‹ La Vendée en 1793Chapitre 16 sur 88 · CHAPITRE CINQUIÈME · texte numérisé non relu

CHAPITRE CINQUIÈME

CCCLXIII

Ce que je dis là je ne l'aurais pas dit alors avec ce dégagement et cette franchise. J'étais Bleu dans l'âme. J'allais en carmagnole avec les bataillons, j'étais de leur bord , j'épousais leurs querelles, je ne voyais qu'eux de vaillants et de justes, je souffrais de leurs maux , je m'enivrais de leurs triomphes. Dans les temps de crise il faut prendre un parti. Les tièdes sont les lâches. Ceux qui ne trempent à rien ne sont bons à rien. Ils sont bas et méprisés. C'est là le principe, c'était là notre action. Nous étions tous conséquents avec nous-mêmes. J'avais des amis, des voisins, de petits camarades qui étaient Brigands, qui servaient les Brigands, qui leur portaient de l'argent et de la poudre.

Toutes les familles étaient divisées,toutes les maisons connues et signalées: telles blanches, telles rouges

Des sœurs souvent étaient l'une patriote et l'autre aristocrate; leurs enfants les imitaient; les curés de même. Quand un curé était patriote, sa paroisse Tétait; quand le curé était royaliste, ses ouailles Tétaient. On allait par bonds, par sentiment, par amour. Aujourd'hui on va par Tor: est-ce mieux? est-on plus calme?

Le calme acheté au prix de l'indifférence n'est-il pas trop payé?

Si je veux la paix, je la veux radieuse, pure comme une émanation des plaines célestes , inspiration des hautes pensées.

Je me sens peut-être un peu trop des jours où je suis né , des épreuves que j'ai subies , des leçons que j'ai reçues.

Je n'aime pas ce temps-ci, ce temps de rapacité et d'égoïsme; ce temps d'insouciance et de dégoût pour tout ce qui est généreux , grand , teint de poésie ; temps où l'esprit n'a de prise et de place qu'autant qu'il se résout en piles d'écus.

Je distiugue fort bien la banque de l'usure et l'agiotage du commerce. Mais qu'ils se touchent de près! Quels entraînements j'ai vus qui m'ont fait honte! Que de masques d'honnêteté , que d'infâmes corruptions ! Que de métier partout !

On veut se marier : soit, c'est bien , c'est moral ! mais que dis-je? c'est la dot qu'on cherche et non la femme. On veut un sac , un coffre pour payer une clientèle de médecin, une étude d'avoué, une charge de notaire.

Des arts on ne veut que le produit net. Adieu les monuments et les statues. Vous ne verrez plus d'arcs et de colonnes. Vous n'aurez plus les fêtes ni de Désiles, ni de Viala, ni de Hoche. Ce qui est mort est mort. Il n'y a plus après ni mémoire ni gratitude. L'homme d'élite et de cœur, celui qui défendit ou éclaira son pays , qu'il vienne à succomber , il n'aura plus ni regret ni couronne. Le Panthéon est fermé et son inscription est un mensonge!

Et vous m'imposez l'obligation d'admirer ce régime? Oh ! je le maudis !

A cette mode liardeuse, à cette race de joueurs, de courtiers-marrons, de rabougris, de dupes, je préfère la guerre, sachez-le bien, je préfère le hasard, le courage, les dévouements soudains, quelque chose enfin qui s'émeut et se dresse !

Parmi ceux qui se battent, il y en a que je nomme mes frères, et que je voudrais unir tous ensemble et embrasser : je veux dire Kléber, Marceau, Beaupuy, Marigny, Larochejaquelein, Bonchamp, et tous ceux qui ont de l'honneur, ceux qui ont de l'âme et qui, hors du combat, ont la grâce d'une femme et la voix d'un enfant. Quelle armée que celle qui aurait eu tous ces hommes à sa tête, et quelle France invincible que celle qui eût présenté au Rhin une telle ligne de héros a l'ennemi!

Mais je hais les sans-culottes, les sots, les ivrognes; je hais Triboust, Ronsin, Rouyer, Robert, Sépher, Rossignol, et tant d'autres que je nommerai si je les rencontre, et que je traiterai comme ils le méritent.

Engeance malfaisante qui pullule aux époques désastreuses et qui en double l'horreur. J'abhorre Turreau et le mets au-dessous de Marat !

