DES VAINQUEURS
Kléber, nous l'avons dit, avait réorganisé à Angers l’armée de l’Ouest, qui semblait anéantie à Entrâmes. Seulement, tandis que le camp royaliste donnait l’exemple d’une réunion d'ambitieux où chacun voulait occuper le rang suprême et diriger seul ces bandes indisciplinées, le camp républicain présentait le magnifique spectacle de généreux citoyens s’effaçant à l’envi pour ne se disputer que les dangers.
Après la glorieuse capitulation de Mayence, il fallut forcer Kléber à accepter le grade de général de brigade, qu’il voulait refuseT. « Par une singularité inexprimable d’orgueil, dit M. Crétineau- Joly, Kléber n’a jamais daigné commander en
chef (1). «Il est bien vrai que les chefs royaljstes donnaient au monde un autre exemple, et qu'ils avaient la singulière et inexprimable modestie de se disputer tous lef premier rang. A Saumur, en septembre, Rossignol avait cédé son commandement à Canclàux , confessant son incapacité. Le 7 octobre, Canclaux, Grouchy, Aubert-Dubayet , *
sont rappelés au milieu de leurs victoires par les représentants en mission à Nantes, qui donnent le commandement à Kléber. 11 refuse, et ji’accepte enfin queparceque Léchelle arrive, et qu’il s’agit de sauver l’armée des mains de cet inepte, personnage. Après Entrâmes, il repousse le commandement en chef et désigne.Chalbos pourle remplacer. Ici, Ronsin abdique un grade qu’il a conscience de ne pouvoir remplir : « Si ma démission n’est pas acceptée, s’é- crie-t-il, je croirai que l’on veut perdre la République! « Sur l’avis de Kléber, il désigne Marceau au choix des représentants. Un peu plus tard, le comité de salut public ordonne à Marceau de suspendre Kléber. Il tient la dépêche secrète et n’en fait rien (2).
Profitant donc de l’ardeur de la nouvelle armée • do l'Ouest, qui brûlait de prendre sa revanche, on se met en marche dans l’espérance de secourir Granville, On arrive trop tard; mais par bonheur Granville s’était défendue seule, et le 20 no-
(1) La Vendée militaire, t. I, p. 238.
(2) Crétiueau-Joly, p. 379. — Savary, t. II, "p. 108, 222; t. III, p. 308.
vembre on était à Dol, où les Blancs venaient d’arriver la veille. Là, l’impatience des représentants auxquelles entreprise^ aventureuses du fougueux Westermann souriaient mieux que les plans sagement combinés de Kléber, compromit une fois en-' core l’honneur de la cause républicaine.
Ce fut une dés plus rudes journées, un des plus sanglants épisodes do la campagne de 1793, celui où le fanatisme des royalistes se montra dans toute sa sauvage énergie. Ils crurent longtemps la bataille perdue, et Stofflet lui-même fuyait aux premiers rangs. •“ Dix mille femmes éplorées, un grand
nombre de prêtres, tous ceux qui avaient fui ’le combat, cherchèrent leur salut dans la fuite. La confusion fut. telle que les hommes et les chevaux s’écrasaient mutuellement au milieu des bagages (1). «
Le salut leur vint de ce qui devait faire leur porte. « Les femmes arrêtent ceux qui fuient. Quand ils résistent à leur prière et refusent de combattre, elles s’opposent à leur passage. Souvent même, pour leur donner un salutaire exemple, elles saisissent le fusil de quelque mort, et répètent avec désespoir : « En avant, les Vendéennes! » Les prêtres aussi rivalisent de zèle avec les femmes; mais leur influence est plus décisive, car ils promettent le ciel aux braves et l’enfer aux lâches. Ici, l’abbé de (irandmaison les excite; là, placé sur une élé-
(1) De Beauehamp, t. II, p. 72.
vation et le crucifix à la main, Doussin, curé de Sainte-Marie de l’Ile-de-Ré, produit un magnifique effet (1). » Il faillit le payer cher, ce magnifique effet* car, arrêté quelques jours après, il. fut traduit devant le tribunal révolutionnaire. Mais il était plus facile, quoi qu’on en ait dit, d’échapper au couperet de la guillotine qu’aux faucilles des
femmes.et aux baïonnettes des hommes de l’armée
catholique, et Doussin fut absous (2).
Quant aux soldats de la nation, un de leurs ennemis, témoin oculaire, a déposé en faveur de leur héroïsme,- et voilà comment se battaient ces patriotes dont M. Crétineau-Joly a si souvent -gourmandé Ta lâcheté :
« Quoique dénués de tout espoir de vaincre
et en déroute, on ne fit pas un seul prisonnier qui
voulut rendre ses armes. Les traits des chevaux »
coupés, les canonniers, abandonnés par les soldats
du train , aimaient mieux se laisser hacher sur leurs pièces que de crier vive le roi! C’était réellement frénésie plutôt qu'enthousiasme. L’on vit plusieurs de ces malheureux, dans cette campagne d’outre-Loire plus qu’on Vendée encore, embrasser
(1) Crétineau-Joly, p. 384.
