VIII
« Im trahison ett defenae A fréquente depuis vingt » ans, que let traitvet sont les hommes Ustoriqaes de > notre époque. •
Pendant ce temps et sur la rive gauche de la Loire , nos colonnes mobiles continuaient leurs mouvemens, et Élisaient une terrible chasse.
La duchesse de Berry, comme nous Tavons dit à la un du cinquième chapitre, était restée au M.... dans les environs de Légé. EUe se décida à quitter cette habitation dans la nuit du 3i mai pour se rapprocher du lieu où l'insurrection devait éclater, et être le lendemain chez M. de L. R...e, à la M e.
Elle partit à dix heures du soir, mais elle fut retardée dans la forêt de La-Roche-Servière par rétat affreux des chemins et par deux chutes très-dangereuses que iit mademoiselle Eulalie de Kersabiec. La Duchesse ( ou Petite Pierre), car dans cemomentelle voyageait sous
LA VENDÉE ET MADAME. ioù
ce nom , ëtak en croupe derrière un habitant du pajs , fort heureusement , monté sur un très^bon cberal ; il réussit facilement à se tirer des fDsdrières qu'on rencontra à chaque bout dtt chemin. M; de Mesnard, qui suivait sur une mauvaise monture, ayant en croupe made-moiseUe de Kersabiec ( ou Petit-Paul % ne fut pas aussi hem^ux , et c'est avec beaucoup de peine et après plusieurs chutes qu^il parvint 5 s'en dépêtrer.
Dans un de ces mauvais passages , et pendant que Charette et quelques paysans, qui avaient suivi* à pied , aidaient M. de Mesnard et Petit-Pmd à sortir d'mt bourbier où ils s'étaient enfoncés, Petiù-Pierre et son compagnon ^ qui les devançaient, ignorant ce qui se passait derrière eux , cheminaient toujours et ne tf'aperçureist qu'ils étaient seuls que par l'absence d'un gtiide qu'ils avaient, et qui, s'^é* tant jusque-là toujours tenu à côté d'eux, était resté en^ anrièire avec les autres^. Petàr-Pierre fit arrêter ; n'entendaait rien, ne sachant où it était,, a'osaflt appeler par la crainte d^étre en^ tendu par les dëtachemcae cantonnés dans les
3o6 LA VENDÉE .
environs, et par les patrouilles qui circulaient en tous sens.dan^ le pays. Un coup de sifflet fort éloigné , qui dans beaucoup d'occasions n'eût pas trop rassuré . Pe/ï/-l%7re , \ retentît enfin agréablen^ent ,à son oreille, .ea lui an^ nonçant.ses amis. Il se dirigea vers le point où le sifBet s'était fait entendre, rencontra bientôt des paysans qui le cherchaient et retrouva ses compagnons de voyagé aussi joyeux qu'ils avaient été alarmés. Le cheval de M. 4c Mcsnard était éreinté ; il était lui-même, ainsi que Petit-Paul en piteux état, et furent obligés de continuer la route ^ pied, tant^bien que maL Le soleil était .sur rhorizou avant que la Du^ chesse pût arriver au reiidezrvpus^ oùelléavait été attendue pendant la nuit par le jeune L.-. R.,. ., qui l'avait précédée^ et devait la conduire chez .son père, dont la maison était trop exactement suryçillée pour y arriver pendant le jour. ....,» , .1 . ëUç se réfugia dans la maison la plû^ v6ifine, qui était cellede la sœw de M. de L. R... près Saint-rEtien^e de Corcoué, où elle avait déjà été quelques jours taupalravant. ^
Le jeune L. R... qui avait attendu la Du«chesse^ inquiet, ne concevant rien à un retard qui lui donnait de mortelles inquiétudes , et mettant toutes les considérations dé côté, fit monter ses deux jeunes sœurssur une jument très-pacifique , pour aller à la découverte et prendre des infprmatiôns thez sa tante. Elles y trouvèrent la Princesse qui , * changeant aussitôt de costume avec Tune d'elle^, reprit sa place en croupe, arriva à la M...e, où sa présence répandit autant de joie, qu'il y avait eu d'alarmes.
