C IL IX
Donnons, comme de coutume, des rapports, des lettres, et laissons la parole aux deux partis.
Lettie de SOLILHAC à l'abbé de Loresse.
« Laval, 44 décembre *793.
« Rassurez-vous, cher abbé, sur le compte de votre « ami; mais pleurez des larmes de sang sur nos désc astres : Tout est perdu fors Vkonneur. J'étais au « Mans, à la place de l'Éperon, aux derniers feux de « nos immortelles batteries. Herbault a été blessé « mortellement sur nos pièces; Lemaignan est blessé k à mort : ils seront fusillés. Le chevalier Duhoux est « tué. J'étais pris, mais je me suis sauvé ; je me suis « glissé dans l'ombre de cette affreuse nuit le long « des murs de l'hôpital, sans savoir où j'allais. J'ai « passé la Sarthe par la chaussée des Moulins de « Riche-Doigt, dont j'ai jeté le meunier îi l'eau. Le « scélérat m'avait mis la main sur le collet. J'ai couru « les champs; j'ai rattrapé la grande route de La- « val à Brullon. Quelle route! quel tableau! mon « cœur s'en soulève ! Des morts à chaque pas ! femmes, « prêtres déjà dépouillés! J'ai trouvé un cheval, j'ai c monté dessus, et, m' affublant d'un manteau de Bleu « déchiré, sanglant, je m'en suis venu au galop par « Chauffour, Coulans, Lognes et Chassillé. Les buste sards, les Patauds étaient là dans les cabarets, « ivres. J'ai pris sur la gauche, j'ai franchi le ruis- « seau, je suis arrivé à la traverse à Saint-Denis- « d'Orques» dont les réquisitionnâmes nous avaient
« tenu tête àPont Lieue. Stofflet, au retour, s'en est « vengé; il a mis le feu au bourg, qui brûle encore.
t Je mourais de faim; je perdais du sang , j'étais « blessé au bras. J'ai mangé un morceau de pain « noir et bu deux verres de cidre chez une bonne t femme, à la Chartreuse. J'ai lié mon bras d'une « serviette, et, reprenant ma course par Saint-Jean, « Rayes, Meillé, Bonchamp, je suis eutré dans Laval « à plus de minuit.
« D'Autichamp et Bernés sont blessés; je ne les ai « pas vus depuis le Mans : que deviendront-ils 1 ?
0 Toutes nos femmes pleurent, toutes meurent.
« Les femmes de Laval sont des démons; c'est le i renversement de toutes les idées.
« Je t'envoie un garçon sûr qui le dira que, mal- « gré tout, je n'abandonne pas la partie; Scépeaux « est de même, et tous de même : périr, non céder.
1 Charles d'Autichainp lors de l'entrée des Brigands au Mans, était descendu chez Lafosse-Desportes, et, à sa prière, il avait sauvé Dufai, avocat, officier municipal, qu'on avait pris et qu'on allait fusiller.
A son tour il fut sauvé de la mort certaine qui l'attendait, et voici comment. Blessé grièvement ainsi que son ami Bernés, il se jeta avec loi dans une maison dont la porte était ouverte. Cette maison était celle de M me Bellemare.
Cette dame avait chez elle Saint-Gervais, commandant des hussards, et qui était au lit blessé. Elle n'en reçut pas moins avec bonté Bernés et d'Autichamp. Elle les coucha, les soigna et ne tarda pas à les faire dîner avec son républicain malade.
Les jeunes gens se convinrent fort. Saint-Gervais prit les deux Brigands dans son régiment. Bernés prit le nom de Julien, d'Autichamp prit le nom de Villemet. Villemet passa pour instructeur, fit les campagnes de 9 V et 95 à l'armée du Nord, et, a la pacification de Hoche, il se fit reconnaître et rentra en Anjou. Les biographies vous diront le reste.
« Nous ne périrons pas, puisque nous avons échappé « à tant de misères! Dieu est encore avec nous! « Scèpeaux soulèvera les pays qu'il connaît bien. « Larochejaquelein trouvera moyen de reparaître « au Bocage.
« Et moi, cher abbé, si petit, si faible instrument « de la Providence, je recommencerai la guerre dans « nos genêts, et je viendrai, s'il le faut, vous secon- « der, vous, dans vos fourrés et dans vos landes.
« On annonce Westermann. Que je voudrais bien « tenir ce gueux-là! Je sors pour aller à sa ren- « contre. Adieu.