‹ La Vendée en 1793Chapitre 66 sur 88 · SÉJOUR DE L'ARMÉE VENDÉENNE AU MANS · texte numérisé non relu

SÉJOUR DE L'ARMÉE VENDÉENNE AU MANS

L'armée vendéenne, ne trouvant plus de résistance, se répandit dans tous les quartiers de la commune du Mans. La tète des colonnes arriva sur les trois heures après midi, le 10 décembre.

Elle se logea dans les maisons des particuliers en plus ou moins grand nombre; quelquefois par soixante, quatre-vingts ou cent.

Partout les Vendéens demandèrent des vivres, des chemises , bas , souliers et vêtements, qu'on se donna bien de garde de leur refuser.

Dans la plus grande partie des maisons ils ne trouvaient que des femmes, les hommes s'étant enfuis,

la défaite des Vendéens et lorsque le danger était passé, rencontra sur la place des Jacobins une soixantaine d'hommes, femmes et enfants, que Ton conduisait à l'église de l'Oratoire (aujourd'hui le Lycée), transformée en prison : «Qu'est-ce que c'est que ces gens-là? dit- il. — « Des Vendéens! — Fusillez-moi <;a ! » Et l'ordre fut exécuté.

Eh bien, cela est impossible. C'était après la bataille, c'était au retour de Bonnétable, au moment de la joie; la colère, la rage, le délire étaient passés. Le maire, dans tous les cas, n'était pas le maître, le président du tribunal, le général, l'ordonnateur et l'exécuteur des sentences.

Il eût donné l'ordre qu'on ne l'eût pas exécuté. On jure pourtant qu'on l'a vu, qu'on l'a entendu ; on cite des témoins.

Et moi je les récuse. Ils n'ont pas vu, ils n'ont pas entendu.

Ils sont vieux et fous. Ils ont le cauchemar. Ils croient à des spectres, mais ils ne changent pas la nature des fonctions et des choses. Les maires ne tuent pas, ils pardonnent.

Bacot à Nantes ne tuait pas. Berger à Angers ne tuait pas. Ils adoucissaient toutes les mesures que la rigueur des temps forçait les représentants et les généraux à prendre. Soyez sûrs qu'au Mans, Potier faisait de même.

La réaction est encore accusatrice; mais je viens au nom de l'équité èt de la philosophie, faire mettre à néant ses haines sanglantes et se6 affirmations inexorables.

de crainte d'être forcés de marcher avec eux, ainsi qu'il était arrivé dans plusieurs villes. Il ne restait au Mans que des hommes faibles, âgés, hors d'état d'être utiles aux Vendéens.

Partout où ils rencontrèrentdes maîtres de maison, ils ne commirent pas de violences, mais ils n'épargnèrent pas les légumes, meubles, effets et comestibles des officiers publics et de tous ceux enfin qui avaient évacué.

Au nombre des maisons dévastées, furent celles du citoyen Boussinières, évèque constitutionnel de la Sarthe, dont l'argenterie, les ornements épiscopaux, les provisions de bouche, le vin, les liqueurs, les meubles furent pillés et volés ! ; celle du citoyen Potier de La Marandière, celles des citoyens du Hail et Sarigny, celle de la veuve Caillon, épicière, place du marché Saint-Pierre. Tous les effets, lits, marchandises furent saccagés.

Les citoyens Ménard Lagroie ne furent pas pillés, parce que M. et M me Trotté, ses voisins, qui avaient des Vendéens chez eux, eurent assez de crédit sur leur esprit pour les empêcher de se porter chez Ménard aux excès accoutumés.

On trouva plus tard des amas de bouteilles cassées et qui avaient été vidées pendant l'occupation par l'armée catholique.

Les maisons du département et de la municipalité, la Bibliothèque, les différents bureaux furent forcés,

' Après le dépail des rebelles, on retrouva parlie des ornements chez Lemoleux.

les meubles et bustes fracassés, les rideaux déchirés.