« Mes enfants, je marcherai à votre tète, le crucifix à la main. Que ceux qui veulent me suivre se mettent à genoux, je leur donnerai l’absolution. S’ils meurent, ils iront on paradis; mais les poltrons qui trahissent Dieu et qui abandonnent leurs familles, les Bleus les égorgeront, et ils iront en enfer. » Madame de La llochejaquelin, p. 358. ’ ,
■ 2 ) Crétineau-Joly, p. 392.
l'avant-train de leurs pièces, à l’imitation les uns •des autres, et rendre ainsi le dernier soupir en criant : Vive la République! M...pour ton roi (1). «
Un enfant de treize ans combattait dafts les rangs des Bleus. Entraîné par son courage, il est cerné par les ennemis, qui le somment de crier : Vive le roi! — « Vive la République! « répondit le noble enfant en embrassant sa cocarde tricolore.
Et à l'instant il tomba percé de coups.
La Convention nationale, décréta que les honneurs du Panthéon seraient accordés au jeune Barra, et qu’une gravure représentant sa mort serait envoyée à toutes les écoles primaires. Elle accorda une pension à sa mère, qu’il nourrissait avec sa paye. Si elle punissait la trahisop, la Convention savait aussi récompenser la gloire (2).*
L’armée catholique vient encore de remporter une victoire inutile. Les paysans refusent de suivre leurs généraux, les officiers eux-mémes désertent de toutes parts (3); le succès n’est à leurs yeux qu’un moyen de fuir plus vite et plus sûrement vers la Vendée. « On leur dit que l’escadre- anglaise, qui n’a pu arriver en vue de Granville, débarquera enfin les armes et les munitions promises lorsque, avec le concours des Chouans, ils seront
(1) Billard de Veaux, Bréviaire du Vendéen, p, 115.
(2) M. Crétineau-Jol^ s’indigne fort de ces honneurs rendus au jeune héros, « un dos plus infinies gamins » parmi la vile multitude. T. I, p. 405.
(5) Madame de La lîoeheja<iuelin, p. 361. — De Iîeau- •hamp, fc. II, p. 82. .
maîtres du littoral dégarni de troupes (1). » Ils n’écoutent rien, et tous les regards se tournent obstinément du côté de la Loire. Toute la question est de savoir si l’on y rentrera par Angers ou par Saumur.
Angers est mieux, défendu ; mais l’esprit y est meilleur et mieux disposé en faveur de leur cause. Angers est la capitale de la province* le séjour de tous les hobereaux de la contrée. C’est la ville des communautésd’hommeset de femmes, des églises et des monastères sans nombre, des grands et des petits séminaires. Angers, qui a vu instituer dans ses t murs la fête du Saint-Sacrement, n’est point déchu de sa vieille renommée; c’est la ville des interminables processions et des éternelles sonneries, et certes elle pourrait disputer victorieusement à Avignon l’épithète de ville sonnante que lui donne Rabelais (2). Saumur, c’est la cité bourgeoise, huguenote et frondeuse. On y préfère de beaucoup l’épaulette à la soutane, et la noblesse est une institution qui n’y compte pas un seul représentant. Les gentilshommes saumurois n’ont d’ancêtres que M. Jourdain. C'est la ville de Duplessis-Mornay et de l’académie protestante. Saumur fait les chapelets sur lesquels toute l’Europe
(1) Crétineau-Joly, t. 1, p. 393.
(3) Il y a «n vieux dicton sur les bords de la Loire :
« Pleut-il toujours à Nantes ? Sonnc-t-on toujours à Angers ? Kait-on toujours l’amour à Saumur? Mnngc-t-on toujours à Tours? »
catholique marmotte ses patenôtres; mais c’est un commerce tout d’exportation. Angers n’en fait pas, mais Angers en achète.
On se dirigç donc sur Angers, dont on espérait que la trahison entr’ouvrirait tout au moins les portes. Cette ville prise, on n’avait plus que la Loire à traverser sur les Ponts-de-Cé, et l’on rentrait dans le Bocage, soit par la route de Brissac et Yihers, soit par celle de Saint-Lambert et Chemillé.
Mais la présence de l’héroïque Beaupuy dans leurs murs et l’exemple de Granville suffisaient pour décider les Angevins à opposer cette fois aux brigands une résistance victorieuse, en les enflammant d’une généreuse émulation. Pour ranimer l’ardeur de leurs hommes, qui -s’affaiblissait à mesure que l’éftergie des patriotes se rallumait, « on alla jusqu’à leur promettre le pillage de la ville... ce qui les scandalisa beaucoup, « assure madame de La Rochejaquelin (p. 365). — « Ils frémissent à cette proposition, ajoute M. Crétineau- Joly : « Si nous nouS permettions un tel crime, « Dieu nous punirait, et il serait juste (1 ) ! »
C’est exagérer à plaisir lesscrupul'es de ces bandes demi-nues et affamées; c’est oublier trop vite le pillage tout récent de Villedieu, les espérances de pillage hautement manifestées lors du siège de Nantes, et les exploits de la lande noire et des
(1) La Vendée Militaire, t. I, p. 399.