J'ai vu de près ces brûleurs, ces pillards; délateurs, bourreaux, empoisonneurs: ces enragés qui n'étaient pas des hommes, mais des bœufs, des brutes sans cœur, sans loi, sans pudeur, sans génie.

0 sort qui nous as délivrés de ce fléau, ne nous le rends pas ! Ne ramène pas le règne épouvantable de ces êtres qui ne savent ni lire, ni écrire, ni penser, ni parler, ni se battre! qui déshonorent la langue et la patrie; qui mangent, qui boivent, qui crient que c'est tout, qui boiraient le sang comme du vin ! des monstres qui ont pourtant commandé de braves troupes, marché à notre tête, disposé de nous!

Citoyens! jurons de ne jamais souffrir le retour de ces temps de honte; d'anéantir tout germe de terreur, quel qu'en soit le prétexte ou l'origine; de ne retomber à aucun prix sous le despotisme ou en robe ou en veste, et de flétrir d'un fer rouge tout agent de corruption, de contre-révolution, de démagogie; tout partisan effronté de patois cynique, de crasse ignorance et d'ignominie.

CCCIXXIIl

Dès le 16 novembre, on sut à Rennes ce qui s'était passé à Granville; on crut que les Vendéens se rabattraient sur la Bretagne, et en effet ils en prirent le chemin. Aussitôt les représentants du peuple dirent : « Nous tiendrons ici jusqu'à l'extrémité; qu'on ap-

« porte des fagots, qu'on fasse des gabions et des re^ « doutes, que l'habitant lui-même amasse lescom- « bustibles qui doivent dévorer sa maison. Quel sa- « crifice coûte au civisme? Si nous sommes forcés « dans la ville, s'il faut quitter Rennes, nous y met- « trous le feu, et les Brigands n'y trouveront que des « ruines. »

On bat la générale, on ferme les boutiques. Il est quatre heures du soir, on se met en route, on se porte sur Antrain, on y arrive le 17, on occupe la ville et tous les bourgs environnants : Montanet, Saint-Ouen, le Tremblay, Sacey.

Le 18, Kléber met des postes k tous les eudroits guéables du Couesnon. Il redresse l'erreur de Muller, qui plaçait sa troupe le lonjç de la rivière, dans le vallon ; il la fait monter sur les hauteurs. Canuel est détaché à Fougères, d'où il est rappelé le lendemain, mais où sa brigade est accusée d'avoir laissé des traces de barbarie sauvage : elle a fusillé des malades!

Le 19, toutes les positions sont fortifiées. On tient conseil, c'est le troisième ou le quatrième; on discourait beaucoup sans rien achever. Les représentant siégeaient auprès des généraux. Ils faisaient du despotisme au nom du peuple, n'ayant à la bouche que les mots d'égalité et de guillotine. A lalin, Kléber s'écrie : « L'ennemi est à Dol, qu'il y meure! il faut l'y « bloquer étroitement. Nous sommes maîtres d'A- « vranches, nous le serons de Pontorson ; nous avons « des troupes à Saint-Malo, à Hédé, à Dinan, nous « voici nous-mêmes à Antrain : c'est un cercle d'ai-

« raiuetde flammes. Restons-là immobiles, l'arme « au bras. Westermann et Marigny battent l'estrade, « l'un de Pontorson à Hédé, l'autre d'Hédé à Saint- « Malo; ils coupent les convois des Brigands; ils leur « ôtent tout espoir de subsistance. Trois jours se pas- « sent de la sorte, trois jours de famine et d'horreur ! « et quand l'armée royale est épuisée, nous fondons a sur elle en cinq colonnes : la broyer est l'effort « d'une heure; elle roule à nos pieds comme un ca- « davre. »

Tout cela est clair, concis, frappant. Cet accent retentit comme un oracle. Le plan est approuvé, l'exécution va suivre immédiatement. Westermann court à Pontorson; il emmène Marigny avec trois cents chevaux; Delaage, l'adjudant-général, reste au Val et à Forignes, chargé du commandement de toute l'infanterie légère. Personne uu doute plus du succès. Les Brigands sont à l'agonie. On se partage déjà leurs valises; mais attendez, rien n'est fait : vous allez voir l'effet de l'ambition et de l'indiscipline.

