‹ La Vendée en 1793Chapitre 27 sur 49 · I.A VENDÉE · texte numérisé non relu

I.A VENDÉE

et demi. Le Manceau n’a pas, en effet., la probité du

Vendéen ; la cçoyance religieuse fait défaut chez »

lui, et pour la remplacer on n'a pas allumé le flambeau de la morale dans son Ame qu’obscurcit l-’ignorance. L’homme du Bocage torturait le républicain , comme au moyen Age le prêtre torturait l’infidèle ouïe schismatique; le Chouan, peu préoccupé au fond des intérêts de Dieu ni du roi, égorgeait pour piller. C’est sans doute à ce caractère exclusivement cririiinel de l’insurrection dans le Maine qu’il faut attribuer l’absence des femmes, qui n’y prirent aucune part, bien différentes en cela des Vendéennes.

L’une des physionomies les plus excentriques et les plus fortement accentuées de l’insurrection vendéenne fut sans contredit celle de Jean Cottereau, contrebandier, assassin et soldat déserteur avant de devenir l’un des plus fermes défenseurs du trône et de l’autel. Son père et son grand-père avaient été bûcherons-sabotiers, vivant dans les bois, sans demeure fixe, sous des cabanes d’un jour faites de branchages. Sa mère, qui s’était laissé enlever, avait donné le jour au hasard à ses six enfants, dans les forêts du Mans. Devenue vieille, elle habitait, non loin du bourg de Saint-Ouen-des- Toitç, entre le Mans et Alençon, la closerie des Poiriers, petit bien qui lui était venu d’héritage, mais qui ne pouvait suffire A faire vivre elle et sa nombreuse famille.

La Bretagne, province de Franc-Sallé, n’était

point frappée par l’impôt de la gabelle, si bien que le paysan breton ne payait qu’un sou ce qui en coûtait treize au paysan manceau . De là la contrebande et le faux-saunage (1). Pierre, l’ainé des quatt’e garçons, bègue, paisible et timide, exerça comme son père le métier de sabotier] Les trois autres, Jean, François et René, se livraient à la contrebande, et Jean surtout se fit bientôt remarquer par son audace dans cette périlleuse industrie. « Il n'y a pas de danger! » répétait- il sans cesse, même en se livrant aux entreprises les plus hasardeuses. Aussi l’appelait-on le gas mentaux. Habitué à épier, à écouter, à dissimuler ses pas, naturellement sombre, solitaire et taciturne, son nom de. Cottereau disparut sous le surnom de Chouan (chat-huant), dont le cri, imité par lui et ses acolytes, devint le signal destiné à dépister les gabeleurs et à rallier les faux-sauniers.

Jean s’était laissé prendre à Ernée, à Saumur, puis enfin à Laval. Comment était-il sorti de prison? A toutes les questions il opposait sa réponse invariable : « Il n’y avait pas de danger! » On sut seulement qu’une fois il avait été condamné à mort pour avoir blessé plusieurs gabeleurs dans une rencontre. Sa mère était partie à pied , avqit fait

(1) « L’impôt de la gabelle avait donné lieu, sur les limites qui séparent ces provinces, à une sorte do guerre civile. Le commerce frauduleux du sel s’y faisait a nmiu armée. Plus de vingt mille familles-n’avaient, de père en fil», pour exister, que les produits delà contrebande, » De Beauclinmp, t. III, p. Il,

LA VEN DÉ K

soixante-dix lieues en cinq jours, s'était jetée aux pieds de Louis XVI, et avait obtenu la grâce de Jean qui, échappé prqvidentiellemènt à la corde, se hâta de recommencer son criminel métier. Bientôt dans une nouvelle escarmouche avec les gabeleurs, un d’entre eux tombe mort sous le bâton ferré de Jean Chouan, qui allait être poursuivi de nouveau lorsque de puissants protecteurs le firent enrôler dans le régiment de Turenne, à la suite duquel il fut tenir garnison à Lille pendant une année.- Puis un beau jour il déserte, et satête ( était encore en grand péril, lorsque ses amis obtinrent une lettre de cachet qui le fit enfermer, pendant deux ans dans les prisons de Rennes.

C’était la troisième fois qu’il passait à fleur de corde, et bien lui* prenait, on le voit, d’avoir de * nombreux et chauds protecteurs.

