‹ La Vendée en 1793Chapitre 33 sur 49 · LA TENDRE · texte numérisé non relu

LA TENDRE

n'a point de garnison , on permet le pillage aux royalistes, qui ne font aucun mal aux habitants, se contentant de prendre les armes de la garde nationale et les effets d’habillement dont ils ont besoin (1). ”

Pourquoi ne pas avouer le massacre puisqu’on avoue le pillage, qu’on a commencé par nier d’une façon si absolue? Pourquoi ne pas reconnaître que les combattantes de Villedieu furent mitraillées et sabrées par la tourbe victorieuse, exaspérée par une résistance qu’elle n’avait pas“prévue? Pourquoi écrire ces lignes, si habilement rédigées, pour flétrit 1 2 le dévouement des Bleus, « faits depuis longtemps à toutes les horreurs de la guerre, et poussés par l’enthousiasme*ou par la peur à cette exagération de* sacrifices qui, dans les temps d’orages politiques, est honorée du nom d’héroïsme (2)? *

Les représailles ne se firent pas attendre. Le conventionnel Laplanche, un ancien moine, fit rechercher les brigands blessés qui n’avaient pu fuir : on en réunit huit cents, qu’il fit fusiller : le massacre dura cinq quarts d’heure. Une femme survivait, frappée de trois balles, une dans le cou, une autre dans le bras, une dernière dans la cuisse. Laplanche lui offre la vie si elle consent à crier vive la République ! « Jamais! s’écrie-t-elle; qu’on me rende à la mort! « Toutes les insistances *

(1) Crétineau-Joly, p. 366.

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' échouèrent devant son énergique refus, et on lui fit grâce (1). ' '

C’étaient, dans les deux camps, des fanatiques; chacun mourait martyr de sa conviction, vraie ou fausse; chacun servait sa cause à sa manière, rendant meurtre pour meurtre. Seulement l’idée émancipatrice, pour le triomphe de laquelle les Bleus combattaient, leur commanda longtemps d’épargner ceux que l’on avait appelés aussi longtemps que possible des frères et sœurs égarés (2), tandis que l’idée religieuse imposait au paysan fanatisé le devoir de châtier la créature rebelle à Dieu (3). Les patriotes tuaient pour obéir aux nécessités affreuses de la guerre, au lieu que'chez les Vendéens il y avait quelque chose de l’inquisiteur, dont la pensée est' avant tout de punir et d’imposer une expiation. Sous la funeste inspiration de leurs prêtres, ils s’érigeaient en vengeurs de ce Dieu fait à leur image, et qui, pouvant anéantir la créature coupable, la condamne à une effroyable immorta-

(1) Grille, t. III, p. 53.

(2) Madame de La Rochejaquelin, p. 443.

(3) « Les rebelles faisaient la guerre en, désespérés, et avec une atrocité dont l’histoire des pduples les plus féroces ne présente pas d’exemplo. Les républicains, soldats ou non, qui tombaient entre leurs mains, finissaient leur vie dans des supplices

'affreux et prolongés. Tout ce que la barbarie la plus ingénieuse peut inventer de tourments était exécuté au nom de la religion catholique par des femmes sur des prisonniers de guerre, et indistinctement sur tous ceux qui restaient fidèles à la République. » Turreau, Mémoires, p. 194.

lité, afin de pouvoir repaître ses narines divines de cette immense odeur de chair rôtie qui, des mondes détruits, montera dans l’éternité comme un encens vers son trône redoutable.

On reculait désormais comme on avait avancé,’ sans trop savoir où l’on allait. Mais tandis que La Rochejaqueljn se lançait vers la Normandie, que d’autres généraux guidaient leurs bandes vers la Bretagne, et, que les Vendéens désertaient de toutes leurs forces vers lâ Loire, un incident imprévu et qui porta à son comble -la rage des malheureux instruments de cette révolte criminelle, vint démontrer que l’heure du découragement avait sonné pour les chefs comme pour les soldats.

Le prince de Talmont qui, tout en servant la cause de Dieu, « n’avait jamais voulu s’exempter des faiblesses de l’humanité, et y cédait mémo avec une facilité qu’expliquent bien son éducation et son caractère (Crétineau-Joly), » Talmont, disons-nous, avait laissé en Angleterre une maîtresse, lady Brigh ton, à laquelle il avait juré de topt quitter pour venir la rejoindre, lorsqu’elle lui ferait remettre la moitié d’une bague qu’ils s’étaient partagée à l’heure douloureuse des adieux. A Villedieu, il reçut la bague dans un billet qui lui apprenait que deux matelots l’attendaient au rivage avec une barque qui allait le transporter à- Jersey, où elle espérait son retour.

Qui l’emporta dans son cœur, de l’amour ou du

devoir, c’est ce que nul ne peut savoir. Seulement, à quelques heures de là, il se trouvait sur le rivage, auprès de la barque prête à lever l'ancre, en compagnie de l’un des Beauvolliers , de d’Autichamp, de Solérac, de Donissan, de l’abbé Bernier, et des deux dames de Cuissart et de Fay.

Le bruit se répand qu’ils désertent et passent en Angleterre. « Des cris d'indignation et de rage s’é lèvent; ce n’est plus une armée, c’est une horde déchaînée, furiéuse, en pleine révolte contre ses chefs... Talmont, regardé comme l’instigateur de la fatale transmigration, n’est pjus aux yeux des Vendéens qu’un lâche déserteur (1). » Stofflet, ' l’homme des mesures énergiques, s’élance à leur poursuite, les rejoint, et ordonne à ses soldats de les.entrainer au camp, où l’orgueilleux gentilhomme se voit réduit à se justifier devant l’ancien garde- ' chasse.

« Je n’ai frété un bateau de pécheur pour Jersey, répondit-il, qu’afin de presser les secours que nous attendons d’Angleterre, et de sauver mesdames de Cuissart et de Fay qui voulaient rejoindre leurs maris en émigration (2). «

« Beaucoup de personnes ne voulurent pas croire à la justification de ces messieurs, » dit madame de La Rochejaquelin; et ce ne fut pas sans raison, car s'il ne se fût agi que de secours à faire venir d’Angleterre, il n’y avait point à en faire mystère aux

(1) De Beauehainp, t. II, p. 58. ■

( 3 ) Crétiueau-Joly, p. 242.

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autres généraux, et l’on se demande pourquoi cinq chefs et le principal agent ecclésiastique dé la révolte allaient accompagner deux femmes qui rejoignaient leur époux dans une barque expédiée

par une amante.

' Du reste, la suite des événements ne prouva que ' • trop clairement que les officiers étaient fatigués comme les soldats, qu’ils ne conservaient plus nul espoir, et que, ne sachant plus comment tirer les malheureuses victimes de leurs rancunes et de leur ambition de la voie fatale où ils les avaient entraînées, ils trouvaient plus simple de les abandonner à la grâce de Dieu.

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