GCCLXIXIII

A peine entré à Pontorson , Westermann ne tient plus aucun compte des mesures qui viennent d'être arrêtées. Sa fougue ordinaire l'emporte, il part tout de suite pour aller attaquer Dol ; en vain Marigny le modère et le conjure : « Tu contraries et tu renverses % le projet si sage auquel toi-même tu as souscrit. » « — Tais toi, reprend l'autre avec colère, je suis « l'ancien et tu dois obéir. »>

Marigny s'élance. Il atteint Bagnerpican, il le dé-

passe. Dans la crainte qu'on ne le soupçonne de faiblesse, il fera preuve de témérité. Il échelonne sur la route les hussards du 7% et pénètre à Dol dans les faubourgs. C'en serait fait des Brigands si l'infanterie arrivait; mais elle tarde, on se compte, on recule. Larochejaquelein est de ce côté. Forcé de plier à la première alerte, il a repris le dessus, et le voilà qui rejette nos hussards sur les fantassins de Westermann, et qui repousse Westermann lui-même et toute sa troupe au-delà du Couesnon, sur Pontorson et sur Légé.

Westermann cache sa tentative aux représentants. 11 leur cache un échec réel après une apparence de réussite , et leur écrit ce billet à la hâte : « Je tiens « les Brigands, jls sont à nous, f envoyez-moi deux « bataillons. Je partirai à minuit, vous partirez à ia « même heure, et je vous réponds de la victoire en « vingt minutes. »

Il veut renchérir sur Kléber. Son désir effréné est de combattre et de commander seul. C'est là ce qu'il veut, qu'on le voie, qu'on le nomme, qu'on le place au-dessus de tout; c'est là ce qu'il cherche, avoir seul le mérite et les dépouilles. Il est là ce qu'il a été toujours, et les représentants sont ses dupes ou ses complices !

Kléber, hautement, s'oppose à sa demande ; Savary de même, Dambarrère aussi, le Nestor de l'armée. Tous les hommes de sens et d'expérience veulent tenir au plan concerté ; mais Prieur de la Marne s'échauffe : « Il faut écouter Westermann, c'est le brave des

« braves, et celui-là n'est pas suspect! A minuit parce tons! Mort aux Brigands! Allons, enfants de la « patrie] » On répète en chœur, on se lève, on crie, tout se décide.d'emblée et d'enthousiasme. Le 20 voit renverser toutes les combinaisons du 19.

CCCLlIIIf

A minuit, du 20 au 21 , l'armée républicaine a pris les armes. Ne perdons point de vue ses positions :

Westermann et Marigny k Pontorson, rejoints par la brigade d'Amey, qu'on leur envoie.

Le 3 e bataillon des volontaires de Maine-et-Loire faisait partie de cette brigade : Dubois le commandait.

Triboust sur la route de Dinan.

Klingler à Hédé et Combourg.

Hauteville, dépêché it Saint-Malo, en ramène, par Saint-Benoit et Hirel, des troupes fraîches.

Kléber, Muller, Canuel, Savary, Charnbertin, Boucret, sous Rossignol, débouchant sur la route d' Antrain, vont traverser la forêt de Trans.

Marceau était aux Quatre-Chemins, à la croisure des lignes de Rennes à Avranches, de Fougères à Dol. Il se porte en avant, et prend sur lui, avec Delaage, tout le poids de la journée.

Et maintenant les positions vendéennes :

A dos la mer; au-dedans de la ville, la faim hâve et livide, le scorbut et la fièvre, la misère en haillons ; au dehors, la menace, la mort, un mur de feu et de baïonnettes.

Les chefs en vedette, le paysan vaincu par la fatigue et le sommeil.

Il y avait eu des prisonniers prussiens, autrichiens, hongrois faits aux frontières; ils furent. mis en dépôt dans les villes du centre et de l'ouest. Tous ceux d'Angers et de Nantes passèrent aux Brigands. Mais quand vinrent les débâcles, et qu'il n'y eut plus de solde, ils se rendirent et se vendirent aux patriotes. Déserteurs, transfuges, espions, faisant les plus vilains métiers, ils disaient aux Bleus la situation des royalistes. C'était par eux qu'à Rennes on avait su que le dernier vœu des rebelles, à Dol, était, s'ils ne pouvaient regagner la Loire, d'aller se réfugier dans le Morbihan.

La fortune autrement en ordonna.

