T2 LA VENDÉE
font entrevoir qu’on méditait une guerre de religion. »
« N’est-il pas dans l’ordre des choses humaines, se disaient tous ces adversaires de l’égalité, comme * les appelle M. de Beauchamp (1), que la noblesse et le clergé, cofnblés de richesses et d’honneurs, dépouillés, puis nivelés au rang du peuple, résistant à la subversion? Doivent-ils, peuvent-ils s’immoler eux-mêmes? Le prétendre serait méconnaître étrangement le cœur de l’homme. Que les évêques, les prêtres, les nobles; que les mécontents, pour défendre leurs privilèges, leurs richesses, leur rang, leur opinion, enrôlent des soldats, prennent les armes; que, dans l’espoir de se soustraire à la vengeance, à la haine -du peuple, ils aient recours au moyen extrême et désespéré de la guerre civile, ce moyen redoutable suppose de l’élévation, de l’énergie; il n’y a que les peuples usés qui leur préfèrent l’ignominie... Dans tous les temps,, le succès légitima la victoire. «
Donc, nobles et prêtres faisaient la guerre civile pour défendre leurs privilèges. M. Crétineau-Jolv dit que c'était pour défendre leurs vies et leurs propriétés (2). C'est plus habile de rédaction, mais la pensée est la même. Des privilèges rie deviennent
(2) « La 1 révolution ne leur accorda même pas le droit, toujours acquis, de défendre leurs propriétés et leur vie menacées Us marchaient sous le drapeau des puissances de l’Europe. » T. 1, p. 43.
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jamais une propriété, et s’ils eussent abandonné les leurs, nul n’en eut voulu à leurs vies. Or, comme il est bien évident que les paysans vendéens ne se fussent pas soulevés pour l’unique défense des privilèges du clergé et des nobles, qui étaient la négation de leurs propriétés et de leurs droits, à eux, les gentilshommes et les prêtres leur persuadèrent qu’il s’agissait du salut de la religion, dont Dieu leur confiait la défense, de même que jadis il avait abattu le géant Goliath par la main du jeune berger David.
Bientôt, grâce à cette cordiale entente des deux ordres privilégiés, les mouvements insurrectionnels, commencés en 1790, se renouvellent plus fréquents, et se propagent. Chose bizarre ! ce sont les enfants des campagnes qui commencent la lutte, et qui, au printemps de 1791, donnent le signal en attaquant les enfants des villes. Ils ont pour armes des bâtons, des sabres de bois, des frondes : même ils ont pour artillerie des canons de pistolet montés sur des affûts. Mortagne, Châtillon, d’autres localités sont agitées par ces symptômes singuliers, et la maréchaussée dut souvent intervenir pour séparer les jeunes adversaires (1).
Le 3 mai 1791, Challans, Saint-Gilles, Palluau, Apremont, Saint-Jean-de-Mont, Machecoul, Châtillon-sur-Sèvres, entrent en insurrection. « Un arrêté sévère de l’administration départementale
(1) Madame de Sapiuaud, p. 280-282.
LA V1SNDKE
des Doux-Sèvres contre les prêtres insermentés excite la fureur des pieux habitants du Poitou ; ils se préparent au combat : des croix, des crucifix leur furent distribués pour les rendre invulnérables. Huit mille paysans du district de Ch&tillon se soulèvent à la fois (1)... »
Patriote comme toutes les autres villes, Bressuire se débarrasse de son maire, Delouche, qui, secondé par quelques nobles, Baudry d’Asson, de Datais, de Richeteau, de Feu, soulève les campagnes et entre à Chàtillon, qu’il met au pillage (22 août 1791). Gorgés de vice, ces vainqueurs d’une heure tombent ivres-morts par les rues ; les gardes nationaux les expulsent (2). Delouche, à la tête d'une partie de ses troupes, avait tenu à honneur de rentrer triomphant à Bressuire. Il en est bientôt chassé par les gardes nationaux (24 août). Un paysan tombe, atteint par vingt-deux blessures. h Rends-toi! » lui dit un de ceux qui l’entourent. « Rends-moi mon Dieu! » s’écrie le malheureux. Et il expire.
Toute la guerre de la Vendée est dans ce mot.
On nomma à Niort, pour juger les prisonniers, une commission militaire qui * montra beaucoup de douceur et d’humanité : elle ne prononça aucune
(1) De Beaucbamp, t. I, p. 92.
(2) B. Fillon, Pièces contre-révolutionnaires (1847), p. 18. —
Madame do La Rochejaquelln, p. 91-93. - .
condamnation ; tout fut 'rejeté sur les morts et les absents (1). » -
Nous verrons souvent, et aussi longtemps qu’elle le pourra, la Révolution couvrir de sa mansuétude les torts de cette population ingrate.