Surces entrefaites la Révolution arrive, l’Assemblée nationale supprime la gabelle par la loi du 10 mai 1*790, et brise du coup le faux-saunage, c’estû-dire l’industrie qui faisait vivre Jean et ses deux frères. Comme le garde-chasse Stofflet, comme le receveur, des gabelles Souchu, Jean se déclare alors royaliste, et ardent adversaire d’idées politiques qui portaient de pareils fruits,

Le 15 août 1792, lorsque les jeunes gens des vil-

lages voisins étaient assemblés à Saint-Ouen-des- / <r t Toits où les membres du district s’étaient réums

pour former des gardes nationales et provoquer des

engagements volontaires, Jean Chouan, voyantqu’ils

partaient à contre-cœur, excite un soulèvement et met en fuite les autorités. Les faux-sauniers sans ouvrage se joignent à lui, et une première bande, d’abord peu nombreuse, commence une guerre de partisans contre la République , en attaquant un détachement de patriotes près du village de Bourgneuf.

Dénoncé aux autorités du chef-lieu, il fut jugé' par contumace et condamné à mort. Mais comme c’était la quatrième ou cinquième fois, il se contenta de passer en Bretagne, après avoir répété son invariable refrain : « Il n’y a pas de danger! »

Au mois d’avril 1793, « Jean Chouan, qui avait suivi le prince de Talmont dana ses courses aventureuses, lorsque ce dernier, en 1792, cherchait à insurger le Maine et le Poitou, Jqan Chouan revint à son village où il savait bien qu’il trouverait des soldats (1). » Sa bande se grossit rapidement en effet, et se recruta moins parmi les paysans fanatisés, comme en Vendée, que parmi les conscrits réfractaires, les déserteurs des troupes républicaines, les faux-sauniers, et même les gabeleurs mis à pied par la loi du 10 mai. Le farouche Laroche, l’un de ces derniers, commandait une bande qui portait le nom sinistre de Royal-Carnage, si bien que faux-sauniers et gabeleurs, gardes-chasse et braconniers, contrebandiers et douanier^ s'unissaient dans une même haine contre cette Répu-

(1) Crétintau-Joly, - 1 . 111, p. 114,

bliquc odieuse pour laquelle rien n’était sacré, dans le passé, pas même l’antique institution de la gabelle.

Us répandaient la terreur en tous lieux, désarmant les patriotes, faisant des prisonniers à poignée, mais le plus souvent, les fusillant par pitié, poussés surtout par René Cottereau, dont la férocité ne connaissait point de bornes. On l’avait vu tuer sans motif, pour le plaisir, une femme enceinte, çt un malheureux qui, dans bien des occasions, avait rendu des services aux Chouans. Une fois, Jean indigné ordonna que l’on fusillât son frère, et comme nul n’obéissait, il saisit son fusil et il allait faire sa terrible besogne de justicier, quand il fut désarmé par les siens, malgré la terreur qu’il inspirait.

Ces défenseurs de la bonne cause ressemblaient fort aux bandits du moyen âge. Aussi vit-on, comme au moyen âge, certaines communes organiser contre eux des ligues offensives et défensives pour repousser, par la force, ces crimes colorés d’un motif pieux. Dix-sept comnfunes des environs de Sion, sur les limites des-départements d’Ille-et- Vilaine et dé* la Loire-Inférieure, formèrent une ligue qui prit le nom de confédération d’Erçé. Le curé de ce village en était le chef et l’instigateur. Bravant la vengeance des Chouans, ce prêtre exceptionnel et vraiment évangélique prêchait constamment et sans crainte la soumission aux lois, retenait le laboureur à sa charrue, le propriétaire à

son domaine, le marchand à son négoce. Les brigands paraissaient-ils sur quelque point du territoire confédéré, on y sonnait le tocsin, quelques coups dans les intervalles annonçaient la direction prise par l’ennemi, et de toutes parts on marchait à sa roncontre. Si les Chouans enlevaient du bétail ou tuaient quelques hommes, une troupe d’élite allait enlever chez eux d’autre bétail en nombre double, et ne rentrait qu’après avoir pris ou tué le double d’ennemis (1). Sans doute ce n’était que la peine du talion aggravée; mais le pieux ecclésiastique avait compris qu’il fallait un peu hurler avec les loups, et qu’avec de pareils bandits on pouvait, oubliant la loi nouvelle, se contenter de l’ancienne loi

“ Ils ne formaient pas, comme les Vendéens, des rassemblements nombreux, capables de tenir la campagne; ils marchaient en troupe de trente et cinquante, arrêtaient les courriers, les voitures publiques, assassinaient les juges de paix, les maires, les fonctionnaires républicains, et surtout les acquéreurs de biens nationaux. Quant à ceux qui étaient, non pas acquéreurs, mais fermiers de ees biens, ils se rendaient chez eux et se faisaient payer le prix du fermage. Ils avaient ordinairement soin de détruire les ponts, de briser les routes, de couper l’essieu des charrettes, pour empêcher le transport de subsistances dans les villes. Ils fai-

