‹ La Vendée en 1793Chapitre 33 sur 88 · CHAPITRE TROISIÈME · texte numérisé non relu

CHAPITRE TROISIÈME

C Dl V

La municipalité d'Angers est fort inquiète. Il y a eu jusque-la une différence entre le pain du riche et le pain du pauvre. Dans l'un le froment, dans l'autre le seigle; dans l'un la fleur, et dans l'autre les recoupes et souvent le son.

Cette inégalité est humiliante.

Arrêté qui porte que les boulangers ne feront qu'une seule espèce de pain : d'abord des trois quarts de seigle et un quart de froment; mais on change, et, pour établir en tout la balance , il y aura moitié froment et moitié seigle *.

1 L'agriculture n'était pas ce qu'elle est aujourd'hui. L'Anjou avait infiniment moins de froment que de seigle. Par les perfectionnements apportés à la culture des terres, à leur engrais, à leur assolement, elles produisent plus et mieux. Le froment est partout, le seigle n'occupe pas le cinquième des sillons. Le chanvre et le lin ont décuplé et ainsi des trèfles, des prés artificiels.

— loi —

On a beau arrêter et décider de belles choses, on a beau tirer du principe les conséquences les plus strictement exactes , la rigueur des temps a trompé toutes les prévisions. Le four chôme, le blé manque, ou s'ameute, on crie. L'autorité appelle à son secours la pomme de terre, on l'arrache à l'auge des cochons, on la cuit, on la réduit en pale, on la mêle aux céréales, on y joint des pois, des févettrs, et tout cela donne un pain lourd, malfaisant, odieux, qui au lieu de nourrir le peuple l'empoisonne.

J'avais deux amis particuliers, les Brévet, fils du notaire, neveux de Beaujour ' ; cette illustre victime d'une fatale inadvertance et de sa vertu mâle, qui ne daigna pas s'expliquer devant des juges prévenus; ces voisins chéris n'avaient que du pain de fève qu'ils jetaient contre les murs et qui s'y tenait collé comme de la gomme. Ils me demandaient par grâce de mon pain de froment, et je leur en donnais en cachette tous les jours. Si on l'avait su, si Ton nous avait vus, ma mère aurait été guillotinée.

Mon père était très-bon citoyen, très-patriote, trèsoccupé des intérêts publics, ou plutôt il leur donnait en ce temps-là toutes ses heures. Ma mère avait ses opinions, l'aidait dans ses devoirs; mais elle était dévote et mangeait du pain blanc : deux crimes pour la jalousie et la brutalité des sots.

xMa mère était de Morannes. Son père, Fillon du

1 Brévet de Deaujour, avocat, plein de talent, poète, patriote, compromis, :irrêlé, fut guillotiné à Paris, et pleuré de tout Angers

Pin, qui, de 89 à 92, avait été élu et trois fois réélu du conseil-général et du directoire du département, s'en était, en 93, retourné à sa maison des Loges , si délicieusement située, entourée de bois, de vignes, de prairies. Il y vivait inquiet sur notre sort, et, par des bateliers fidèles, il glissait, dans des fagots, un sac, deux sacs de farine choisie, qui, à la brune, arrivant à Angers au port Ayrault, pouvaient être, la nuit, rentrés dans nos caves.

Là nous avions aussi des pommes de terre qui germaient, par parenthèse, et avec tout cela nous boulangions en secret. On avait beau nous recommander, à mes frères et sœurs, et à moi, de ne manger jamais que loin des regards du dehors; nous sortions, nous nous échappions, nos petits camarades nous voyaient, ils enviaient notre sort : du pain ! ils nous priaient à mains jointes de partager avec eux, et, en riant, nous disions : Prends!

S'il y avait une femme qui accouchât dans le quartier, ma mère envoyait vite un demi-pain, un quart : on en était avare !

Mais voici l'heure : aux armes ! On bat la générale. Est-ce l'ennemi? Non, c'est une fausse alerte. On se couche, on se lève, on dort, on écoute, on sait que les Brigands viennent, mais par où? ils ont passé la Mayenne à Laval, la Sarthe à Sablé, le Loir à Durtal. Ils sont à Pellouailles, à deux lieues, et l'on ignore encore si leur dessein n'est pas de prendre par Saumur, pour rentrer par Doué dans la Vendée.

— l.ifi —

Le commandement des troupes républicaines avait été réparti de la manière suivante :

A Coutances, Sépher;

A Grauville, Peyre;

A Diuan, Triboust;

A Rennes, Rouyer ;

A Laval, Dauican ;

A Nantes, Vimeux;

Au Mans, Chabot;

A Sauinur, Commaire;

A Angers, Fabrefonds.

