‹ La Vendée en 1793Chapitre 18 sur 88 · CHAPITRE SIXIEME · texte numérisé non relu

CHAPITRE SIXIEME

CCCIIII IX

Revenons sur Fougères. En y passant, pour aller à Granville, les Brigands avaient égorgé les gardes nationaux.

Ce crime en amène un autre : on a vu que la colonne de Canuel a, par représailles, massacré des blessés Vendéens dans les hôpitaux de la même ville.

Voici une lettre que le chirurgien Gainon écrit à un de ses amis sur ce déplorable événement.

« Rennes, le 26 novembre {vieux style), l'an 2* de la République

« une et indivisible.

« Citoyen et ami , a C'est avec douleur que je vous apprends une déroute que nous venons d'avoir entre Dol et Antrain. 11 faut vous dire que les soldats indisciplinés, pas

susceptibles de la moindre réflexion, se sont portés dans les hôpitaux de Fougères, y ont égorgé les blessés des Brigands dans leurs lits. Plusieurs femmes des Brigands y étaient malades; ils leur ont arraché les poils et les ont égorgées après, sans qu'ils eussent reçu aucun ordre, ni des représentants, ni des généraux.

« Ce n'est pas que je veuille dire qu'il ne faut pas exterminer tous les Brigands, au contraire; mais c'est sur le champ de bataille qu'il faudrait signaler son courage. Enfin, notre colonne à nous, composée d'environ vingt mille hommes, alla, vers les dix heures, les attaquer aussi. L'on avait une avant-garde de mille hommes ; elle fut mise en déroute. Notre dernière division a soutenu un feu très-vif pendant une heure et un quart; mais, nous voyant abandonnés par la lâcheté des volontaires , nous fûmes obligés de courir et de fuir aussi.

« Il y a une grande quantité de volontaires qui sont indisciplinés et qui sont lâches, qui font fuir ceux qui se battraient bien. Nous venons de faire conduire dix-sept cents malades, tant vénériens que blessés, à Nantes, pour la plus grande sûreté. »

Gainon confond les volontaires et les réquisitionmires.

Les premiers qui furent les aînés de l'élan national, se montrèrent parfois indisciplinés, mais jamais lâches. Il n'y en avait point dans la colonne de Garnie 1.

Les féconds , levés à la hâte , forcés de se battre , manquaient souvent de résolution, jetaient leurs fusils, et contribuèrent, jusqu'à ce qu'ils fussent formés, à plus de défaites que de victoires.

Tous, après cela, réquisitionnâmes et volontaires, firent la force de ces armées qui, en 94 et 95, firent la loi à l'Europe, et garantirent l'indépendance de la patrie.

Pendant la marche des Républicains et des Brigands, et durant leurs batailles, des uouvelles de toute espèce circulaient, et je veux donner les lettres qui volaient de ville en ville pour apprendre aux administrateurs et aux populations les efforts, les succès, les revers de nos armées.

Les Administrateurs de POrne à ceux de La Sarlbe.

« Âlençon, le 4 frimaire, an 11.

« Citoyens, frères et amis,

o Nous nous empressons de vous faire part des dépêches que nous recevons sur la circulation des troupes, sur la défaite du 29 brumaire, et les victoires qui ont, depuis, couronné nos armes.

t L'armée diabolique a surpris la nôtre et lui a tué 300 hommes.

« Le 30, au soir, l'armée de Brest, renforcée de 4 à 5,000 hommes de Mayence, a battu l'arrièregarde de l'armée brigantine.

« L'avant-garde de celle-ci était alors dans la ville

de Dol , et l'armée patriote , dite de Bressuire et de Luçon, composée, assure-t on, de vingt mille honr mes, a repoussé et mis en fuite ses ennemis.

« Ainsi, en même temps, les Brigands ont été battus en tète et en queue.

<« Dans la poursuite , l'armée de Brest a manqué de munitions, ce qui fa forcée à se reporter sur Pontorson. C'est le médecin Laroche qui donne ces détails.

« D'après une lettre du commandant Auvray 1 , les Brigands n'avaient plus que trois cauons, le I er frimaire , et ils se trouvaient enveloppés par l'armée de Pontorson, composée de 12,000 hommes; celle de Dol, composée de 20,000 hommes; etcelled'Autraiu, composée de 7 à 8,000 hommes.

