LIVRE VIII
CIIAPITRK PREMIER.
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Ce que j'ambitionne, ce n'est pas le stérile honneur de mettre des faits les uns au bout des autres; ce n'est pas de copier stoïquement les proclamations et les gazettes sans pencher ni à droite ni à gauche, sans me soucier ni des vainqueurs ni des vaincus, publiant un livre pour y mettre mon nom, grossir mon bagage et ne m' occupant guère de ce que sont devenus les auteurs de ces drames héroïques , qui au fond du cœur me toucheraient peu.
Ils me touchent fort vivement et j'entre fort avant dans la terre que je remue.
Je suis frappé du jeu des événements; je les vois qui descendent comme un fleuve : j'en suis le cours, j'en sonde les abîmes. Dans les deux armées, patriote et vendéenne, je reconnais les fractions inégales de la société entière, et, en offrant le tableau resserré de
quelques mois de la guerre civile, je mets le penseur à même de comparer ce qui se passe là avec ce qui se voit ailleurs, de généraliser ses observations et de se rendre bien compte de la situation, non-seulement française, mais européenne.
Tout se tient, s'enchaîne et se croise l'un dans l'autre. Pas une question soulevée en un coin, qui au loin ne retentisse. Par les détails dans lesquels j'entre on connaît les deux masses qui luttent dans nos pays couvertset jetés à l'ouest entre l'Océan et la Manche. On suit les chefs, les troupes, les populations les individus, les idées. On a vu l'enthousiasme et le désespoir se succéder rapidement chez les Brigands et chez les Bleus, et par une suite incroyable de vicissitudes , on a été amené à ce siège d'Angers qui est le sommet de la guerre et le pivot de la campagne.
Les choses en sont là venues que la ville et que sa résistance ou sa perte vont décider du sort de nos provinces occidentales, du sort de l'une et Fautre armée, du sort peut-être enfin delà République.
CCCICII1
Angers avait été occupé au mois de juin par les Brigands.
Saumur pris, Angers ouvrit ses portes.
Mais de juin à décembre, il y avait six mois, c està-dire un siècle.
Plus rien, nulle part, n'était pareil.
Écoutez les bruitsqui courent: en juin, les Brigands qui fondaient sur Angers étaient dans l'ivresse de
deux victoires. La ville n'avait que de mauvais généraux, des troupes faibles, tandis que les Brigands étaient dans toute la vigueur du zèle, du feu de l'inspiration.
Nos bataillons se replièrentsur Laval et les Brigands parurent à Angers comme des héros et des saints, comme les envoyés du Dieu vivant qui combattaient pour la sublime cause; leur phalange bénie était invulnérable et pure.
En décembre, quelle différence, quelle chute !
On ne traite plus les Brigands que comme une horde confuse et flétrie. Elle a eu des revers qui ont retenti, elle a eu des succès, mais qui l'ont décimée, dont elle a abusé, qui l'ont souillée.
C'est une eau, disent les uns , bouillonnante mais bourbeuse.
C'est, disent les autres, un sanglier blessé, qui sur son passage n'atteint plus que les maladroits.
Il y a encore de braves et de valeureux chefs, mais le prestige est rompu. Les plus courageux sont désenchantés, les plus lâches jettent leurs armes, tous sont inquiets, beaucoup de blessés, un plus grand nombre exténué, malade, hâve.
Les femmes dans un état mal aisé à décrire, malheureuses comme les pierres, maudissant le sort; ne sachant où se jeter, traquées partout, mourant de faim, de froid, plus encore que de peur, sous la crèche ou l'auge des étables.
Oh ! mes larmes, coulez en face de ces images! ces infortunés sont tous Français !