‹ La Vendée en 1793Chapitre 44 sur 88 · LES FEMMES · texte numérisé non relu

LES FEMMES

Une bonne et fraîche paysanne, Renée Texier, veuve Pinard, née et mariée en Saint- Laud , où est encore toute sa famille, était rentrée en ville avec Nail, Tigeou, Bougère, Planchenault , Deniau, Morier et bien d'autres gardes nationaux ainsi que leurs femmes et filles qui craignaient d'être violées. Les maris étaient à sa défense ; les femmes portaient de la soupe aux combattants. La veuve Pinard fut tuée à la porte Toussaint.

Julienne Macé, couturière dans la rue de la Serine, fut tuée au port Ayrault.

Françoise Courbalay, rentière, rue du Cornet, fut tuée d'une balle par ricochet. Son corps fut jeté dans l'égout.

À la place Saint-Martin, deux femmes, la maîtresse et la servante, furent tuées pendant qu'elles faisaient des sacs à terre dans la chambre haute d'une des

maisons sur lesquelles on a fait le Concert (atelier du Précurseur).

Cinq femmes portaient, dans un fauteuil, un soldat blessé et traversaient la place des Halles. Elles passaient par la prison lorsque Tune d'elles fut couchée à terre par un biscaïenet ne se releva plus. Les quatre autres continuèrent leur chemin et allèrent jusqu'au palais des Marchands où Ton avait organisé une permanence. C'était un hôpital provisoire pour les blessés qui ne pouvaient supporter le voyage jusqu'à l'Hôtel- Dieu et au Ronceray *.

Madame Evain, la femme de l'horloger qui avait (je l'aidit) la direction des postes, M" 6 Queneau, M œe veuve Plas, M me Frémont, la bonne femme Verger et les demoiselles Duvigneau étaient là jour et nuit avec beaucoup de leurs amies, parentes et voisines. On avait du linge, du bouillon, desattentions infinies pour ces braves défenseurs, qui jamais n'avaient été de leur vie l'objet assidu de tant de caresses.

Justine Vauvert eut la cuisse percée d'une balle sur la porte Neuve. « Ah ! bah ! ce n'est rien » et elle ne bougea pas 2 .

1 L'ancienne abbaye du Ronceray ( L'Ecole des Arts) était transformée en hôpital militaire.

1 Justine était femme de chambre de M me de Gohin, qui avec son mari, sa femme et ses enfants avait abandonné sa maison du Cbampde-Mars, et s'étai} réfugiée daus une maison de la rue des Volontaires.

La maison Gohin, vis-à-vis la Porte-Neuve, a des appartements doubles, les uns qui regardent les boulevards, les autres qui regardent le jardin. Daus le grand salon du rez-de chaussée, sur le jardin, et dans un fauteuil de soie damassée, devant la cheminée qui était de

Louise Vanjeul,qui, sur la même porte, distribuait des cartouches, eut l'œil droit et la joue effleurés d'un coup de feu : « Oh ! oh ! dit-elle, ce n'est que ça! > et elle ne voulut quitter la place que pour voler au secours d'un malheureux sous-officier qui, frappé d'une balle à la tempe, tomba, fut un moment relevé par elle et, en cinq minutes, expira dans ses bras.

Passons à la porte Saint-Michel. Jeanne Pioger, de la rue Valdemaine et Mme Garnier de la rue des Poêliers, servaient de la soupe aux artilleurs. Des balles viennent et les blessent, l'une au haut du bras, l'autre au poignet. Le sang jaillit et Mme Garnier, dont la blessure est grave, est enlevée et reconduite chez elle. Mais quand on vient pour secourir Jeanne Pioger : « La soupe est au diable, dit-elle, mais moi « je n'ai rien, presque rien, mon fichu noué en fera « l'affaire, et le seul regret que j'éprouve, savez-vous, « c'est de voir qu'en ce tracas le dîner est perdu, »

De la soupe , des cartouches, des balles, du sangfroid, du courage dans les deux sexes : c'est partout la même répétition.