CCCLIIIT

Westermann , impatient , a devancé minuit ; il marche en silence ; mais le bruit sourd des chevaux, des roues de canons, ébranle le sol et résonne au loin A une heure du matin, on reucontre l'ennemi.

Qui vive? — Rien.

Qui vive? — Feu !

La mêlée est affreuse. On ne se voit point; on ne sait pas toujours sur qui on tire. On se bat homme contre homme. On prend des gargousses aux mômes caissons. Puis on se reconnaît à la lueur de la poudre, on se bûche à coups de sabre, et l'on se tue sur les pièces.

Les patriotes ont gagné du terrain ; mais tout à coup

ils manquent de cartouches : comment faire? où en prendre? où aller? il n'y a plus moyen de tenir là. Westermann écume et rugit : « Où est Marceau ? que « fait-il? qui l'arrête ? » Les Brigands, qui voient que le feu cesse, s'enhardissent, se retournent, se lancent tête baissée sur les Bleus ; et ceux-ci en désordre, hachés , criblés , épouvantés , rentrent à Pontorson une seconde fois, et se retranchent comme ils peuvent sur la chaussée et la rivière.

CCCEIIIf I

Tous n'y sont pas : je vais dire un fait sublime.

Le 3 e bataillon de Maine-et-Loire élait, comme on l'a vu, de la brigade d'Amey. Le commandant Duboys le mena vaillamment, et vingt fois Westermann, qui marchait avec lui, cria: «Bravo! nous serons « vainqueurs avec de pareilles troupes ! »

Le bataillon avait deux pièces de quatre, et le capitaine des canonniers était Jean-Baptiste Gordier, un beau jeune homme, instruit, faisant des vers, généreux, plein d'âme. Il fut accusé d'être girondin : « Je € suis patriote, disait-il, je ne suis pas fédéraliste, je « veux l'indivisibilité de la République ; mais je ne « veux ni suspects ni terreur! »

Il fut donc suspect aux terroristes.

A Pontorson, le 20 novembre au soir, il apprit qu'on voulait lui ôter ses épaulettes et l'arrêter. Il assembla ses amis ; il les fit bien souper, bien boire, bien porter la santé de la France adorée, et puis au dessert il s'écria : « Je vais faire mon testament. »

On crut qu'il voulait rire.

« Non, je ne ris pas, continua-t-il, je suis méconnu, « poursuivi, las de vivre.

On l'arrête. Il insiste : o Demain, bataille, et je me « ferai tuer!> L'un lui prend la main, l'autre lui saute au cou : « Nous t'aimons; tu es bien moins « notre capitaine que notre camarade, notre « frère ! »

« — Eh bien ! mes frères, je vous lègue, à toi mon « sabre, à toi mon hausse-col, à toi mon casque!»

Et tous de refuser, et tous de l'embrasser : « Allons, « allons donc, la nuit dissipera ces idées creuses. »

On se sépare. Il était plus de dix heures; on ne dort point, on s'équipe; l'un va à sa compagnie, l'autre à ses canons. Avant minuit ou part : on se bat, et Cordier dit à Révellière, qui était du bataillon et qui nie l'a redit : « Larochejaquelein a su l'in- « justice qu'on me fait, le péril que je cours ; il m'a « offert un grade près de lui, dans son armée; mais « je suis républicain, et je mourrai plutôt que de trait hir le drapeau. »

Le combat s'engage ; la canonnade roule ferme, et dans un moment où un groupe de Brigands se préci-

» Révellière était né dans le commerce, à Angers, rue Baudrière. Il partit en 92 dans les volontaires. Il était du souper. A peu de temps de là il quitta le bataillon, entra dans l'administration de la marine, fut commissaire à Nantes, chef de division du ministère à Paris, député sous la Restauration et du parti Villèle, Corbière, Labourdonnaye.

Jeune, il fut du Caveau moderne, fit des pièces de théâtre, fut en relation avec toute la littérature sérieuse et légère. Il écrit en ce moment une Histoire de la Restauration fort spirituelle et fort critique.

pilait sur les pièces pour les enlever, Cordier va audevant d'eux; seul, il affronte leur feu, et tombe percé de coups.

