avaient dû la vie. M. Hajudaudine savait parfaitement que je n’avais aucune part à cette action, puisque je n’étais phs même avec mon mari lorsqu’il mourut ; mais il crut pouvoir se permettre un mensonge officieux pour me sauver. Afin de couvrir la pétition d’un plus grand nombre de signatures, cet homme généreux alla donc dans différents ports de mer, où il savait qu’il trouverait de ses compagnons d’infortune qui n’hésiteraient point à signer sa pétition. Toutes ces démarches bienfaisantes furent couronnées de succès, ma grâce fut accordée, et je me plais à rendre justice

(1) Mémoires , p. 135-137.

2*6 LA. VEJNDÉE

à la vérité on disant que j’ai dû la vie à la reconnaissance d'un républicain. »

Pour pouvoir imaginer que raqdame de Bonchamps absente avait obtenu de son mari mourant la grâce des cinq mille républicains, — ce qu’elle ne dit pa§ d’ailleurs, car il n’est nullement question dans tout cela du mot de Bonchamps, qui méritait cependant d’être rapporté par sa veuve, $’il eût été dit, — il fallait bien que Haudaudine imaginât préalablement que c’était à Bonchamps que cette grâce était due. Aussi madame do la Rochejaquelin, revenant à la fin de son livre sur cet incident, s’exprime-t-elle ainsi :

« Pour sauver madame de Bonchamps, M. Haudaudine fit certifier par plusieurs prisonniers de ' Saint-Florent qu’elle avait obtenu de son mari mourant la grâce des 'cinq mille prisonniers. Madame de’Bonchamps s’excusa de fort bonne grâce d’avoir pris pour elle seule une gloire qui appartenait à toute l'armie, et me dit que si j’avais été en prison avec elle, le certificat eût été pour toutes deux. Elle y ayait acquis plus de droit qu’un autre en apaisant M. d’Argognes et les soldats ameutés contré les républicains prisonniers (1). »

Si la gloire appartenait à toute l’armée, elle n’é- . tait donc pas personnelle à Bonchamps, et si madame de La Rochejaquelin eût été captive à la place de madame de Bonchamps, Haudaudine, d’a-

(1) Madame de La Roehejaqirclin, p. 446.

près cette dernière, eût prêté son mot à Lescure, au lieu d’en faire les honneurs à Bonchamps.

Enfin, dans un article royaliste, le fils même de l’auteur des Mémoires de madame de La Boche-» jaquelin, M. de Barante, a écrit les lignes suivantes :

« On a rapporté que cinq mille prisonniers républicains, amenés jusqu'à la Loire au moment où on allait la traverser, avaient dû la vie aux instances de Bonchamps, qui avait empêché de les massacrer. Bonchamps expirait à ce moment, et c’est aux sem timents d'humanité de presque tous les autres chets vendéens que ces prisonniers durent leur salut. Quelques mois après, plusieurs d’entre eux, pour sauver madame de Bonchamps qui était prisonnière à. Nantes, attestèrent qu’elle avait engagé son mari à user de son pouvoir pour sauver les prisonniers; cette circonstance a donné lieu au récit où un historien a attribué à Bonchamps cette action généreuse, dont il était, au reste, bien capable. »

Il parait donc hors de doute que, non content de çon action sublime, Haudaudine a fait, par surcroît, le mot célèbre qui a popularisé le nom du général vendéen. Haudaudine, en promenant en tous lieux son pieux, mensonge pour recueillir des signatures, lui a donné la force d’une vérité’, la tradition s’en est emparée, et les historiens ont repoussé le témoignage de mesdames de Bonchamps et de La 41 ochejaquelin, pour accueillir la tradition popu-

laire plus poétique, plus favorable à leur héros. Puis ils ont laissé dans l’ombre le Régulus nantais, comme s’ils eussent craint qu’en attirant sur lui l’attention, on n'arrivàt trop facilement à la découverte de la vérité (1).

Du reste, la dernière phrase que je viens de citer de madame de La Rochejaquelin prouve une fois de plus avec quelle insouciance de la vérité a été écrit jusqu’à ce jour le roman des guerres de la Vendée. Madame de Bonchamps n’apaisa pas d’Argognes, par l’excellente raison qu'elle n’qtait pas à Saint- Florent le 17 octobre.