Les femmes qui sont sur le rempart ont peut-être

marbre blanc avec des perles sculptées en cordon, un chef vendéen «Hait assis bien tranquillement. Une balle partie du rempart, perce une les fenêtres du milieu du bâtiment, du côté du Champ-de-Mars, elle traverse la porte intérieure qui sépare le vestibule du salon, vient frapper sur les perles de la cheminée de marbre, ricoche, atteint le chef vendéen et le tue sur son fauteuil qu'elle brise au dossier.

Je vis, comme beaucoup d'autres, le fauteuil, la cheminée, les trous de la fenêtre et de la porte, le sang sur le parquet. Jamais homme ne fut tué plus singulièrement. La maison est encore toute criblée de boulets et de balles.

moins d'inquiétudes que celles qui sont dans leurs maisons à faire la cuisine et des sacs.

Ma mère, dans la nuit du 3 au 4 décembre, nous força à nous coucher, les domestiques et moi. Nous dormîmes, quoique de moments en moments les boulets nous réveillassent. Nous nous rendormions tout de suite.

Nous dormions, nous, mais ma mère ne dormait pas. Mon père ne rentra point, les hommes restèrent à leur poste. Dès la pointe du jour je m'esquivai et j'allai déjeuner à la porte Saint-Michel.

Ah ! tous ceux dont je parle, où sont-ils?

Morts! et je vais bientôt les suivre.

J'écris vite ce qui revient à mon souvenir, je le crois utile ; assez de gens oublient !

Voici encore quelques faits.

Jeanne Duchesne et Renote Rabouin avaient apporté du pain et du bœuf à des gardes nationaux. Deux de ces gardes sont tués devant elles , mais elles n'en demeurent pas moins \k impassibles et ne descendent du rempart qu'a la nuit.

Je termine par une scène plus sombre.

Deux autres femmes, car elles marchaient ainsi souvent par deux, afin de s'entr'aider; deux femmes donc, deux cousines, Perrette et Anne Martin, filles des deux sœurs, étaient l'une auprès de son père, l'autre auprès de son frère, sur le rempart , et leur servant à boire du vin blanc, vieux et fort, pour les exciter à combattre. Un boulet passe et frappe les deux hommes a l'épaule, au front. Us sont moulus et

broyés sur le coup : « Ah ! les brigands, les gueux ! t ah! braves soldats, extermioez-les ! vengez-nous! « vengez-nous ! *> Tel fut le cri de ces femmes. Elles descendent du rempart, elles emportent les restes de ceux qui leur sont chers ; c'est elles-mêmes qui de leurs mains les ensevelissent, et puis elles reviennent échevelées, palpitantes ; elles reviennent armées de fusils, toutes deux, et pendant trois heures, au milieu du plus grand feu, elles sont sur la porte , animant de la voix, de l'exemple et du geste les officiers et soldats qui ne se lassent pas de les admirer.

Et que sont nos remparts? abattus! Que sont les femmes! mortes, vous dis-je! Où sont ces maisons ruinées et en flammes? On les a relevées, alignées, recouvertes; elles sont blanches, neuves, meublées avec luxe et peuplées de familles qui n'ont rien vu du siège, rien su, ou que peu de chose, et qui s'imaginent que je leur parle chinois.

Ce qui me touche encore si profondément ne le: intéresse guère.

0 Dieu ! que de sang versé pour obtenirce calme

Conservez-le donc sans turpitude, sans honte.

Nous avons acheté pour vous la liberté; bénissez-1 donc et ne vous la laissez pas reprendre !

Et la vérité si chèrement payée, ne la jouez pas ai dés et à la Bourse !

Agioteurs que vous êtes, cupides que vous êtes, vous n'avez pas une larme pour les maux de vot pères, pas un marbre pour graver leur nom, pas un regard pour leur histoire , pas une palme pour

leur martyre et pas une couronne pour leur gloire.

Gloire , sans vous et malgré vous immortelle !

Nation froide, accroupie, indolente ! qu'est devenue ta grandeur passée? tu plies à tout, tu consens à tout, et l'intrigue impunément te traînera sur la claie et dans la fange. Ah ! comme l'étranger t'a traitée! et encore, aujourd'hui, comme il te foule aux pieds dans sa pensée et te méprise !