Marceau était parti à minuit juste; mais la distance à parcourir était plus longue, la route plus mauvaise. L'armée qui venait à sa suite, et dont il ne devait pas trop s'écarter, était plus lourde, ses manœuvres étaient moins promptes. Il ne put être qu'à trois heures du matin, avec son avant-garde, devant Stofflet, entre Vieuxville et le Boussacq.

C'est là qu'après cinq heures d'une lutte opiniâtre il resta maître du champ de bataille : * Où donc est « Westermann, s'écrie-t-il à son tour? » Mais sans s'inquiéter davantage de ce que cette colonne de droite est devenue, il marche sur la gauche, et va pousser à Dol, quand Muller apparaît derrière lui avec sa division.

Muller est ivre ; il a trouvé des femmes et de l'eaude-vie dans une auberge de Calonge; il a bu, il s'est vautré là. Ses aides-de-camp, son état-major, tout est ivre : il est impossible d'en rien tirer; loin de servir, ils sont un obstacle : leur exemple démoralise le soldat : c'est un incident inouï.

Kléber ouvre l'avis d'un mouvement rétrograde pour raffermir les troupes et prendre une position plus sûre, celle de Trans, adossée à la forêt de Villecartier 1 ; mais cette manœuvre, mal comprise, mal exécutée, se change en confusion et en désastre. Les

i Suivez-moi, je vous prie, sur la carte.

Brigands, sur cette route comme sur celle de Pontorson, se raniment, se reforment; ils se glissent dans les taillis; ils fusillent nos flancs, déconcertent nos brigades. Rossignol crie : « Rentrons à Antrain ! > Prieur crie : « Restons à Trans ! » C'est le représentant qui l'emporte, et l'on passe à Trans, au bivouac, la nuit du 21 au 22, mal abrité contre les chevrotines qui viennent encore sifflant de tous les côtés.

CCCL1XITII

Marcheset contre-marches, ordres et contre-ordres, victoires et défaites, retours au combat, nouveaux revers : c'est là chez nous le tableau des jours et des nuits depuis soixante-douze heures.

Chez les Brigands, le chaos est le môme. Un caisson de pain qu'ils ont trouvé aux avant-postes, et sur lequel ils se jettent en vautours, cause une rumeur qui effraie le centre et la réserve : tout se débande et fuit. Stofflet lui-même est entraîné. Les rues de Dol sont encombrées. La peur blêmit tous les visages ; les yeux sont hagards, les dents claquent. Les femmes quittent les maisons; elles se rangent le long des murs avec leurs paquets et leurs enfants, prêtes à partir ou à périr. On sonne toutes les cloches des églises, tous les tambours à la fois battent la charge pour rendre un peu de cœur aux paysans ; les prêtres, retroussant leurs soutanes, se mêlent aux combattants. Le curé de Sainte-Marie-de-Rhé prêche et marche un crucifix à la main. De jeunes filles éperdues arrêtent les fuyards, excitent ceux qui avancent,

et courent dans tous les rangs : t Dieu est là ! Sauvez- « nous, sauvez-nous ! •> Il y en a qui prennent des fusils, des sabres : elles sont inspirées! 0 nobles filles! c'est cet accord, c'est cet élan, cette énergie retrouvée et soudaine qui rétablissent en peu d'instants le combat. Stofïlet revient, nos troupes plient;, une brume épaisse favorise encore les royalistes en voilant leur désordre et le petit nombre de leurs braves.

Talmont, Lamarsonnière. Baugé tiennent bon sur la gauche, dans les moments les plus critiques, et jurent tous trois de mourir à leur poste plutôt que de céder.

Larochejaquelein, croyant tout perdu, voulait se faire tuer. Son cheval est tué, son domestique est tué, tout tombe autour de lui, et lui même il court... mais, au lieu de la mort, il trouve la gloire.

CGCI.XIIV1II

Le 22, Prieur, dégrisé par la fraîcheur du matin, dit à Kléber : « Que penses-tu de la journée qui se « prépare? » — « Rien de bon ; et si tu fais bien, toi « qui voulus rester à Trans, tu rentreras à Antrain « sans perdre une seconde. Nos troupes sont molles, « lasses, mécontentes. Souviens-toi d'Entrames ! Le « froid est vif, le pain est rare, la viande est mau- « vaise ; point de chaussures, point de manteaux, un « ennui de combattre qui nous jouera un tour. 11 « n'y a plus de nerf ici, tandis que là-bas le désespoir

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