Le trajet de la Duchesse, de Saint-Étienne de Corcoué à la M...e,ne s'était pas fait saris danger; il avait fallu suivre Ja grande route. Un ofiBcier y était arrêté avec sa troupe', au moment où \ts deux voyageuses revenaient ; il Cionnaissait.les demoiselles L. R.., ayant visité leur maison la veille ; il fit assez haut la remarque qu'il n'était pas ordinaire qu'elles voyage^^nt ainsi seules. La Duchesse avait u^ voile qu'il ne crut pas cqnvenajble de £g^ire
lever, et le CQ;stume le tronipa.
Le jeune L. R... fut chercher pendant la
3o8 LA VKNDÉË
nuit, MM. de Mesnard et de (!lhdrette, et mademoiselle de Kersabiec ; ils ne purent arriver que par des sentiers détournés et franchissant des haies ; ee fîit un heureux hasard, car s'ib airaicnt sut^ kf efaeniin wdinaire ik auraient renfeontré les militaires ^ cernaient dans ce nK)ment l'habitation.
Le motif de cette surveillance rigoureuse venait de ee que la gendarmerie a^ait vu partir de la maison un jeune homme monté snr un éheval blanc signalé dans k pays comme appartenant à un ardent légitimiste. Sommié par lès ge«i(dfi*mes d'exhiber ses* papiers , au tien d^oblempérer à b sdmmaftion , il strnSit pomsé soAi cheval et s'était saorvé apris avœr reiiiversé deux gendarmes dès ce mo*^ ment touteis les perMnnes qui entraieM et sortaient de la maison étaient an^éeées, inter* rogées et feuâllécSi
Il était impi>ssâ)le que la Duchesse pAt res^ ter dans ûM' habitation , cernée pendant le py» et pendaM la nuit; expfosée à être visitée et fouillée de fond en comble, elle était observée de si près qu'il était aussi dangereux
d'en sQttk que d'y résteri On offrit à Madame
une cachette {'C'étMt un trou dans le sol d'une
2ffrière-cni^iie qiiî ne pouvait contenir qu'une
personne assise # et qu'on fermait au moyen
d'une pierre ënorme qu'on recouvrait ensuite
de pommes de terre. Iol Duchesse y qu'aucun
danger jusqu'à ce moment n'i^vait intimidée ,
ne fvA s'empêcher de trcmir à la vue de cette
espèce de sépulcre. « Rien, dit-^elie, ne me dé*
«eidera à m'enlerrer ainsi vivante: s'il se
»fait une visite dans la maison, et qu'on etn*-
» mène, ou tue tous ceux qui l'hsd^itent,
» n'ayant pas la force ^ lever cette pierre ,
» je périrai du supplice des vestales; j^aime
n mieux mille, fois mpurir d'un coup de
» fusil. »
Le jeune h» R..»» qui était dehors à exami-
ni^ }a position des sentinelles, rentra, en disant
q^e le Tncmeot était Dstvorable pour sortir* Hé
» biji^n I sortoiu» 4it la Duchesse, en saisiasant
» son bras, duss^qt^ nous recevw* 1à fiasiUade
»de tput pp ré^meot. Je ne sais ou nous
^ ^Qn^« mais j^ wis bien aise de partir d*ici. »
Elle a^. n^it en marche du pas le plus as-
5io Lk VENDÉE
soré y et profitant de l'obscuritë de la nuit , elle et ses amis passèrent inaperçus.
Ils arrivèrent vers deux heures du matin ,
2)uin, chez M. D , an moulin E La
Duchesse y passa la joumëe , et malgré Texcessive surveillance exercée sur cette maison , elle y vit un grand nombre dé personnes de Nantes et du pays , et donna des <Nrdres pour le soulèvement.
Le soir y le )eune L. R.... conduisit la Princesse à...,.., 4ansla partie de la commune de , Saint ^ Colombin , la plus rapprochée de Nantes. La maison qu'elle y occupa appartenait à une dame du commerce de Nantes , qui ne soupçonnait pas que la duchesse de Berry fût logée chez elle.