Chose étrange que la gloire parmi les hommes! Voilà un chef de révoltés oui, en mourant, a dit, ou n’a probablement pas dit un mot pour empêcher l’immolation de cinq mille de ses semblables, et le nom de cet homme vivra dans l’histoire. Voilà à côté de lui un citoyen, soldat de hasard, qui pousse le respect de la foi jurée jusqu’à braver une mort qui paraissait certaine. Sauvé par miracle, il ose, à une époque où la loi des suspects faisait un crime

(I) Pendant la Révolution, Haudaiuline se rendit acquéreur, à vil prix, d’une propriété appartenant à une dame veuve de Montaign. Dès que les émigrés purent rentrer on France, il se mit à la recherche de cette dame, et il parvint à découvrir qu’elle était en Angleterre, où elle vivait misérablement. Il lui écrivit aussitôt de revenir en France, et à son arrivée il lui remit sa propriété qu’il avait administrée pendant le temps de l’émigration, et dont il avait considérablement augmenté la valeur.

Il n’accepta de la famille de Montaign que le remboursement du prix d’acquisition et des frais de gestion, et il lui remit le montant des revenus et des placements qu’il en avait faits, -

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de la simple pitié, aller faire signer dans toutes les villes de la Bretagne une attestation fausse pour sauver, au péril de sa vie, une femme justement condamnée parles lois. Et le nom du Régulus nantais n’a pas d’écho dans la mémoire des hommes! Un sculpteur de génie, David (d’Angers), a immortalisé Bonchamps, son adversaire politique, faisant grâce aux prisonniers républicains, et il ne se trouvera pas un peintre pour représenter llaudaudine venant apporter dans l’église de Saint-Florent la fatale nouvelle et partager le sort des cinq mille captifs!

Non contents de condamner Haudaudine à l’oubli pour faire à Bonchamps une gloire usurpée, les historiens royalistes ont accusé les cinq mille patriotes qui lui devaient la vie d’avoir tiré, des hauteurs de Saint-Florent, le canon sur les Vendéens qui franchissaient le fleuve. Ici encore ils ont accueilli trop légèrement la tradition, en négligeant de remonter aux sources. Voici en effet ce qui arriva.

On plaça Bonchamps dans une sorte de hamac

fait avec un filet de pêcheur, et l’on transporta le précieux fardeau dans une cabane du hameau de la Meilleraye, entre Varades et la Loire, où il ne tarda pas à rendre le dernier soupir. Quant aux prisonniers républicains restés à Saint-Florent, une fois délivrés, nul ne songea plus à eux, et, craignant un retour des soldats vendéens contre la volonté de leurs chefs, ils se hâtèrent de se diri-

LA VENDRE

ger vers Cholet, où ihf entrèrent deux jours plus tard. Pendant ce temps, et lorsque les derniers fugitifs de l’armée catholique venaient à peine de franchir la Loire, Choudieu, qui dirigeait l’avantgarde républicaine, arriva aux premières maisons de Saint-Florent à la tête d’un peloton de chasseurs. On lui apprend que les Blancs sont, pour un moment, à l’abri des atteintes de leurs vainqueurs. Choudieu s'élance vers l’esplanade , fait mettre pied à terre à tous ses hommes, et profitant de ce • que, dans leur précipitation, les lugitifs avaient négligé d’enclouer leurs pièces, il fait pointer les canons encore chargés sur le hameau de la Meilleraye, ou s’apercevaient des groupes d’insurgés, et leur envoie les volées de mitraille destinées au massacre des cinq mille républicains.

Les Blancs, qui n’avaient laissé que des prison- . niers à Saint-Florent, et qui ignoraient l’arrivée de l’avant-garde commandée par Choudieu, durent tout naturellement attribuer aux captifs l’attaque soudaine dont ils étaient l’objet. Et comme, par le contraste, l’infamie de ceux-ci devait rehausser la générosité des Yendéens, les écrivains de leur parti n’ont pas hésité à adopter, sans songer à le contrôler, ce qui d’ailleurs était l’opinion de chacun dans les rangs de l’armée catholique.

Ils ont dit également que le corps dû héros vendéen avait été exhumé par les Blancs, et qu’on lui avait, tranché la tête pour l’envoyer à la Convention, qui, en la recevant, s’était écriée ; « Avec un

pareil général à la tête de nos armées, la république serait sauvée! » îout cela est entièrement et absolument faux. Lorsqu'en 18P7 on transporta le corps de Bonchamps dans l’église Saint- Florent, où il repose sous le chef-d’œuvre du statuaire angevin, on retrouva dans sa tombe son cadavre tout entier: et quand la république avait pour commander ses armées des hommes comme Moreau, Jourdan, Kléber, Marceau, Pichegru , Kellermann, Hoche, et tant d’autres, elle n’avait point à envier aux bandes catholiques leurs chefs militaires,

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