TOME III
La voilà donc celte légion catholique qui plie sous la croix !
La voilà cette armée royale que les princes de Coblentz n'ont pas secourue; qu'ils ont jouée; qu'ils n'ont payée de ses batailles que par le persiflage et le mépris.
CCC1GIV
L'exaltation est passée des Brigands aux Bleus.
Voyez ce qui se passe. Il faut que je retrace en peu delignes les faits principaux de Ta politique générale.
Le roi est guillotiné, la reine est guillotinée, son ennemi Égalité est tombé sous le couteau ; la Gironde est guillotinée; madame Rolland n'est plus, elle est montée sur l'échafaud, sans morgue , sans faiblesse , • éprise d'un noble amour pour la patrie et saisie d'espérance pour la liberté du monde.
Le même jour qu'elle et à sa suite ont été guillotinés six pauvres gens des Ponts-de-€é, officiers municipaux, accusés et partant convaincus de conspiration royaliste.
Convaincus! royalistes! Ils l'étaient peut-être! mais à tuer tout et trop, on ne guérissait rien. Hélas! avait on le temps d'y réfléchir?
Si renaissent des crises pareilles vous saurez comment alors, dans les événements et les jugements, tout se précipite.
Voici les noms de ces pauvres têtes :
Florent Ollivier, huissier ; René Rideau, maçon; Thomas Héry, fermier;
Jean Tesnier, sabotier;
Julien Cailleau, tonnelier ;
Jean Gain, meunier.
Boutton père était comme eux prévenu de royalisme; il arrivait à Angers, venant des Ponts-de-Cé, et se rendant à l'Évêché, où siégeait le tribunal depuis qu'il avait quitté les Jacobins. Gaudais, un de ses amis, le rencontre et lui dit : « Sauve-toi , ou tu es « mort, tes complices partent pour Paris. — Tirai, je « n'ai peur de rien. Si les honnêtes gens reculent, « la France est perdue. Je veux répondre à l'inter- « rogatoire. •
Il va en effet, il est mis au Château et, par compassion, on l'y oublie.
CCCXCT
Continuonsla revue desmorts: Custine, Houchard, Quétineau, trois généraux ont été soupçonnés, jugés, exécutés.
Ceux qui tuent sont aussi à plaindre que ceux qui sont tués. La mort est partout : à l'Assemblée, dans les salons, au camp. Elle vient de Coblentz, de Rome et de Londres sous mille formes. Nos ennemis nous la jetlent et nous la recevons; nous buvons la haine, la ciguë, les complots; nous levons la hache et le fer qui abattent nos adversaires, nous menacent nousmêmes et ne tarderont pas à nous atteindre.
On veut des exemples : qui n'est pas vainqueur est coupable. La Montagne ne boude pas. Le gouvernement révolutionnaire est dans sa force. Ses tribunaux fonc-
tionnent, ses feux s'allument, la France est une fournaise , on fait et Ton refait des piques, des balles, des bombes. Tout est prêt pour une guerre incessante, fût-elle d'un siècle, aux rois, aux prêtres, aux aristocrates, aux tièdes, aux lâches.
Le culte est aboli; le clergé, caché, est une lèpre. Santerre qui a vu l'Ouest et qui est consulté par le Comité de Salut Public, l'avertit que les sacristies clandestines font un mal immense, <« ASaumur, dans « l'auberge où j'étais logé, un réfractaire disait la t messe!
Santerre dit à Barrère et Rossignol lui écrit : t Ena voio-nous Fourcroy le montagnard. » Pour l'extinction de la race rebelle, ils veulent employer des chimistes.
« Un jour, a dit Théodore Fix, on n'ensanglantera « plus la terre, on l'infectera! »
Proust d'Angers, pharmacien, invente une boule qui, à l'en croire, contient un levain propre à rendre mortel l'air de toute une contrée; on en fait l'essai dans la j)r&cte laBeaumeite, mais le résultat ne répond pas aux promesses.
Suivez le mouvement de ces esprits : on veut empoisonner les puits, les rivières, les étangs, les viviers.
On veut brûler partout les bois, les maisons, les pailles, les granges.
C'est la rigueur de l'hiver qui, plus encore que les décrets, pousse à se livrer à ces ravages.
A Brest, ou brûle le grand pavillon royal et tout ce qui dans les apparaux peut avoir quelque rapport
avec l'ancien régime. On brise l'effigie de Capet et le portrait de Marie-Antoinette.
Les chrétiens brisaient tout ce qui tenait au culte antique; saint Martin et saint Maurille brisèrent toutes les idoles dans la vallée de la Loire : ils n'établirent leur croyance qu'à ce prix.