Bladame y resta du 3 au 7 juin.
Dans la nuit du 4 au 5 , des gendarmes, qui avaient été désarmés au Pon Wames , et qui connaissaient beaucoup les fermiers , vinrent coucher dans la même maison.
L'inquiétude de la Duchesse fut extrême; son physique trahissait ses souffrances m<>rales, mais SQS paroles et son attitude , jamais. Au
ET MADAME. 3ii
tnilieci d'une vie si agitée , et parfois si sombre, brillaient toujours quelques éclairs de cette gaité qui ne l'abandonna jamais.
Obligée de passer une nuit et un jour sous son costume de Petit Pierre dans le grenier d'une ferme voisine , où elle n* était pas connue, elle y trouva une jeune et jolie paysanne, mère d'un très-bel enfant. Petit Pierre embrassait si souvent l'enfant et la mère, et surtout la mère , que le mari en prit de l'ombrage ,• au point qu'il finit par défendre trèssérieusement à sa femme de monter au grenier pour servir son hôte.
Le 6 juin , jour du combat du Chêne , le jeune L. R.. . . , qui avait quitté la Princesse pour lui rapporter des nouvelles des événemens , fut coupé par une colonne , et ne put la rejoindre que fort tard dans la nuit. Il la trouva dans une agitation extrême de n'avoir pu se trouver au milieu des siens et partager leurs dangers.
Pendant toute la journée du 7 , Madame eut de fréquens sujets d'alarmes*; la route, qui n'était pas éloignée , permettait de voir et
5ia LA VENDÉE
d'entendre les militakres qui conduisaient de5 prisonniers. Quelques-^uns vinrent jusqu'à la maison , au moment qu'elle s^oceupait à panier un blesfié^ comme nous Tavons déjà rapporte, et qu'elle fut obligée d^aller se blottir daiis un fossé couvert ée halliers , où elle resta plusieurs heures.
L'impossibilité de demeurer plus lo«»^ temps dans cette maison , décida Madiune à la quitttt dans la ndt avec M* Charette « qui était venu la rejoindre. Elle arriva ^ non sans danger, k 8, avantleyonur, auT..., commune de la Chévrolière. En voulant traverser la grande ixiute , Ss rencontrèrent un détachement j et furent obligés de se cacher poiur le laisser défiler ; tout le pays étant sillonné de colonnes mobiles ; ce n'est qu'ensuivant des sentiers presque impraticables j qu'elle put échapper à leur iHirveillance.
Ce fut au T.... qu'on délibéra ^r le moyen le plus sûr à adopter pour mettre la Princesse à l'abri de toutes les recherches.
La malheureuse issue des af&ires dçs M^is* don ^ de la Garaterie , du Ghâne , de la Pénis--
ET MADAME. 3i3
sîère, de Riaillië, et la protestation contre tout mouvement d^nsurrectioa de plusieui;s chefs de divisions vendéens qui, les premierst avaient appelé la Duchesse dans TOuest» prouvèrent qu'on ne pouvait plus compter sur les masses, etqu'tl £Ulak renoncer ii de nouvelles tentatives.
D*im auti« câté , la vie que meaaîl la Du«chesse , depuis 9on entrée en Vendée » éteit intolérable. Poursuivie comme elle Tétait, die n'avait pas une nuit de sonmieil complète , et le jour xnivé , le dangier et Wfitigue se réveillaient en même temps qu'elle. Toutes ces marches de nuit, auxqudUes elle âait assujettie, étaient à4a-fois dangeMuses et horriblemeat fatigantes ; qudquefois À cheval , mais le plus souvent à pied , dans des champs séparés par des haies qu'il faH^t franchir , quand l'obscurité ne permettait pas de trouver les échaUiers ; dans des vignes qui , dans ce pays , sont rampantes , couvrent le terrain , enlacent les pieds et font trébucher à chaque pas ; dans des chemins ( parce que les patrouilles n'osaient s'y engager ) abîmés par les
Sl4 LA VENDÉE
pieds des bœufs , où les piétons enfonçaient jusqu'aux genoux, et les chevaux jusqu^aux jarrets.