Cependant la révolte gagne du terrain. En Bre- •' tagne, sur les bords de la Loire, Nantes préserve, par les seules ressources que lui donne son patrio- •* tisme, A.neenis, Niort, Mauves, Couëron,Guérande,
Le Croisic, Savenay. Sur la rivé gauche do la Vilaine, où le pays était en pleine insurrection, - les insurgés forçaient les voyageurs à arborer la cocarde blanche. Plus loin, la ville de Fougères, foyer d'une ardente démocratie, était investie par trois -V mille paysans, qui marchaient sur deux colonnes, avec le projet de la mettre au pillage et de la brûler (2). »
Relevons dès à présent une différence grave qui se rencontre dans les narrations de M. de Beauchamp, et dans celles de M. Crétineau-Joly et de madame de La Rochejaquelin. Toutes les fois que les Vendéens pénétraient dans une ville, ils brûlaient les papiers du district, enlevaient l’argent des cakses publiques, pillaient les habitants et vidaient les caves (3). On comprend, en effet, que les
(1) .MaJamo Je La Rochejaquelin, p. 94.
(2) Do Bcauchamp, t. I, p. 85.
(3) < Il faut observer que quand les rebelles prenaient une ville, ils pillaient les caisses publiques, et le plus souvent les citoyens qui leur étaient désignés comme étant patriotes. » Turreau, p. 97.
choses devaient se passer ainsi parmi des hommes grossiers et fanatisés, pauvres, sans solde aucune, et parmi lesquels les chefs ne purent jamais faire régner la plus légère apparence de discipline. Tel est le spectacle que nous présentent la plupart des succôs des Vendéens dans M. de Beauchamp. Il a écrit le premier, et la vérité s’échappe souvent de ses récits, quoi qu’il en ait, et bien qu’il avoue qu’on lui a reproché de faire des Vendéens « des ' modèles de fidélité et d’héroïsme », et d’avoir représenté leurs vainqueurs « comme des brigands (1) ».
Madame de La Rochejaquelin et M. Crétineau- Joly, qui 'viennent après lui, ont soigneusement évité cette faute. Jamais, suivant eux, les Blancs 'n’ont usé de représailles après les incendies et les massacres des Bleus, jamais les chefs n’ont permis ni souffert le pillage. « Et, ajoute la marquise, cette vérité est si évidente,, que personne n’a osé nous en accuser (2). » J’en demande pardon aux écrivains royalistes, on a eu cette audace, et c’est le contraire qui est la vérité. La preuve, je la trouve dans madame de La Rochejaquelin ellemême, qui dit trente pages plus loin, au sujet de Villedieu : « Le pillage fut permis dans cette ville (3)... »
Le 27 juin, Dumourlez, averti que des concilia-
(1) Préface, p. IX, X.
(2) Madame de La Rochejaquelin, p. 212.
bules se tenaient à la Proutière, chez le baron de Lézardière, s’y rendit à la tête de quelques troupes, et, y ayant surpris une réunion clandestine, incendia le château. La punition était tardive, car dès le 23 novembre 1790, Goupilleau (de Moutaigu) avait donné e^inaissance à Angers de ces réunions illicites (1).
Châtillon, si rudement éprouvé en 1791*, fut encore le théâtre de graves désordres. Les prêtres réfractaires s’y étaient réfugiés en grand nombre. « De concert avec les curés du pays, ils travaillaient sourdement les habitants des campagnes voisines, qui les regardaient comme des martyrs de la foi , et, dans les premiers jours du mois d’août 1792, on vit éclater un mouvement séditieux. Ce ne fut d’abord qu’un rassemblement tumultueux dans lo village de Moncoutant, mais bientôt il se grossit d’une fotfle d’hommes, de femmes et d’enfants, qui marchèrent au nombre de près de six mille vers Châtillon , criant qu’ils ne souffriraientpas qu’on leur enlevât leurs bons prêtres et leurs bons seigneurs. Ces dernières clameurs auraient seules suffi pour indiquer les instigateurs des troubles, si quelques nobles, parents d’émigrés v n’eussent clairement monti'é, en se mettant à la tête de l’attroupement, quels en étaient les auteurs... Le fanatisme religieux poussait les Vendéens à la révolte (2), «
(1) B. Fillon, Hist. de Fontenay , p. 358.
(2) Patu-Deshautscliamps, Dix années de guerres intestines , p. 4.
Le voile sé déchirait, la lumière se faisait peu h peu, et l’on commençait à comprendre que l’on allait avoir à compter avec une guerre religieuse, c’ôst-à-dire avec quelque chose de bien plus tenace, do bien plus affreux encore qu’un^ guerre dans laquelle les.passions politiques seules sont en jeu. Dans la France tout entière, le clergé prêchait la résistance aux lois et poussait ‘à la lutte armée.
On le savait, et Roland, ministre de la justice par intérim, écrivait aux administrateurs du département d’Ille-ot-Vilaine, en date du 5 avril 1792 :
« Les querelles du sacerdoce, messieurs, désolent le royaume. Les opinions religieuses servent de . prétexte à tous les troubles. Mais l’amour des richesses et de la domination, la haine d’une constitution établie sur les bases de l’égalité en sont les véritables mobiles.
