CHAPITRE III
DÉCRET DIT 24 FÉVRIER 1793. — INSURRECTION C.ÉNÉRALF. — CATREUNEAU. — STOFFLET. — ILS MARCHENT SUR Ç 11 OLE T. — LE MARQUIS DE BEAU VEAU. — EXCÈS A* CHOLET. — DELBKE. — BOSCH AMPS. — PAQUES FAIT SUSPENDRE LES HOSTILITÉS.
Le 24 février 1793, la Convention rendit le fa- »
meux décret qui appelait trois cent mille hommes aux frontières. Le dimanche, 10 mars, le tirage devait se faire dans les divers districts du bas Anjou; et g Saint-Flopent-le-Vieux, sur les bords de la Loire, les jeunes gens des paroisses voisines étaient rassemblés sur la principale place de la ville.
Paî un seul ne répondit à l’appel de son nom. Parmi eux se trouvait René Forêt, revenu depuis peu dans le pays après avoir suivi en émigration son maître le marquis de Chanzeaux, auprès duquel il avait combattu dans l’armée des princes. Les autorités veulent faire avancer la troupe. Mille cris furieux rompent le silence effrayant qui tout
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ù l’heure glaeait'les esprits. Forêt lève son bâton *
« En avant! mes’gas, en avant! » s’écria-t-il. Et avec la rapidité de l’éclair, ils tombent sur les soldats et les municipaux qu’ils dispersent. Les papiers du district sont lacérés, ils font 'main basse sur l’argent de la caisse qu’ils distribuent , disent avec- une prudente réserve M. Crét ineau- Joly et . madame de La Rochejaquèlin. Berthre de Bour r oiseaux est plus explicite : « La troupe victorieuse, dit-il, passe le reste de la soirée dans les cabarets voisins à chanter son triomphe et à dépenser ses assignats (1). »
Tout avait marché avec un ensemble et une rapidité telles, qu’il est bien permis de croire que le cri de Forêt n’était qu’un signal attendu, et que le plan de la révolte était arrêté à l’avance. C’est ce que.M. de Beauchamp, l’enfant terrible du parti, confesse en toute naïveté : .
« Le moment du recrutement, qui coïncidait avec le plan médité, parut favorable : il fut choisi.
« Cette révolte soudaine fut d’abord attribuée an recrutement, qui ne servit tout au plus que do prétexte à quelques communes éloignées ou environnantes, étrangères à la confédération, et qui s’y réunirent (2). »
Mais ce qui, mieux encore que tout le reste, décèle une conspiration savamment ourdie, c’est le
(1) Précis historique de la guerre civile de In Vendée, p. 67.
(2) De Rofuielinmp, t. 1, p. 108, 113.
merveilleux ensemble avec lequel les choses marchent comme par enchantement. En effet, la même scène se reproduit dans tous les bourgs de la Vendée ; et de Fontenay à Nantes, pas une paroisse ne se soumit au recrutement. Ceux de la Buffelière s’emparent des Herbiers et entrent à Mortagne. -
« Ils étaient tous.assez mal vêtus, dit madame de Sapinaud (1) ; la plupart marchaient nu-pieds, leurs vêtements étaient déchirés, et leurs figures n’inspiraient pas une grande confiance. Les piqués, les haches et les faux dont ces paysans étaient armés eussent effrayé les plus braves. Ils ne parlaient rien moins que de détruire les patriotes. Ils m’écoutèrent; cependant j’eus ^ douleur d’apprendre que M.* Bouchet, notaire, et M. Moiga (deux pères de famille] avaient été massacrés. »
A Tiffauges, les insurgés assistent à la messe et font bénir leurs armes. C’est dans l’église même que l’un des chefs, Guy Guerry, remet à l’un d’eux une fourche de fer emmanchée dans un bois de six pieds de long, en disant : — « Tenez, vrai défenseur de la foi, allez et poursuivez les démons jusqu’à l’enfer! » — Ce qui attendrit le cœur de beaucoup de fidèles, au point qu’il y en eut qui pleurèrent (2). »
De Lescure était dans son château de Clisson,
(1) Mémoires, p. 37.
(2) J mmutl <lo Guy Guerry, sénéchal do Tifïanges, p. 3], — Publié par Boni. Fillon, Pièces contre •réroluKonno ires .
auprès de Bressuire, avec sa femme, qui fut depuis madame de La Rochejaquelin. Le mouvement des campagnes allait enfin décider les nobles à agir au grand jour..