Privée des cl^oses les plus nécessaires, couverte d*habits et de linge les plus ^ossiers , qu'elle changeait avec ceux de sies hôtes , quand ils étaient salis ou trop usés ; enfin , toutes les peines physiques et morales qu'une vie nomade et aventureuse entraîne avec elle.
Là seule satisfaction qu'éprouvait Marie- Caroline dans ces circonstances orageuses , c'était de voir le dévouement et la fidélité avec lesquels les paysans vendéens lui étaient attachés. Dans ses nombreuses courses, elle avait été à même d'apprécier leur noble caractère. Sous leur ^ossière écorce, ils avaient des attentions bien minutieuses et bien délicates ; elles ayaient surtout le mérite d'être plus désintéressées que celles de beaucoup de courtisans dont la Duchesse avait été obsédée dans, les palais. On a vu de ces paysans après avoir conduit la princesse pendant la nuit d'une ferme dans une autre , retourner au point du jour par le même chemin ^ à son
ET MADAME. 3i5
insu, de lemr propre mouvement , et sans y être excités par Tespoir d'une récompense, pour. faire disparaître les traces de ses pas, resQ^u^uaUes à cause de la petitesse de son pied. D>a]is une autre occasion, où elle resta quelques jours dans une ferme exploitée par un vieillard et ses fils d^ grands , eUc put voir combien ils étaient sensibles au moindre doute sur leur fidélité.
Voyant un jour arriver un jeuùe homme inconnu 9 elle allait se retirer prédpitainment dans une autre pièce.
-^11 ny a rien à craindre. Madame,, dit un des fils ; c'est un de nos frères, mais je vous préviens qu'il ne vous connaît pas.
— Il n*est donc pas très^sûr ?
— ^Pas très^sûr! reprit vivement le vieillard, en réprimant un mouvement d'indignation et de colère ; sûr comme nous ! Mais jusqu'à: présent il n'avait pas été nécessaire de Ten instruire.
Il est en effet étonnant que plus de ' cent personnes de toutes conditions, de tout sexe , de tout âge^ ont vu et i*econnu la Duchesse
5i6 LA VEMllÊB
dans la Yeuéétf qull é'est même trtiiivé ùoe famille effirayée ée la confiance qu'elle Itli lemonnaie, el qni s'était empressée de lui indi-' quer un antre asile ; mais Tidée n'e^ venue à qui que ce soit de la liv^e^ pour de Firgént I Us savaient que des sommés Gon$idénibles étaient profaiises ans dénonciateurs^ Ils ont dit : « U faut que la trahison soit un crime bien odieux puisqu'on le paie si cher. » Usu^renx pays 1 que Tioimoralilé de Aotare hsAite admimstration et de notre police n'a poblt encore infecté.
Après bien des prbjds on s'arrêta à celui de faire entrer Madame & Kantes , oà il ^it plus facile que partout ailleurs dç kii pnK curer un asile sur et discret ; il Ae s'agissait plus que du faoyea d*y parvemr sans êt^e découvert, pendant le trajet^ par les nombjisuaE ageais que VautoriM avait mis éur se^ tranes^ MarierCarolftae termina la délibération en è^ sant qu'elle y entrerait à pied, vêlwc ' en paysanne et suivie seulement de tnademoiselle Eulalie de Kersabiec*
En conséquence de cette docisiott, le knd^-
ET MADAME. 3i7
main» sameAi |^ jain> qui était jour de marché, la Duchesse partit vers 1^6 six heures du matin des environs du T..;.., Cdmmnné de la Ghevrolière, oà nous avons dit ({u'elle s'était retirée, accompagnée de mademoiselle Euta^ lie de Kersabiec portant le même costume qu'elle, et de quelques paysannes : elles avaient environ trois lieUes et demie à faire.