« Des prêtres factieux et hypocrites couvrent leurs desseins et leurs {fassions du voile sacré de la religion, ne craignant pas d'exciter le fanatisme gt * d’armer du glaive de l’intolérance des citoyens égarés. Les trop crédules habitants des campagnes cèdent à des suggestions perfides.
« Les prêtres qui ont accepté la constitution civile du clergé sont poursuivis, maltraités et chassés. Tant d’excès ne peuvent se tolérer plus longtemps. Çeux-là, sans doute, sont lès calomniateurs des intentions du roi, qui, en interprétant; le veto
que Sa Majesté a opposé au décret du 29 novem- ✓
bre, ont affecté de le regarder comme une approbation tacite du fanatisme et de l’hypocrisie (1). »
Le 20 juin, l’évêque constitutionrfel Lecoz et Godet, députés à l’Asgemblée législative, dans leur oorrespondance avec le directoire d’Ille-et-Vilaine, leur dénoncent le faiteuivanfr :
« Un récollet réfractaire parcourait les campagnes de Lille (Nord), répandait la terreur parmi les gens simples et peu instruits, rançonnait les malades et ceux qui avaient le malheur de lui donner leur confiance. Il a été arrêté par un garde national de village. Des paysans indignés allaient l’immoler à leur fureur, lorsque le vicaire du lieu, prêtre assermenté, est accouru, la loi à la main ; il * a si bien harangué son peuple, que celui-ci s’ést borné à conduire chez le juge de paix le moine factieux... »
Le 25 du même mois de juin 1792, ils signalent des désordres plus graves dans une autre partie de. la France :
- « Un député de la CAte-d’Or a fait part à l’Assemblée nationale de faits également affligeants. Les habitants de Dijon, en recevant la nouvelle d’un combat où plusieurs de*leurs concitoyens ont péri, ont appris que, parmi les cadavres des ennemis, on a reconnu plusieurs prêtres français déguisés.
« Uneûndignation générale s’est aussitôt empa-
'l) Archives (le Rennes,
LA VKNDÉE
rée des esprits, et le 18, à huit heures du soir, cent vingt* prêtres non. assermentés ont été enlevés et transportés dans une maison commune à Dijon, où ils sont détenus. Aucune scène sanglante n’a accompagné cet événement.
« Toujours est-il bian douloureux que de,s hommes, en oubliant si scandaleusement leur caractère, en se montrant des enfants parricides envers une patrie au bonheur de laquelle il était de leur devoir de se consacrer entièrement et paisiblement, aient compromis la sainteté de la religion en meme temps que la liberté de leurs confrères, dont la plupart sans doute ont horreur de leur conduite • atroce et sanguinaire.
« Si des faits pouvaient ouvrir les yeux à quelques-uns de nos frères aveugles, ‘certes celui-ci devrait produire' cet effet salutaire ; qu’ils se demandent à eux-mémes si de vrais ministres de .Tésus- . Christ ont jamais employé le fer pour défendre leur religion, si c’est en vertu des principes de la charité chrétienne que de prétendus amis du catholicisme ont pu se transformer en' assassins pour égorger leurs frères (1). »
Mais comment ouvrir les yeux de ces aveugles volontaires? L’année suivante, à la date du 13 mai 1793, le vice-président du district de Montaigu écrivait, de Nantes, au citoyen Lemazurier, à Angers :
(1) Archives de Renne?,
« Les prêtres, là comme partout, perdent tout. Ils abusent les peuples, iîfe les fanatisent, et quand ils les ont armés, ils rendent grâces au Dieu toutpuissant qu’ils outragent. »
Plus, tard encore, le général Berruyer écrit au ministre de la guerre :
« Vous savez, citoyen ministre, jusqu’à quel point des têtes exaltées par l’esprit religieux ont pu de tout temps'se porter, l’histoire en offre assez d’exemples. Eh bien ! ce n’est rien comparativement à ce que nous avons ici sous les yeux. Les Vendéens dépassent tout ce qu’on -peut imaginer. Ces misérables abandonnent femmes, enfants, .propriétés, tout ce qu’ils ont de plus cher au monde pour suivre quelques prêtres scélérats qui, le crucifix à la main, leur donnent la bénédiction et leur promettent des jours d’une éternelle béatitude (1). » *
Dans les districts de Blin, de la Roche-Bernard et de Guérande, les révoltés, dans leur fureur, avaient été jusqu’à massacrer les autorités. A la
Roche-Bernard, on avait fait essuyer à Sauveur, président du district, les plus effroyables tortures. On lui avait scié les membres, et, tout mutilé, on l’avait jeté dans un brasier ardent, sans pouvoir arracher de ses lèvres un blasphème contre la liberté ou contre la nation. La Convention, pour éterniser le souvenir de ce forfait et pour honorer la mémoire
(1) ■Grille, t. I,p.52.