« De plus, 10,000 hommes devaient arriver le jour même à Avranches.

« Le 2 frimaire, depuis quatre heures du matin jusqu'à quatre heures et demie du soir, la canonnade la plus terrible et la plus soutenue s'est fait entendre du côté de Pontorson. Alors, dit-on , les rebelles, poursuivis par l'armée de Rennes, voulaient se porter sur Avranches où était l'armée de Sépher, qui les a pris en tête.

« A la journée du 30 brumaire, l'armée diabolique a perdu seize pièces de canon; on lui a tué deux mille cinq cents hommes, blessé le double; elle a paru être dans une entière déroute.

1 II fui depuis général et préfel de la Sarlhe.

« Les Brigands ont vendu aux habilauls de Ducé, pour le prix de 70 livres, des voitures qui en valaient plus de 300, parce qu'ils ne savaient qu'en faire.

« La peste et la mort les poursuivent.

« Tous les déserteurs ennemis s'accordent à dire que si leur armée parvient k se faire une trouée, son dessein est maintenant de regagner la Vendée.

« Le fameux Putot de Fougères, l'un des chefs de la sainte armée, a été guillotiné a Rennes, le 30 brumaire.

Deuxième dépêche des mêmes aux mêmes.

« L'avaut-garde de notre armée a trouvé les Brigands entre Dol et Pontorson.

« Là, les Brigands, forts eu nombre, ont cerné nos braves républicains, se sont emparés de seize pièces de canon, qu'ils ont enfoncées dans la boue après en avoir brûlé les affûts. Mais nos braves frères d'armes, nos patriotes, n'ont pas tardé à tirer vengeance de cet attentat, car, dans un instant, ils ont chargé les soi-disant soldats de Jésus avec tant de vigueur, qu'ils leur ont repris dix-sept pièces de canon, et tué un nombre infini d'hommes et de femmes.

« Le nombre des femmes est de 3.000. Pour se soustraire à la vengeance nationale, ces malheureuses jetaient leurs enfauts dans la rivière. Beaucoup de prisonniers ont été faits.

« Le 3 frimaire , l'armée de Mayence et celle de

Sépher étaient à Avranches avec uue nombreuse artillerie.

« Tous les jours on ramasse des Brigands égarés ; mais nos chasseurs, justement économes, se promènent dans les campagnes pour expédier aux rebelles qu'ils rencontrent des passeports pour l'autre monde. C'est là, saus doute , la bonne manière.

« Avranches a été pillé, dévasté par les Brigands.

« Les aristocrates du pays ne croient plus aux petits bons dieux des émigrés.

« Telle est l'analyse des nouvelles de cette nuit.

« Salut et fraternité,

« BÉDARD, CLAIRBORME BÉLIN. »

CCCIC1

On atténuait les défaites, on dissimulait les fautes, on exagérait les ressources, et c'était ainsi qu'on soutenait l'esprit public dans ces calamiteuses semaines.

Lettre du Procureur général syndic du département de la Sarthe, aux Membres du district de Château-du-Loir.

Le Mans, 5 frimaire.

« Citoyens,

« Les Brigands, chassés du département de la « Manche, ne sachant plus où donner de la tête, « se replient en désordre sur Hlle-et-Vilaine et la « Mayenne. Ils se rapprochent de nos contrées, et, « repoussés par nos armées victorieuses , ils pour- « raient se jeter sur notre territoire et le rendre le

« théâtre de leurs horreurs, si nous ne prenions tous « les moyens de leur opposer une vigoureuse résis- « tance. N'épargnons donc ni peines ni soins pour « nous préserver de ce fléau, et pour concourir avec « nos frères à l'entière destruction de cette horde « barbare et fanatique.

« Secondons les vues énergiques du représentant « Garnier (de Saintes) en faisant exécuter proinpte- « ment et ponctuellement ses arrêtés et ses procla- « mations.

« Formez des corps de cavalerie, mettez en réqui- « sition les équipements nécessaires.

« Hâtez-vous aussi de seconder le commissaire « délégué, pour la confection des habits d'uniformes, « des harnachements et de tous les effets de guerre « indispensables.

« Instruisez-moi des succès de vos efforts. Faites " que les objets demandés arrivent sans délai dans « les magasins.