M. de Mesnard et M. de Bourmont partirent après elle , et entrèrent à Nantes sans déguisement, bien qu'ils fussent cependant très-connus. Ils passèrent la Loire en bateaux en face la prairie de Mauves.
Au bout d'une heure de marche les gros souliers et les bas de laine auxquels la Duchesse n'était point habituée, lui blessèrent les pieds ; elle essaya cependant de marcher encore, mais jugeant que, si elle gardait sa chaussure, elle ne pourrait continuer sa ^1 route, elle d'assit sur le bord d*un fossé, ôta ses
souliers et ses bas, lés fourra dans ses grandes poches, et se miU marcher à pied.
Après quelques instans elle remarqua en voyant passer les paysannes, que la finesse de
5i8 LA VENDÉE
sa peau et la bkoicheur aristocratique de ses )ainbes pouiraieot bien la trahir; eUe s'approcha alors de lun des côtés deJa route, y prit de la terre noirâtre* se iHiinit les jambes en les frottant avec cette terre, et se remit en marche.
Il y avait encore deux bonnes lieues à faire.
C'était , on en conTiendra , un admirable thème de pensées philosophiques pour . ceux qui l'accompagnaient, qiye le spectacle de cette femme qui, deux ans auparavant, avait aux Tuileries sa place de Reine-Mère, possédait Chambord et Bagatelle, sortait dans des voitures à six chevaux, avec des escortes de gardes-du-corps brillans d'or et d'argent.; qui se rendait à des spectacles commandés pour elle, précédée de coureurs secouant des flambeaux ; qui remplissait la salle avec sa seule personne, et qui de retour au château, regagnait sa chambre, splendide, marchant sur de doubles tapis de Perse et de Turquie , de peur que le parquet ne blessât ses pieds d'enfant. Aujourd'hui cette même femme, couverte encore de la poudre des combats, entourée de
dangers y |H^scritë, n^ayant pour escorte et pour courtisans qu'une jeune fille, allant chercher un asile qui se fermerait peirt-étre de* yant elle, vêtue des habits d'une. femme du * peuple, marchait nq-pieds sur le sable aigu et sur les cailloux, tranchans de la route. C'est une chose curieuse que notre époque , où , presque chaque pays ases rois qui courent les chemins pieds nus l...
Cependant la route se fai^t , et au fur et à mesure que Ton approchait de Nantes , les craintes disparaissaient. La Duchesse, qui s'ë-tait habituée à son costume, et le» métayers près desquels elle était passée, n'ayaient point paru s'apercevoir que la petite paysanne qui courait si lestement près d'eux, fût autre chose que ce qu'indiquaient, ses habits : c'était déjà un grand point que d'avoir trompé l'ins^ tinct pénétrant des gens de la campagne , qui n*ont peut-être pour rivaux, si ce n'est pour nudtres , sur ce point, que les gens de guerre.
Enfin , on aperçut Nantes. Madame reprit ses bas , ses souliers et se chaussa pour entrer dans la ville ; arrivée au pont Pyrmile ,
330 LA VfilMDÉE
elle tomba au milieu d'un détachement com* mandé par un officier tqaî sortait de la garde, <]u*elie reconnut parlaiitement pour Favoir vu autrefois faire le service au di&teau.