Sans cœur, sans foi patriotique, sans morale pure, sans pudeur, votant, ne votant pas, se vendant, se donnant, ignare ici, corrompue là, ô France ! plongée dans l'or, dans le vice, dans l'incertitude, l'anarchie et l'abîme !

Mais je m'égare !

Et je vous demande pardon : il reste un peuple , une âme, une espérance !

La France ne périra pas.

La République vivra !

Tous les germes du bien sont en elle.

Je reprends mon travail et je vais l'achever.

Vous venez de voir dans les pages qui précèdent les traits héroïques de la défense ; lisez maintenant les actes capitaux de la politique, afin de vous rendre bien compte du bouillonnement des esprits à cette époque de guerre, de vertu, de rapine, de triomphe et de deuil.

CDILflI

On veut par des confiscations payer les frais de la guerre. On veut aussi hâter l'exécution des rebelles pris, jugés, condamnés. Il y a déjà une commission

militaire à Angers , il y en a une seconde qui suit l'armée ; on en crée une troisième qui marchera également avec les troupes et satisfera, si elle peut, à ce besoin de vengeance et de destruction qui se mêle partout et dans les deux armées à tant de valeur.

La haine se surpasse dans ses inventions et la furie devient fabuleuse.

C'est cet excès qui a fait l'horreur qu'on ressent aujourd'hui pour la peine de mort.

Si Ton eût tué un peu moins alors, on serait un peu plus disposé à tuer encore.

La guillotine a été imprudente; elle a eu des triomphes qui ont causé sa ruine.

Notez que les juges l'aiment, et que dès qu'on l'attaque ils la défendent avec un soin plein de tendresse ; il semble, quand on en demande lasuppression, qu'on leur arrache le cœur : c'est leur patrimoine; ils comptent sur elle, ils ont pour le bourreau une idolâtrie pareille ù celle que professent les prêtres, et que Joseph de Maistre a très-bien exprimée.

Juges et prêtres voient le maintien de la société dans la conservation des lois de mort.

Et ces idées de sang sont la base des croyances de tous les graves chefs de l'humanité, du gouvernement, de la justice, de l'enseignement, de la morale et de l'Église!

Arrêté de F Administration de Maine-et-Loire.

« Le Directoire du département,

« Considérant qu'il est urgent de connaître tous

« ceux qui ont commencé et soutenu l'affreuse guerre « civile qui a ravagé notre malheureux pays, qu'il « est de la justice et de l'intérêt de la République de « chercher et de trouver dans les propriétés des scé- « lérats, amis de la tyrannie, une indemnité des dé- « penses énormes que leur répression acausées à la « patrie,

« Le procureur-général syndic entendu, « Arrête :

« 1. Les administrateurs des districts enjoindront « à chaque municipalité de leur ressort de dresser « une liste nominative de tous ceux qui ont pris part « à la rébellion et des propriétés qu'elles leur con- (c naissent.

« 2. Tous ceux qui sont absents de leur domicile « habituel, par le fait seul de leur absence, seront « compris sur cette liste, à moins qu'il ne soit bien « notoire qu'ils sont chargés de quelque fonction qui « les en éloigne et que leur patriotisme ne s'est jamais « démenti.

« 3. Lorsque tous les membres d'une municipa- « lité devront être eux-mêmes compris sur la liste, « ou plutôt lorsque de fait il n'existera plus de mu- « nicipalité dans une commune, les administrateurs « de district feront choix de commissaires intègres « qui recevront une rétribution prise sur les revenus « de ceux dont ils rempliront les fonctions.

« 4. Faute par les municipalités d'exécuter les « dispositions du présent arrêté dans le délai de hui- « taine après sa réception, de vrais patriotes nommés

« par les administrateurs de districts se transporte- « ront dans les communes aux frais des municipal i- « tés pour la confection de ces listes.

« 5. Les administrations de district feront passer « ces listes à l'administration du département au fur « et à mesure qu'elles les recevront, et seront res- « ponsables de l'exécution du présent.

« Angers, 1 8 frimaire, an IL

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