(1) Mémoires <lu général Hugo, t, I, p. 50-54.

saient des menaces terribles à ceux qui apportaient

leurs denrées dans les marchés, et ils exécutaient

cès menaces en pillant et incendiant leurs propriétés. Ne pouvant pas occuper militairement le pays, leur but évident était de le bouleverser en empêchant les citoyens d’accepter aucune fonction de la république , en punissant l’acquisition des biens nationaux, et en affamant les villes (1). »

Contrairement aux Vendéens, qui avaient peur dans les ténèbres, les Chouans ne l'aisaiènt leurs expéditions que la nuit (2), et, pendant le jour, ils se tenaient cachés daps les parties les plus épaisses des forêts du Maine. Dans celle de Misdon, rendue presque impénétrable par les houx et les fougères qui y poussent en abondance, on rencontrait de distance en distance des clairières de vingt-cinq à trente pieds de diamètre, aux lieux où les charbonniers établissaient leurs fourneaux. Ils avaient donné à la plus retirée le nom de place Royale. A l’entour de ces clairières, au lieu de cabanes, ils creusaient des excavations dont ils rejetaient la terre au loin. L’ouverture, à peine suffisante pour donner passage à un hommg rampant sur ses genoux, allait ensuite en s’élargissant comme un entonnoir renversé, de manière à pouvoir contenir six à sept personnes, couchées sur un lit de fougère, de mousse et de feuilles sèches. Des charpentes grossières soutenaient la voûte, et l’entrée

, 1) Tbiors, llisl. de la dévolution française , t. VII, p. 101 .

(Ê) lîevthre de Boumiseaux, p. 168.

était habilement dissimulée par une trappe ronde, par une claie tressée avec de menues branches entrelacées de brins de mousse. Les Bleus envoyés à leur recherche passaient dessus sans que leur œil pût les distinguer, et pendant ce temps les Chouans, contraints de se mettre à la ration, restaient souvent plusieurs jours sans oser sortir. '

LaBretagne fournit à la Vendée, comme le Maine, 6on contingent, de chouannerie, qui rencontra dans la grossièreté à demi sauvage du paysan de l’Armorique de faciles éléments de désordre. • Ignorant et entêté, il ne pouvait être en révolution qu’un instrument dangereux. Sans boussole au milieu des orages, ému par d’anciens ressentiments contre les seigneurs et les citadins, on l’a vu d’abord incendier les châteaux, puis le toit modeste du fonctionnaire patriote*. Toute l’énergie que les principes de la Révolution avait d’abord développée en Bretagne s’accrut peu à peu après, dans le sens contraire. Les campagnes en opposition avec les villes s’abandonnèrent à l’impulsion que leur avait donnée la noblesse, par sa courageuse résistance aux atteintes portées à l’autorité royale. Les ecclésiastiques usèrent aussi de toute leur influence, soit pour ramener le peuple aux anciennes habitudes, soit pour le soulever contre d’imprudent6 novateurs (1). »

« Les Bretons, il faut l’avouer, dit de son côté

(1) De Besucbanip, t. III, p. 9.

gultat, les principes révolutionnaires seuls profitaient (1):.. »

L’une .des premières bandes avait accepté pour chef un tout jeune gentilhomme de dix-sept ans, Piquet-Duboisguy. « Sans éducation comme sans principes,., il avait suivi l’impulsion de la noblesse deà environs de Fougères, qui était plus ou moins engagée dans la conspiration de La Rouërie, soit par des dons pécuniaires, soit par la promesse d’un service actif (2). »

Des buttés grossières, élevées dang l’épaisseur de la forêt et disséminées au hasard, « tel fut le premier camp des Chouans Puisaye trouva les cabanes trop éloignées les unes des autres, et les fit rapprocher. Il arrêta que chacun contiendrait sept hommes, dont l’un serait le chef. des six autres; que chaque réunion de sept cabanes aurait, sous le nom de cantonnement, un éhef particulier, et que chaque réunion de sept cantonnements formerait une division toujours commandée par un officier supérieur. La même division devait avoir lieu dans les opérations militaires (3). »

Le comte Joseph de Puisaye avait été destiné à l’état ecclésiastique. Puis il suivit la carrière militaire, qu’il abandonna par crainte des périls qu’elle présente (4), et parvint à se faire nommer, en

(1) La Vendée Militaire , t. III, p. 25.

(2) De Beanchamp, p. 15.

.(4) « Il se jeta dans d’obscures et odieuses intrigues, se won-

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