« Sur les quatre heures, dit la marquise, M. de Lesçure vint dire à ma mère que toutes les dispositions étaient faites pour quq les femmes partissent escortées et se rendissent à Châtillon. Elle
demanda : « Mais si les patriotes reviennent à « Bressuire, qu’allons-nous devenir? — Demain, « au point du jour, N dit M. de Lescure, je serai « maître de Bressuire. Quarante paroisses se ré- « voltent cette nuit par mes ordres (1). «
Maij, encore une fois, pourquoi donc avoir avancé, quelques pages plus haut, que les nobles n’avaient rien fait pour soulever les campagnes? Quoi qu'il en soit, il arriva tout le contraire de ce qu’espérait Lescure, et,>ftu lieu d’j pénétrer en maître, il entra en captif à Bressuire, où il demeura prisonnier sur parole, ou plutôt caché chez un officier municipal. Quétineau, qui y commandait, ferma obstinément les yeux pour ne pas le voir. Plus tard, à Thouars, de Lescure, vainqueur, acquitta la dette contractée à Bressuire envers le général républicain.
Dans le mémo temps, vers le milieu de mars, une première démonstration était tentée sur Nantes. Mais on ne sut pas profiter du premier mo-
(l: 1 Mémoires île madame de La RiKhrjaytulin, p. 135. ,
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ment d'effervescence des paysans. « En vain plusieurs prêtres vinrent officier en plein champ au milieu des insurgés; en vain le curé de Cholet, caché dans les environs de Nantes, employa-t-il toutes les ressources du fanatisme pour rappeler la massé des paysans aux conribats : il n’était plus temps. Les républicains entrèrent à Sautron sans y commettre de désordres, ce qui acheva de dé- ' cider la soumission des campagnes (1). »
Comme à un signal donné, les mêmes tentatives se manifestaient en tous lieux, et la Bretagne tout entière essaye de se soulever à la voix des nobles qui l’égarent. « A Bain, à Redon, à Vitré, la guerre est déclarée entre les partis; guerre affreuse, où l’on ne fait grâce d'aucun côté. Le Finistère retentit, lui aussi, de ce cri d’alarme qui se répand partout. 11 agite Lesneven et Morlaix, il va frapper jusqu’aux flots qui baignent les remparts de Brest. Les deux Kerbalanec, père et fils, gentilshommes soldats, chasseurs infatigables, se placent au milieu des royalistes. Dinan et Lamballe, dans les Côtes-du-Nord, ne peuvent arrêter l’élan qui est imprimé par le chevalier de Bois-Hardi...
^ Les prêtres euxrmêmes, qui jusqu’à cette heure étaient restés spectateurs de toutes les révoltes, se crurent obligés d’y participer plus ostensiblement, afin de contre-bolancer l’influence du '
(1) De Peauchamp, t. I, p. 115.
clergé constitutionnel. Leur immixtion dans les troubles est ainsi justifiée (1),
•« Le 19 mare, les opérations du recrutement avaient lieu dans les districts de Brest et de. Lesneven. Les jeunes gens de Plabernec se décident à ne pas concourir au tirage. Un les menace ; ils se précipitent sur les préposés au recrutement et sur les troupes dont ces derniers se sont entourés. Les jeunes gens tuent Corbet de Lambozellec, qui commande le détachement, et mettent en fuite le détachement. Les patriotes et la garnison de Lannilis ne peuvent étouffer l’insurrection. Dans les environs de Landerneau, le tocsin sonnait; il réveillait les Bretons qui, sans but encore arrêté, s attroupaient pour repousser la garde nationale. En apprenant ce nouveau soulèvement, le général Canclaux rassemble les volontaires de Brest, un bataillon du Calvados et plusieurs pièces d’artillerie; puis, dans l’espérance que ce déploiement inattendu de forces effrayera les rebelles, il s’avance vers le pays de Léon,- que les mandements
(1) Quelques lignes plus bas, l’auteur dit tout le contraire, et avoue que, depuis les premiers jours de 1790, l'évèque de Léon agitait les campagnes. Il l'a dit déjà, d'une manière générale, à la page 45 :
t* La Bretagne s’émut d’abord à la voix de ses évêques... Les prêtres bretons excitèrent les populations par des discours empreints d’une éloquence rustique. Les évêques de Bretagne se montrèrent plus actifs, plus entreprenants que céux des autres provinces de l’Ouest, t (La Vendée militaire, t. I1J, p.,45.) ,
de l'évêque oui agité dès les premiers jours de 1790 (1)... »
Qui donc, si ce n’est les prêtres, sonnait le tocsin pour réveiller les Bretons, et comment ceux-ci se fussent-ils attroupés contre les gardes nationales, qui n’eussent point marché sur les campagnes si on les eût laissés dormir, et si elles n’eussent pas été agitées par le clergé et les évêques dès les premiers jours de 1790?,..