Ce dernier était frère de Fabre d'Eglantine; mais au lieu de faire des comédies comme lui, c'était tout au plus s'il savait écrire. Il parlait mal sa langue, il n'avait que le jargon du révolutionnaire, sans avoir ni inspiration ni esprit. On le huait quand il passait dans les rangs, et il ne put rester que quelques semaines dans notre ville. On disait que sa tête était vide comme son nom , et dans les corps-de-garde on ne l'appelait que Fabre-Creuœ. 11 courut sur lui plus d'un vaudeville, car on lançait alors force couplets, et certaine dame, coiffeuse en renom qui faisait les déesses aux décadis, fut coupée à jour avec lui par plus d'une sanglante épigramme.

Au moment du siège, des changements s'opérèrent; trois généraux se trouvaient à Angers : Beaupuy, blessé à Entrâmes, et encore très-souffrant; Boucret,

' (Vêlaient les modistes qu'on nommai! :» Angers coiffeuses.

que Rossignol y avait envoyé après l'affaire d'Àntrain ; Danican ''Auguste), qui avait évacué Laval à l'approche de l'année Vendéenne \

Beaupuy servait comme volontaire. Sa blessure l'avait fait pour quelques mois sortir des cadres. Mais loin de rester enfermé dans sa chambre , il prit à l'action une part fort vive, et nous le verrons partout donner un noble exemple et de salutaires conseils.

Danican , plus ancien de grade que Boucret, prit le pas sur lui et se trouva chargé de diriger la garnison lors de l'attaque des royalistes.

Mais indépendamment des commandants généraux des troupes, il y avait les commandants do place. Ménard, à Angers, tenait ce poste, et ce fut lui véritablement qui fut l'âme de la défense. C'était un simple capitaine du 78 e régiment de ligne, ci-devant Monsieur. Il avait trente ans, de l'esprit, de l'instruction, une bravoure calme, un amour raisonné de la constitution nouvelle du pays. Il avait bonne façon dans le monde, et sous les armes il montrait un goût très-prononcé pour nos Angevines, qui, a vrai dire, le lui rendaient bien. Plus d'une, des plus jolies, ne furent pas pour lui cruelles, et j'ai vu encore, il n'y a pas longtemps , accroché à une cheminée, son portrait (que j'ai fort bien reconnu) , chez une jeune

t Danic:m avait fait sortir de Laval le gros de la troupe par la roule de Château-Goniier pour gagner Angers; mais lui, de sa pei sonne, il avait exploré la campagne, et par Meslay il était allé à Sablé, ne rentrant à Angers qu'après son arrière-garde.

daine qui me disait naïvement : < C'est un parent de « ma mère !... »

CBTI

Boucret et Danican n'étaient entrés en ville que le r r décembre. Ils avaient avec eux à peu près cinq mille hommes, mais mal armés, mal vêtus, sans discipline, sans cœur, ce qui leur fit dire, en arrivant à Angers: « lleslimpossible de teniravecde telles gens, t dans une pareille bicoque, contre soixante à quatre- « vingt mille Vendéens, qui sont suivis d'une artil- « lerie formidable. »

Danican exagérait les forces de l'ennemi. Il trahissait déjà. C'était assurément un homme fort singulier et d'une flexibilité merveilleuse. Il servait sous l'ancien régime, et s'était, semblait-il, rallié au nouveau. Parvenu au grade d'officier général, il sabrait les Brigands à côté de Westermann, et puis, en secret, il les favorisait. Dix fois accusé, dix fois se disculpant, près de périr sur l'échafaud , et se tirant lestement d'affaire, commandant les républicains dans l'Ouest et les sections royalistes à Paris , il finit par aller à Londres mourir tranquille avec une bonne pension que lui faisaient les Bourbons de la branche aînée.

C'était là l'homme qui réglait à Angers, lors du siège, les manœuvres des régiments de ligne.

Ménard l'épiait et faisait en sorte de déjouer tous ses projets liberticides. La ville avait en eux son bon et son mauvais génie.

Quant à la garde nationale, elle se composa dès le

principe de trois bataillons : le premier et le second, pour la cité et la ville proprement dite, sur la rive gauche de la Maine; le troisième, pour la doutro, sur la rive droite. Mais par suite des détachements et des fatigues, on avait fini par n'avoir que deux bataillons habillés et organisés. Le premierétait commandé par Fardeau, et le second par Bérault.

En 89, il y avait un colonel, et depuis 1800, il y en eut un aussi pour cette milice citoyenne ; mais en 93, le mot de colonel était proscrit, il n'y avait que des chefs de bataillon, indépendants l'un de l'autre et n'obéissant, pendant l'état de siège, qu'aux supérieurs militaires.