Chouans, qui obtenaient l’impunité en versant dans les caisses de l’armée une partie des fruits de leurs vols et de leurs assassinats.
Seulement, par un malheur étrange, on interdisait le pillage dans les villes où l’on pénétrait de vive force, et que l'on pillait néanmoins, tandis qu’on le promettait à Nantes et à Angers, d’où l’on
fut repoussé. * ;
- Dieu ne récompense pas la vertueuse retenue de ceux qui combattaient pour sa cause, et après deux jours d’une lutte acharnée (3 et 4 décembre 1793), la victoire resta aux Angevins. Vaincus à Granville, toute communication avec l’Angleterre leur était interdite; vaincus à Angers, ils ne pouvaient plus rentrer ckins le Bocage. L’heure de l’expiation allait bientôt sonner pour eux.
Kléber ne voulait pas même leur accorder le suprême honneur de mourir avec gloire. Se bornant à un rôle d’observation, et fortifiant toutes les places que l’on occupait, il voulait attendre,
• l’arme îiu bras, que la faim et la misère les fissent périr jusqu’au dernier. Rienïie saurait peindre, en effet, l’état désastreux auquel était réduite cette grande armée catholique qui, après avoir eu un instant la velléité de renouveler sur Saumur les tentatives échouées sur Angers, fixait, quoique victorieuse à La Flèche et partout sur son passage où elle semait l’épouvante et l’horreur (1),
(1) « On voyait çà et U des femmes ooupées en deux, de6
en nos
vers le Mans où un effroyable désastre l'attendait. Sans chaussures, ils se traînaient sur la terre humide et glacée, les pieds rongés par des . abcès qu’ils ,n 'avaient ni le loisir ni les moyens de soigner. N’ayant plus de vivres, plus d'argent pour s’en procurer,- ne trouvant plus rien à piller dans une contrée depuis longtemps épuisée , ils avaient vécu de noix et de pommes* ramassées sous les arbres le long des chemins, et bientôt, ajoutant ses effets à ceux de la faim, une effroyable dyssenterie vint fondre sur eux et les décimer. Cette déplorable armée de gâteux s’avançait donc, jalonnant sa route de cadavres de femmes et d’enfants morts de froid, de faim et de misère, et qu’ils n’avaient pas même le temps d’ensevelir, souillant au loin l’atmosphère, et faisant craindre que la peste s ne vînt bientôt joindre ses horraurs à celles de. la famine.
Mais la* mort ne moissonnait pas seule dans leurs, rangs, la désertion les éclaircissait encore davantage. « On accusa de nouveau les principaux officiers de vouloir abandonner l’armée pour passer en Angleterre. La fuite de Solérac qui de Dol avait gagné la Loire, augmentait et justifiait les soupçons (1). « Sur la route de Beaugé à La Flèche, Beauvolliers, le trésorier de l’armée, avait disparu,
enfants mutilés dans les bras de leurs mères, et des soldats Bleus écharpés, mutilés ; un pêle-mêle de morts, de membres épars sur la neige : un spectacle d’horreur. » Grille, t. III, p. 273.
(1) De Ileauchamp, t. II, p. 82.
sans doute pour sauver la caisse (1). « Son départ fut blâmé, et cependant imité peu après par d’autres chefs (2). » S’apercevant que leurs soldats se débarrassaient de leurs armes pour être prêts à profiter de la première occasion qui s’offrirait dé déserter, les chefs, en arrivant à La Flèche, firent une proclamation pour défendre de laisser prendre des vivres à ceux qui ne seraient.pas armés d’un fusil.
Un plus noble spectacle s’offre aux regards dans le camp des républicains. Le comité de salut public venait de remettre tous les pouvoirs à Marceau, en destituant les généraux mayençais. Marceau, que sa jeunesse effraye lui-méme , — il n’a que vingt-quatre ans, — déclare qu’il refuse d’accepter > si Kléber n’est pas à ses côtés pour tout diriger. On dut céder à ses désirs.
« A moi la responsabilité, à toi la gloire 1 « dit le jeune général.
« Sois tranquille ! répond Kléber. Nous nous battrons côte à côte, et s’il le faut, nous nous ferons guillotiner ensemble. »
Le 10 décembre, les Vendéens entrent victorieux au' Mans, que les réquisitionnaires républicains défendent à peine. Mais c’est en vain qu’ils espèrent y trouver quelques jours de repos. "Westermann surtout les poursuit dans leur victoire,
(1) « La calomnie s'attacha depuis à Beanvolliers, qu’on accusa d’infidélité, mais sans aucune preuve. » De Beauchemp, p. 93.
(2) De Beauchamp, p. 93. ,