Déjà, le 17 mars, Le Dissez, commissaire du département des Côtes-du-Nord, écrivait de Loudéac pour annoncer les excès commis à Pontivy au sujet du recrutement, excès qui s’étaient reproduits dans toutes les paroisses du district :
« Pontivy a été investi par une foule immense ; toutes les avenues se sont trouvées fermées patdivers corps de plusieurs milliers de paysans : les rebelles ont voulu d’abord parlementer ; ils avaient saisi deux vôyageurs; ils en envoyèrent un à Pontivy demander, de leur part, que les habitants livràssent leurs armes. Cette proposition fut rejetée avec indignation , et aussitôt l’attaque commença. La fusillade a duré plus de cinq heures ; les assaillants revenaient à la charge avec une sorte de rage et sans s’étonner des pertes qu’ils éprouvaient. Enfin, la ville eût infailliblement succombé, malgré l’héroïque résistance de ses habitants, si elle n’avait été secourue par les détachements survenus
(1) Crftiuaau-Joly, t. III, p. 100, loi.
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à la liàte de Loudéac, Josselin et Guémené. Ces renforts ont mis les paysans entre deux feux, et les ont dispersés api’ès une très-vigoureuse attaque, dans laquelle trois gardes nationaux ont été tués,
« L’investissement de Pontivy a été dirigé avec une intelligence au-dessus de la portée des assaillants et qui prouve évidemment qu’ils étaient conduits. L’attaque a été faite de trois côtés à la fois, et des corps de réserve avaient été distribués de distance en distance pour soutenir la troupe en cas d’échec.
« On assure qu’un ex-curé était parmi ces brigands, qu’il les excitait au carnage et qu’il promettait le ciel à ceux d’entre eux qui viendraient à périr. Un fait très-sùr, c’est que tous avaient le nom du ci-devant roi à la bouche et reprochaient aux habitants de Pontivy d’avoir concouru à détruire la religion.
« Un curé patriote a éprouvé les traitements les plus barbares. On l’a conduit jusqu’à Pontivy, en voulant le forcer à prendre part à l’attaque. Sur son refus, on l’a assommé. En route, on l’avait forcé de se mettre à genoux devant une croix , d’y demander pardon de ce qu’on appelait son apostasie et de crier Vive le roi ! Ces circonstances indiquéht assez quels sont les auteurs de la sédition... «
Le lendemain de l’échauffourée de Saint-Florentle-Vieux, quelques paysans, rassemblés à la porte de l’église du Pin-en-Mauges, parlaient avec émotion et non sans une certaine inquiétude de l’af-
faire de la veille. Non loin de là, un homme élait chez lui, pétrissant le pain de la famille. Le bruit de l’attroupement arrive jusqu’à lui. Il laisse là la fournée inachevée et se rend au milieu du groupe qui grossit de moment en moment.
C’était Cathelineau, le Saint de l’Anjou.
Peu de carrières militaires furent plus courtes que celle de cet homme que les événements portèrent sans transition des derniers rangs de la société àla tête d’une arméede cent mille hommes. 11 mars, 29 juin, trois mois et demi la comprennent tout entière, et cependant il a un nom immortel dans l’histoire. C’est qu’en lui se personnifie la révolte des paysans vendéens, qui triomphèrent tant qu’il marcha à leur tête, tandis que sa mort sonna l’heure de leurs revers ; c’est que , seul de *tous les chefs, il fut consciencieux et étranger à toute arrière-pensée d’intérêt personnel (1). •
Né en 1758, Jacques Cathelineau avait trentecinq ans au moment où s’ouvrent les événements auxquels il doit prendre une si large part. La loi du recrutement l’atteignait comme les autres, car
(1) Ce n’est pas l’avis de M. de Beaucliamp, qui, du commencement à la lin, ne voit en lui qu’un instrument entre les mains singulièrement habiles de d’Elbée. 11 m’en coûte, je l’avoue, de ternir la gloire de ce héros d’un joür. Voici ce que dit cet historien royaliste :
« Cathelineau, fileur do laine, qui avait fait, quelques années auparavant, le commerce du lin dans les foires et marchés : tel est l’homme que d’Elbée sut discerner et mettre en œuvre. » (P. 110.)
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