A Angers, on brûle les lettres de prêtrise remises au département par Pettier, évêque ;
Vallée, curé de Montglône;
Moulins , ex-vicaire-général , qui veut se
marier ; Besnard , curé de Nouant ; Loir, curé de Juigné ; Loir jeune, curé de Saugé-L'Hôpital ; Loir-Mongazon , vice-général; Horatius-Coclès-Coquille, ancien capucin, curé de Beaupréau , et qui s'était marié dans sa paroisse 1 .
C'est le représentant du peuple Francastel qui va, de sa main, mettre le feu à ces lettres sur l'autel de la Raison, dans le temple de l'Étre-Suprême (l'église Saint-Maurice).
A cette occasion il prononce un discours frappé au coin de la fraternité la plus pure et empreint du bon sens montagnard, suivant le compte-rendu de l'imprimeur Marne, excellent citoyen, père d'une famille charmante ; des hymnes patriotiques sont chantés, et
1 T? fit un journal et des chansons que j'ai donnés à la Bibliothèque d'Angers
l'on célèbre cette victoire remportée sur la superstition, par des salves d'artillerie tirées sur la promenade du Bout-du-Monde.
CCCICf I
A Paris, Chaumette inaugure la statue de la Raison à Notre-Dame. Une procession a lieu en pompe. L'image de la déesse est apportée à la Convention ; le président lui donne l'accolade, et l'Assemblée en corps la reconduit religieusement au temple. Robespierre marche dévotement en tête, entouré, précédé, suivi des sections. On remplaçait un excès par un autre. Les cendres de Mirabeau sont jetées à la porte du Panthéon. Le buste de Marat est placé sur la tribune aux harangues; celui de Jean-Jacques Rousseau est au-dessous 4 .
L'ancien procureur de la Commune, Manuel, avait été guillotiné. Son successeur, Chaumette, fait inscrire sur le portail de Notre-Dame ces vers de Fabre d'Églantine :
Français, la Raison vous éclaire, Venez l'adorer dans ces lieux Où sous le voile du mystère Les prêtres trompaient vos aïeux.
Enfin l'infaillible Nature, Conduite par la Liberté, Fait de l'antre de l'Imposture Le temple de la Vérité.
1 Des bustes de Marat furent envoyés par toute la France. J'écris dans un village où il en fut apporté un qu'on plaça sur l'autel. J'ai pour voisins des vignerons qui l'ont vu. Le plus grand nombre suivait le mouvement. Deux ou trois haussaient les épaules; un autre, l'ancien
Cette inscription fut effacée sous le Consulat; puis une nuit elle se trouva reproduite, effacée encore, et cinq fois de suite, à différents endroits des murs de l'église , gravée sur la pierre. On avait mis un factionnaire -, mais pendant qu'il tournait les talons, on collait un papier qui contrevenait insolemment à la consigne. A la fin on retira la sentinelle, on laissa le champ libre aux amateurs de rimes, et la farce cessa.
CCCXCTII
Je transcris deux déclarations fameuses, dont le rapprochement sera un sujet d'étude :
Discours de l'abbé S1EYÊS à la Convention.
« Citoyens, mes vœux appelaient depuis long-
« temps le triomphe de la raison et de la vérité sur
« les préjugés et le fanatisme. Ce jour est arrivé. Je
« m'en réjouis comme d'un des plus grands bienfaits
« delaRévolutionfrançaise. Depuislongtempsj'ai fait
« ma profession de foi ; mais qu'il me soit permis de
« déclarer encore et de répéter cent fois que je ne
« reconnais d'autre culte que celui de la raison et de
« l'égalité. J'ai vécu victime de la superstition, sans
« en avoir jamais été l'apôtre. J'ai souffert des erreurs
« des autres, sans que jamais personne ait souffert
notaire du seigneur du lieu, voulait entrer dans l'église et briser le buste. Son fils le retint : « Qu'allez-vous faire ? Êtes- vous plus fort « que tout le monde? Laissez marcher les événements, et puisque «< vous êtes vieux, pliez. •
« des miennes. Si je fus retenu dans la chaîne sacer- « dotale, c'est par la même raison que les âmes libres « étaient retenues dans les chaînes royales, et que, « sous le despotisme, les zélateurs de la liberté gé- « missaient dans les bastilles. Je n'ai point de titres <« à déposer; ils sont brûlés depuis longtemps. Je ne « donne point ma démission de ministre du culte « catholique, puisque je n'exerçais aucunes fonctions t ecclésiastiques ; mais je dépose sur le bureau une « pension de cent pistoles que je recevais comme « prêtre, et je demande acte de ma déposi- « tion. »
Les applaudissements couvrent la voix de l'orateur; il descend de la tribune au bruit d'un tonnerre de félicitations.