Quelques Vendéens entrèrent dans le greffe où étaient les registres de baptêmes, mariages et sépultures, et les jetaient par les fenêtres, lorsqu'une jeune fille ou nièce du concierge du palais leur cria que ces papiers étaient des registres publics qui constataient l'état des citoyens. Ils cessèrent sur-le-champ. Mais la pluie qui alors tombait à torrents en endommagea un grand nombre. Quelques-uns furent perdus tout à fait, malgré les soins qu'on put prendre pour les retrouver.

Les Vendéeus, las et harassés, ne songèrent qu'au repos, pendant la nuitdu mardi 10 au mercredi 1 1 décembre. Ils n'établirent ni corps-de-garde, ni poste; ils se livrèrent au sommeil et la nuit fut assez tranquille ainsi que le jour qui la suivit.

Le matin du 1 1 décembre, les chefs, chapeau à la Henri IV, plumet, ceinture blanche autour du corps, vêtus en carmagnole et pantalons couleur chamois, parcoururent la ville, allèrent en observer toutes les issues pour établir des postes. Ils visitèrent aussi les écuries des particuliers et firent enlever tous les chevaux, même ceux de la poste et des messageries.

Le citoyen Boulay, alors commandant de la gendarmerie et demeurant rue de la Sarthe, était trèsmalade d'une blessure qu'il avait reçue à Sablé, en combattant, à la tête de sa troupe, un détachement de l'armée vendéenne qui se rendait à Gran ville *. Son cheval ainsi que les équipages, housses et pisto-

* Ou plutôt qui revenait de Granville et allait au siège d'Angers.

lets, furent trouvés dans une écurie particulière.Ceux qui s'en emparèrent voulurent savoir où il logeait et se firent conduire de force à sa chambre, dans laquelle ils le trouvèrent entouré de sa femme et de ses enfants, et quoique dans un état qui annonçait une mort prochaine, ils lui tinrent des propos très durs, qu'à peine entendait-il, mais qui glacèrent d'effroi sa famille affligée , qui crut un instant que leur projet était de lui ôter la vie. Mais ils se contentèrent de se saisir de son habit qu'ils lacérèrent en sa présence et dont ils emportèrent les boutons et épaulettes ainsi que son fusil et son sabre qu'ils aperçurent dans un coin de l'appartement et qu'on n'avait pas eu la précaution de cacher.

Le citoyen Boulay mourut quelques jours après cette cruelle catastrophe.

Le matin du même jour, 1 1 décembre, le conseil de l'armée vendéenne tint séance à l'hôtel de la Biche, place des Halles 1 : il était composé des différents chefs, présidés par l'évêque d'Agra 2 .

Des courriers ayant été arrêtés, les dépèches furent visitées et les lettres ouvertes. Le citoyen Véron, négociant, fut mandé. Le président, après s'être assuré qu'une lettre souscrite de son nom et adressée à un de ses correspondants, à La Ferté-Bernard, était bien vraiment de lui, la lui remit entre les mains :

* Cette auberge, achetée par M. Trouvé-Chauvel, a été changée en deux jolies maisons dont Tune est occupée par MM. Julien et Lanier, libraires.

* L'évêque d'Agra fut pris dans les environs de la Suze et conduit à Angers, oh il fut guillotiné.

elle contenait une lettre de change. L'évêquc lui dit que ne voulant nuire à personne, on l'avait fait appeler pour lui remettre à lui-même cette valeur. Il fui prié d'avertir le citoyen Vuillé-Fontaine, uégociant, qu'il eût à venir au conseil pour qu'on lui remît également une lettre avec effet de commerce à son adresse.

Le conseil qui se tint l'aprè.-midi ne fut pas si tranquille. Les chefs, ayant rendu compte de leurs courses pour connaître les arrivées de la ville, déclarèrent l'impossibilité de tenir et la nécessité de s'occuper de l'évacuation le plus tôt possible.

Gette impossibilité et cette nécessité furent comprises de tous, mais la grande question fut celle de la route qu'on devrait prendre.

Cette question fut agitée avec chaleur. Les deux partis Talmont et Larochejaqueleiu soutinrent vivement leurs prétentions respectives. La tranquillité dont l'armée avait joui au Maus depuis son arrivée avait exalté l'opinion du parti Talmont. Larochejaqueleiu et ses adhérents tenaient toujours ferme pour repasser la Loire, en décrivant un cercle plus grand par la route de Laval.