Elle rappela cette circonstance à MM. de Mesnard et de Bourmont , qui arrivèrent quelques heures après elle. « Je crois , disait^ » elle , que Tofficier commandant ce détache* » ment sur les ponts , m^a reconnue , il m*a )» beaucoup regardée. S'il en est ain^rî et qu'il » m'arrive .quelque chose d'heureux , son af- » faire est bonne , il fera son chemin, y»
Parvenue en face du Bouffai , la Duchesse se sentit firapper sur Tépaule; elle^tressaillit
et se retourna. La personne qui venait de se permettre cette famiKarité , était une bonne vieille femme qui ayant déposé à tetre son panier de pommes , ne pouvait seule le replacer sur sa léte : — Mes enfans , dit-eHe y en s'adressaiM; à la Buchesse et à mademoiselle de Kersabiec, aidee-moi à recharger mon panier, et je vous donnerai à chacune une pomme. Madame s'empara aussitôt d'une anse , ftt signe à sa compagne de prendre Tau-
£T MADAME. Ssi
tre « et le panier fut replacé en équilibre sur k tête de U bonne femœe , qui » éloignait sans donner la récompense promiaè « lorsque laDucbcase Tafrêta par le bras , enlui disant : « DitesHloncu . la mère let ma pomme ?... n La mat<band^ h lui donna. La DuebatM la mangeait airec ^^ appétijk aiguisé par Iroia HeuèS: de marche , lorsque en levant la tite , ses yen\, tombèrent sur igme affiche « portant en gro6aes^
letlres ces trois mots :
État de Siège,
C était itarrété miniatériol qfà. mettait qua* tre départemena de la Vendée hors la loi. La I>iidia8ae s^approdba de oette affiche , la lut tranquillement d*uii bout à Taulre , malgré lea instances de mademoiselle de Kersabiec , qai la pressait dese rendre à lamaîaonoù Ton d6-* vaîtla receifoir ; mais Madame kd ht obsenrer que la chose l'intéressait aases^ pour qaelle en pntconnaîssance.
Enfin 9. elle sa Mmit en.roiite; quelques mimitos après , elle arriva dans la maison oà
!b3 LA VENDÉE
elle était attendue , et où elle déposa son costume couvert deboue, qu'on conserve comme un souvenir de cet évâiement. ,Bientdt elle la quitta pour se rendre chez les demoiselles Duguigny , rue Haule-du-Chftteau , n^ 3*
L'exposition de la maison était agréable , elle dominait sur les jardins du chftteau , et au*delà sur la Loire et les prairies qiû la bordent. C'est là qu'on lui avait préparé une chambre , et dans cette chambre une cachette. La chambre n'était autre chose qu'une mansarde , au troisième. La cachette était un recoin formé par la cheminée ^tabllk dans un angle , on y pénétrait par la plaque qaà s'ouvrait au moyen d'un ressort; cette cachette avait été pratiquée pendant les premières guerres de la Yendée pour sauver des prêtres et d'autres proscrits.
M. de Mesnard vint seul habiter cette maison avec la Duchesse.
On jurait pu penser qu'après tant de traverses et de fatigues , trouvant une retraite tranquille et sûre , elle eût pris enfin quelque repos,
et serait revenue à ses occupations favorites , la tapisserie et la peinture des fleurs , takns dans lesquels elle exceUait.
Mais après les projets qu'elle avait médités et qui en avaient en quelque sorte fait un homniœ, ces occupations futiles ne pouvaient plus être de son goût y ni suffire à cette &me active.
Elle reprit une correspondance abandonnée depuis quelque temps, avec les légitimistes de France et de l'extérieur, dont Tobjet principal était de leur faire connaitre et de leur affirmer «que dans le cas d'une guerre d'invasion contre la France , qui , alors , paraissait assez menaçante, jamaisson fils ne se mettrait à la suite des étrangers, et de les inviter, le cas échéant, à réunir- leurs efforts à ceux de tous les Français . pour les repousser. Les papiers trouvés dans la cachette ont dû faire connaitre le but et Fénormité du travail auquel elle s'était livrée. Le nombre de ses lettres s'élevait au-dessus de 900. Elles étaient près* que toutes de sa main, à l'exception de quel* ques unes écrites par M, de Mesnard.
3a4 I^A VENDÉE
EUe avait a4 chiffres d^fàrents^ pour correspondre avec les divergea parties de la France; elle déchifi&>ait et écrivait en chiffires avec une supériorité d'initelUgence tràs-^remarquable.
Lorsque des courriers devaient porter vingt ou trente lettres, elle travaillait du matin au soir, et ne prenait que le temps strictement nécessaire pour ses repas; l'encre blanche surtout lui fatiguait horriblaonent la vue, ses yeux alors lui faisaient éprouver de telles douleurs, qu^ib kti semblaient prêts à se dëta^ cher de leur orioite.