Je ne parle pas des volontaires, qui, au nombre de quatre cents, formaient, en 1790, un bataillon d'élite que Choudieu commandait. Le bataillon fut dissous naturellement dès 1 79 1 , quand les jeunes gens qui le composaient s'engagèrent à l'envi dans les bataillons de guerre et partirent pour la frontière, où la coalition les provoquait par ses manifestes.

Mais je n'omettrai pas les vétérans qui, aux jours du siège, formaient des compagnies de police et montaient la garde avec des piques. Je dois aussi une mention aux pelotons d'enfants qui existaient d'après le texte d'un règlement général de la force publique angevine, et qui, selon le vœu exprimé par les magistrats, portaient des munitions sur les remparts et se montrèrent comme les dignes émules de leurs pères.

Toute cette garde civique donnait une masse d'environ douze a quinze cents hommes.

Les troupes de ligne ne présentaient pas, tout bien épuré et bien armé, plus de deux mille hommes en état de faire le coup de feu. Tout le reste était blessé, malade, invalide. Si bien que pour défendre la ville et garnir les murailles sur un développement de plus de deux mille toises, c'était sur un effectif de quatre mille hommes au plus qu'il fallait compter. Le surplus mangeait, criait, dépensait, embarrassait, et si Ménard eût suivi sa pensée, il aurait fait évacuer sur Saumur tous ces bras inutiles et ces bouches ruineuses. Il ne put obtenir un ordre en ce sens. Son crédit n'alla pas jusque-là ; mais sa vigilance fut telle qu'il remédia à tout et fit face à tous les mauvais vouloirs, à tous les inconvénients, à toutes les trames.

Les remparts furent, du mieux qu'on put, restaurés. On relit des tours entières et des ouvrages avancés avec leurs fossés et leurs chevaux de frise. L'ingénieur en chef était Desmarie; il fut secondé par son fils et Goury aîné, ingénieurs ordinaires. L'enceinte était flanquée de cinquante-sept tours, tant pour la ville que pour le château et les bastions. Elle était percée de sept portes et de deux passages. On nomma des commissaires pour suivre et hâter les travaux. Leur distribution fut réglée comme il suit :

Portes. Commissaires.

Porte Lionnaise, Guillory.

Porte Saint-Nicolas, Sinval.

Porte Cupif, Farran aîué.

Porte Saint-Michel, Giraud.

Porte Saint-Aubin, Lebreton.

Porte Toussaint, Goupil et Coutouly.

Porte Neuve, Coustard.

Porte Mirabeau (S'-Julien), Bardoul.

Passage de la H u -Chaîne, Pierre Coullion.

Passage de la Liberté Trottouin.

(Basse-Chaîne) l ,

Mais plusieurs de ces citoyens ayant été appelés à d'autres fonctions, et d'un autre côté la marche précipitée des Brigands, l'urgence des travaux, leur importance , engagèrent à augmenter le nombre des commissaires. Leur composition et leur mission furent définitivement réglées comme il suit :

Porte Toussaint, Goupil et Coutouly.

Porte Saint-Aubin, Bardoul et Lebreton.

Porte Mirabeau, François Grille.

Porte Neuve, Coustard.

Porte Saint-Michel* Audio et Leterme.

Porte Cupif, Farran et Aynès,

Porte Lionnaise, Sinval et Bellesme.

Porte Saint-Nicolas, Mohau, Hébert, Chéreau,

Tixier.

Passage de la H ,e -Chaîne, Foucault et Dubreuil, Passage de la Basse-Chatne, Trottouin et Boullet.

Toute la ville se portait aux travaux. Les commissaires mettaient eux-mêmes la main à l'œuvre. Je nomme beaucoup de citoyens. Je voudrais nommer

1 C'est là que depuis fut bâti le pont devenu si cruellement célèbre par le désastre du W léger.

tous ceux qui se signalèrent par un dévouement qui était là réel et plein de péril.

On mura à chaux et à sable la porte Saint-Julien, et ce ne fut que plus de dix ans après qu'on y rétablit la circulation.

Toutes les issues furent murées à froid, dès le premier jour du siège, excepté la porte Saint-Aubin, où Ton avait fait faire deux énormes battants en bois, et tellement épais qu'au haut de l'un d'eux un boulet, lancé par les Brigands, demeura jusqu'à l'entière démolition, comme un trophée.

Mais là aussi, à cette porte Saint-Aubin, le second jour du siège, le feu devint si vif qu'on apporta des tuffeaux et de l'ardoise, pour établir comme partout un contrefort et mettre celte entrée à l'abri d'un coup de main.

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