« Le lieu de rassemblement des cavaliers était « fixé d'abord à Avranches; mais, vu les circonstan- « ces actuelles, la réunion doit avoir lieu au Mans.

u Que les cavaliers requis viennent vite. Dites- « moi le nombre que votre district en a fourni, c N'oubliez pas que je vous charge spécialement de « l'exécution des mesures du représentant du peuple « sur ce point capital.

« Portez aussi la plus grande diligence dans l'exé- « cution des proclamations relatives aux subsis- « tances.

« Travaillons de concert, mes amis, n'épargnons « ni soins, ni veilles; nous sommes chargés de fono « lions bien importantes et d'une responsabilité terri- « ble. Courage, activité, surveillance, travail, con- « cert unanime, correspondance active, c'est par « ces moyens , qu'efficacement nous concourrons à « terrasser les ennemis de l'égalité et à sauver la « patrie. Unissons-nous, serrons-nous, et ça ira, et «( nous serons tous satisfaits.

« Salut et fraiernilé,

€ ROUSTEL.

« l>. S. Ne négligez pas la réquisition des chevaux « et armes. »

Lettre de Mutius Scevola SALLET, commissaire départemental

au Comité défensif du Mans.

Sillé-la-Montagne », 6 frimaire.

« Citoyens,

« Arrivé à Sillé , je me suis occupé d'établir des « vedettes, et j'ai pris toutes les informations sur la « marche des Brigands.

« Le Comité de la commune avait déjà envoyé des « commissaires vers Mayenne. Ils sont revenus ce « soir à six heures. Les nouvelles qu'ils apportent ne « sont pas bonnes. Ils ont quitté Bais au moment « (vers raidi) où les autorités de Mayenne s'y réfute giaient avec leurs femmes.

1 Sillé- le-Guilluump.

« Les Brigands, battus à Granville, vainqueurs à « Autrain, mais fatigués, malades, sont à Mayenne « en masse.

« La garde nationale et l'artillerie de cette ville se « replient sur Bais comme l'administration 1 .

« On espère que les Brigands ne se porteront pas « sur Sillé, vu les mauvais chemins qui existent de ce « côté. Ils ne resteront cependant pas à Mayeune, at- « tendu qu'on n'y a pas laissé de provisions de c bouche.

« Demain je ferai toutes les diligences pour avoir <c des renseignements sûrs et vous en donner.

« Salut et fraternité,

« SALLET *. «

Rapport de SIMIER au représentant du peuple Garnier (de Saintes) 3 .

Sillé, 7 frimaire.

« Je suis allé à Mayenne. Je n'ai trouvé d'auberges a etdemaisonsquedépourvuesdetout. C'est la mi- « sère. Des cris lamentables. Des familles sans pain, t Tout est dévasté et ruiné.

« Quatre à cinq cents Brigands étaient encore dans « la ville. S'ils m'eussent découvert, ils m'auraient « fusillé.

1 Sous le commandement du général Lacroix

* Sallet, Simier, Boyer, trois hommes d'esprit, publiaient en 93 le Courrier Patriote de la Sarthe. Philippeaux publiait dans la même ville, le Défenseur de la Vérité ou l'Ami du Genre humain. Plus tard, en l'an V, Rigomer Bazin fit la Chronique Mancelle. Ces journaux font bien connaître les idées dominantes de l'époque et révèlent une foule d'anecdotes curieuses.

» Ce Simier était le père du relieur fameux de ce nom.

« Le gros des bandes est à Laval ou sur la route. « Pas la moitié n'est armé. Le reste est couvert de « plaies et de blessures.

« Les plus malades sont dans cinquante charrettes € que traînent des bœufs.

« Plusieurs chefs sont demeurés sur les champs de « bataille.

« Plus de trois mille femmes et enfants pleurent « sur les chemins, avec beaucoup de prêtres.

a Les braves, ceux qui résistent, disent, en bran- « dissant leurs sabres : Regagnons le Poitou pour y h déposer tout ce qui nous gène, et nous porter ensuite « sur Paris. »

Arrêté du Représentant.

« Nous, Représentant du peuple dans le départe- « ment de la Sarthe,

« Instruit officiellement que les Brigands, après « avoir évacué Laval , se sont portés sur Sablé et La « Flèche; qu'ils menacent la ville du Mans; que « leurs avant-postes sont venus jusqu'auprès de Foulc tourte et ont attaqué les nôtres;

« Nous déclarons la ville du Mans en état de «. guerre: toute la garde nationale capable de ser- « vice sera sous les armes et en activité; toutes les « mesures défensives seront prises ou continuées , « pour faire résistance ou assurer une retraite qui « coûte cher aux ennemis.