Que do fdis en quittant ce pénible travail, si loin de ^^ goûts, et doirt; assuréoieiit per*sonne ne rauraitcrue cap^le, elle s'est écriée ; « Ah! mon fils ne saura jamais ce qu'il me » coûte! Les dangers que j'ai courus, ceux »auKqueb je suis exposée ne sont rien; j'ai- » merais mieux être encore dans les forêts de »la Vendée que de faire ce cruel métier. Ah!
»mon cher Henri! ma bonne Louise! que »fbqt-ib à prés<mt? pensent«-ils à moiP on »leur dit. peut-être, qae leur mère est une
ET MADAME. 3i5
* extravagante P qu'elle est malheure ase par » sa faute !... Oui y on est toujours coupable quand on ne réussit pas ! y>
Ces paroles étaient accompagnées d*un torrent de larmes.
Une des distractions qu'elle se procura fut de coller entièrement, aidée de M. deMesnard, le papier ^sàfre qui fait encore aujourd'hui la tapisserie de la mansarde.
Pendant le séjour de la Duchesse à Nantes, le choléra y exerça quelques ravages; elle voyait passer tous les jours sous ses fenêtres des habitans ou des militaires qu'on conduisait au cimetière.
Un soir elle fut prise de coliques et de vomissemens qui donnèrent les plus vives' in*«> quiétudes aux personnes qni l'entouraient, eUe-méme n'était pas tranquille : « Comment » sont mes pieds et mes mains, disait^ile?
» quand ils seront froids frotte&-lés, metles-y )» des briques brûlantes, et envoyez chercher
• médecin et prêtre; avant cela, il n'y a pas » de risques. »
On s'était assuré de lun et de l'autre, mais
3a6 LA VENDÉE
elle ne voulut pas qu'on les appelât avant que des symptômes plus alannans ne se fussent manifestés ; les vomissemens cessèrent ; et la Duchesse se trouva mieux.
Madame descendait au second pour prendre ses repas ; elle admettait à sa table M.'de Mcsuard et mademoiselle Stylite de Kersabiec, qui était venue la rejoindre, les deux demoiselles Duguigny, et enfin M. Guiboui^, qui, après son e'vasion de la prison de Nantes, avait aussi cherché un reliige dans la même maison, mais seulement trois semaines avant l'arrestation de la Duchesse. Bien souvent les repas fièrent interrompus par de fausses alarmes que donnaient quelques de'tachemens rentrant dans la ville Ou en sortant. Alors une sonnette qui du rez-de-chaussée communiquait dans la diambre, donnait le si^al de la retraite. La Duchesse passa ainsi cinq mois. Néanmoins l'activité avec laquelle on' pour-
I suivait les chouans ne leur laissait aucun moyen de se rassembler. D'ailleurs , l'âme et
, la tête de la guerre n'était plus avec eux. Le 56*" régiment, qui arriva vers la fin de juin.
ET MADAME. 3s7
nous mit à même d'organiser encore une chasse plus rigoureuse et une surveillance plus active. Les cantonnemens furent renforcés, des colonnes mobiles sillonnaient le pays en tous sens; enfin tout espoir s'évanouit bientôt, pour les partisans d'Henri Y, de ral-^ lumer une guerre sérieuse.
Pendant ce temps , le bruit s'était répandu que la Duchesse était cachée à Nantes. Ce bruit était une certitude pour moi ; mes agens m'avaient donné des preuves presque matérielles de sa présence dans la ville , et j'en avais prévenu les autorités supérieures ; mais comme sa retraite n'était connue que de peu de personnes , et que ces personnes lui étaient complètement dévouées, quelque créance que l'autorité civile et l'autorité militaire eussent donnée à mes avis , il y avait peu de chances de la découvrir.
D'ailleurs , la Duchesse était devenue l'objet d'une surveillance particulière qui avait fait sentir la nécessité de. l'isoler entièrement au milieu de la ville, afin d'empêcher les agens de la police de pénétrer jusqu'à elle.