La dispute s'augmentant l'ut entendue par les sentinelles, qui en instruisirent ceux du dehors. Les deux partis s'agitaient aux carrefours, sur les places publiques et dans les maisons particulières. Le peu d'ordre et l'insubordination qui étaient dans cette armée augmentaient eu proportion de la chaleur que chacun mettait à soutenir son opinion. Les chefs, informés de cet état de choses, voulurent ramener le

calme, meuaçatit et sabrant ceux qui disputaient. Cependant la tranquillité parut renaître , et la nuit du 11 au 12 fut assez paisible.

Les Vendéens avaient fait environ deux cents prisonniers, tant de la garde nationale que des réquisitionnaires; ils les avaient enfermés à la maison des Ursulines, après la sortie des femmes qui y étaient détenues. Le factionnaire qui était à la porte n'avait pas été relevé ; on le somma de crier Vive le Roi, il ne le voulut pas, et fut tué à son poste. Les prisonniers vêtus d'habits d'uniforme en furent dépouillés, et leurs vêtements lacérés et brûlés.

Le jeudi matin, les prisonniers furent élargis aux sollicitations très-pressantes de la dame du Ranchet et de ses filles, chez qui s'étaient logés quelques-uns des principaux chefs et une partie de l'état-major.

Ces dames étaient en détention lors de l'entrée de l'armée, et cet acte de bienfaisance ayant été vu trèsfavorablement par les corps administratifs, ils les exemptèrent de la nouvelle réclusion ordonnée à tous les détenus après le retour des autorités constituées et membres du comité de surveillance, d'après les certificats et les instances les plus pressantes de la part de ceux qui leur devaient la vie et la liberté *.

Le conseil s'était prolongé dans la nuit du 1 1 au 12. Il se sépara sans prendre de détermination sur la route que l'armée devait suivre. Tous étaient d'accord sur l'impossibilité de tenir au Mans. Cette ville

1 Le maire pou>sa notamment à celle exemption,

étant ouverte par sept grandes routes et beaucoup de chemins particuliers', il leur était impossible de la garder sans grands risques pour eux-mêmes. Ils ne se dissimulaient ni les uns ni les autres qu'il fallait au plus tôt l'évacuer. Il ne fut aucunement question de faire partir avec eux les citoyens de la ville. La proposition n'en fut faite à personne ; qui que ce soit de la ville ne les a suivis. On dit seulement qu'un jeune laboureur fut forcé par eux, avec sa charrette à chevaux ou à bœufs, de conduire leurs bagages, et que depuis on n'en n'a jamais entendu parler.

Les chefs avaient donné ordre de tenir les chevaux sellés, et que chacun fût prêt à partir au premier son de trompette ; mais sur les onze heures du matin, le jeudi 12 décembre, parurent sur les hauteurs de Pont-Lieue les hussards composant l'avant-garde de l'armée républicaine, commandée par Westermann. Alors les Vendéens crièrent aux armes. Ce cri fut à l'instant répété d'un bout de la ville à l'autre. Les chefs eurent toutes les peines du monde à mettre en mouvement une partie de leurs troupes. Quelquesuns cependant des plus hardis, marchant en avant, réveillèrent le courage des autres. Des paysans, le fusil et le chapeau sous chacun un bras, le chapelet aux mains, sabots aux pieds, se traînaient bien con-

1 Roules et chemins de Tours et d'Angers, de Sablé, de Laval, d'Mençon, de Ballon, de Bonnétable, de Paris et de Sainl-Calais. Toutes les villes ont des avenues pareilles.

Les roules n'empêchent pas la défense quand les résolutions sont bien prises et les dispositions bien faites.

trariés de cet événement imprévu. Us eussent préféré le repos de la ville au combat où on les conduisait bien malgré eux.

Plusieurs faisaient des reproches à leurs chefs de les avoir induits en erreur et amenés au Mans, dont la position et le grand nombre d'issues rendaient leur perte inévitable.

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