« Au Mans, ce 7 frimaire, an II de la République.

« Le Représentant du peuple,

« GARNIER (de Saintes)..

Le 8 frimaire, la ville du Mans et tous les bourgs environnants furent sur pied. On ne s'occupa plus de labour et de commerce, et on ne songea qu'à la guerre. Les bataillons de fantassins furent réorganisés; les compagnies de canonniers furent mises au complet. On voulut aussi avoir de la cavalerie. Les officiers furent réélus.

Le 9, une revue générale fut passée sur les places des Halles, de l'Éperon, des Jacobins.

Les enfants de quinze ans se mettaient dans les rangs auprès de leurs pères.

Les femmes s'exaltaient. Tous les faubourgs chantaient, criaient, s'élançaient sur la route de Pont- Lieue.

Et pourtant il y avait dans la ville bien des prêtres cachés chez des dévotes et dans les maisons canoniales qui entouraient la cathédrale.

Si le peuple exécrait les Brigands, un petit groupe d'aristocrates incorrigibles les appelait.

Arrêté — 40 frimaire.

« Le conseil général du département de la Sarthe, « le conseil du district et les autorités constituées de c la commune du Mans, considérant que l'approche « des Brigauds qui menacent d'envahir le territoire « ne peut qu'exciter le civisme et l'énergie des fonc- « tionnaires et des administrés;

t Considérant que les braves défenseurs de la part trie, stationnés dans l'étendue du département, ont

« besoin de toute la sollicitude des conseillers et of- « ficiers publics pour les aider à maintenir, rappeler « l'obéissance k la loi et assurer la tranquillité ;

t Considérant que les ennemis de la chose puo blique, les malveillants, calomnient les autorités « constituées et leur imputent le projet d'abandonner « leur poste,

« Ouï le rapport du procureur-général syndic,

a Les conseils-généraux du département et du (« district, et autres autorités de la ville du Mans, ont « arrêté et juré unanimement :

« Art. 1". Qu'ils continueront, plus que jamais, « de demeurer en permanence;

« Art. 2. Que si l'armée brigantine ose tenter « d'envahir la Sarthe, et que l'armée républicaine « soit contrainte, par une force majeure, de se re- « plier, les membres des différentes autorités con- « stituées formeront l'arrière-garde;

« Art. 3. Que toutes les mesures de sûreté seront a concertées avec Garnier, représentant du peuple.

« Fait en Assemblée générale, présidée par Legoué Faverio,

« président du département ; • HAMARD, secrétaire -général. »

Lettre de FRÉNAY aux Administrateurs du département

de la Sarihe.

« Citoyens,

« Nous savons vos dangers, mais nous sommes ( vos frères et vous devez compter sur nous.

« Plus la crise est forte, plus notre dévouement vous « sera prouvé.

a Nous vous offrons, au nom du district de Frénay, « tous les secours en provisions et en hommes.

« HILIARDei LEMARCHAND GIRARDIÈRE.

« H frimaire. »

Lettre du Comité central aux membres du district de Saint-Calnis.

« Le Mans, 4 1 frimaire.

< Citoyens,

a L'administration a chargé le Comité défensif de « répondre à votre lettre d'aujourd'hui. Vous deman- « dez des nouvelles. En voici :

« Les rebelles sont à La Flèche, au nombre d'en- « viron douze cents; ils paraissent diriger leur mar- « che sur Foultourte. Ils ont évacué Mayenne, et « tout assure que Laval est libre aussi. Nous avons * des piquets sur toutes les routes et des retranche- « ments. 11 nous arrive des forces de Tours et d'A- « lençon. Hier soir, le 4 e bataillon de la Sarthe, « commandé par le citoyen Haudiard , arriva ici « avec vingt dragons. Haudiard a été nommé com- « mandant de la place par le général divisionnaire La « Ronde.

(« Nos archives , trésors et effets précieux , sont « partis par mesure de sûreté. Nous vous invitons à « faire de môme partir les vôtres.

« Nous avons, conjointement avec le représentant « Garnier, de Saintes, arrêté que nous ferions une « vigoureuse résistance, et, si nous étions forcés « de faire retraite, que nous fermerions la marche.

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