Protessio» de Foi du citoyen Hucues PELTIER, ci-devant étêque du département de Maine-et-Loire
« Citoyens, je m'honore de faire aujourd'hui à t la Raison , sur l'autel de la Patrie , le sacrifice de « tous mes titres de chanoine régulier, de prêtre , de « curé et d'évêque, pour m'en tenir à celui de cici toyeu pur et simple , dans la ferme croyance où , « depuis plus de trente ans, j'ai le bonheur d'être, « que, comme le père du genre humain, grand et « sublime dans ses moyens, n'a fait qu'un soleil pour « éclairer les yeux du corps, il a cru aussi dans sa « sagesse ne devoir donner pour éclairer les yeux de « l'âme et pour règle de nos devoirs que la seule loi, « la seule religion naturelle; que la diversité des
« cultes suivis dans les quatre parties du Monde « prouve avec évidence que les hommes y ont mis la « main et donnent à chaque nation, pour venir ii du ciel, ce qui, au vrai, ne vient que de la terre.
« Vive la République une et indivisible ! vive la « Convention! vive la Montagne qui a le courage? « d'en poser les fondements durables et d'en ôter les « pièces propres à compliquer et à gêner les mou- « vements.
« Hugues PELTIER, • Né à Angers, le 28 janvier 4729. »
Quels hommes! quels actes! et en quelles circonstances !
Sieyès était l'homme tout nerf, métaphysique, abstrait, qui avait fait deux ou trois constitutions après et d'après sa brochure de Qu'est-ce que le Tiers ? Il divisa les pouvoirs et puis les concentra. 11 traitait trop de l'idée en dehors de l'événement. Il croyait au moteur sans songer aux frottements, sans en tenir compte ; affirmait et tâtonnait tout eusemble; esprit plus profond qu'étendu. Royer-Collard fut de cette nature ; tous deux, se heurtant sur certaines formes, s'accordaient sur un point, le principal, et disaient : « La Révolution française sera politique, « religieuse, sociale, et tant qu'une de ces parties « restera en arrière , il y aura crise pour arriver à « l'équilibre. »
Sieyès appela Ronaparte et crut le conduire; mais il vit bientôt la vanité de ses systèmes. Il fut chassé par l'Empereur et ne reparut en France que
pour y mourir, vingt ans après la chute de son élève ingrat'.
Quant à Tévêque Peltier, c'était un homme instruit et vertueux, plein de charité, plein de grâce et d'un esprit aimable et conciliant; je l'ai peint il y a dix ans comme affaibli et trop concessionnaire. Mieux renseigné, je reviens de ce jugement. Peltier était constant et calme tout à la fois. 11 sut ce qu'il faisait en écrivant sa déclaration de remise de titres. Il sépara dans sa pensée le passé de l'avenir et crut à un monde sans fanatisme et sans hypocrisie; son élection, comme chef du diocèse , avait été faiie à l'unanimité, et sa mort fut pleurée de tous les gens de bien.
CCC ICfl I I
Il n'était pas commode d'être noble, riche, candide et prêtre. Jugez-en parla lettre de Carrier à la Convention, datée de Nantes le 8 frimaire an II.
« Les aulorités constituées et les sociétés popu- « laires sont renouvelées. Les royalistes, les fédéra- « listes, les feuillants, les modérés, les accapareurs « sont sous la surveillance de la justice, plusieurs ont « subi la peine due à leurs forfaits. Une société antice populaire a été dissoute et remplacée par un club « de vrais et fermes républicains. Le peuple, devenu « raisonnable, abjure le catholicisme. Plusieurs prê- « très éclairés par le flambeau de la philosophie ont
* J'étais à Paris lors de la mort de Sieyès, et je mis dans la Renommée (journal) un article qui fut approuvé et critiqué avec passion par toutes les autres feuilles, selon la couleur.
« renoncé à leurs absurdes systèmes. Toute la ville « et une grande partie de la garnison ont assisté a « la fête de laRaison, qui a été célébrée avec pompe « et gaîté; enfin quatre-vingt-dix prêtres réfrac- « taires qui étaient renfermés dans un bateau, sur « la Loire, se sont noyés. Quelle affligeante cata- « strophe!»
Ironie infâme ! Philosophie et bateau qui se touchent et qui hurlent. Carrier en mission! Une ville en de telles mains! Et trente villes confiées à de pareils monstres !
C'est là le malheur des temps! mais où était le crime? où était la vertu? la vertu sans tache, le crime sans cause ?
Tout un monde soulevé. La vérité qui apparaît, un besoin nouveau qui se fait sentir impérieux à des millions d'âmes, un pas de l'humanité en avant, et cependant des digues, des pieux, des résistances?
Tout sera franchi : mais que d'efforts, d'aveuglement et de larmes!