‹ La Vendée et MadameChapitre 13 sur 20 · S56 LA VENDÉE · texte numérisé non relu

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mandée par celle qu'ils savaient que la Duchesse avait en lui. Il lui échappa néanmoins des indiscrétions sur sa conduite en Portugal, qui auraient pu inspirer quelque doute ; mais la certitude que Madame avait éprouvé sa fidélité dissipa toutes les inquiétudes.

A son départ pour la France, on le chargea de dépêches importantes, qui par leur contenu pouvaient compromettre ceu^ qui les écrivaient et ceux à qui elles étaient adressées. Un des Frauçais légitimistes qui était en ce moment à Madrid, ayant annoncé l'intention de raccompagner jusqu'au Courier, Deutz lui dit alors que le hasard le faisait voyager avec un Français , secrétaire de l'ambassade de Madrid. Cette circonstance n'éveilla d'abord aucun soupçon ; mais une partie des lettres confiées à Deub($ et spécialement celles qu'on lui avait recommandé de laisser à Bordeaux pour être de là adressées en toute sécurité à la Puchesse et à d'autres personnes, n'étant jamais parvenues à leur destination , on a pensé depuis qu'il les avait livrées , après sa rentrée en France, à la po-

lice dé Paris > et que le prétendu secrétaire d'ambassade ti'élait autre qu*un agent qui Taccompagnait et qui servait , sans doute, quel-* ' quefois d'intermédiaire pour adresser à cette même police les renseignemens qu'il tenait de ce fourbe.

Il paraît que jusqu'à cette époque, les recherches pour découvrir la retraite de la Duchesse avaient été pour ainsi dire négligées , p&jtce qu'on espérait que l'aventureuse Princesse > voyant l'inutilité de ses tentatives et toutes ses

ressources épuisées, se déciderait à quitter le

sol de la France et tirerait ainsi le gouvernement d'un grand embarras. Mais quand on vit qu'elle s'obstinait à rester dans un pays encore en fermentation, où sa présence était dangereuse , on avisa sérieusement aux moyens de s*6mp^u:^r de sa personne à quelque prix que ce Ait.

La police, qui est fertile en ruses, pensaqu'on pouirait se servir de Deutz , et de la correspondance dont il était porteûr^our faire tom« ber la Duchesse dans un pié^ et la livrer aux agens du gouvernement. En conséquence, on

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fit faire des proporiticMis à ce traire; maisdqa Dente était un personnage ; il ayait été présenté dans des conis ; il a^ait tu des rendis devoiir des notabilités, et même des iDustarations: il a^ait la conscience de ses moyens»

de sa force ^ de sa puissance ; il savait que c'était toujours dans les salons des.ministres que la perfidie et la raison d'âat se donnaient rendez-Tons. H Toulut traiter cette a£Eûre a^ec le ministre seul. Il obtint donc une audience» et ce fut dans le cabinet d'une Excellencequ'on marchanda le prix d une inûme trahison.

Ce qui se passa dans cet entretien» quelles promesses furent faites» quelles ofifires furent acceptées, cela resta un secret entre le ministre et Deutz. Quant à Dieu» il ne se mêle pas » à ce que je présume» de ces sortes d'afiTaires : yoilà pourquoi elles réussissent Néanmoins , quoique l'iustrument fût trouvé, on hésitait à $'cn servir: Tembarras était grand au château. I^ duchesse de Berry, arrêtée» devenait justiciable d'une cour d'assises, qui pouvait trèsbien la condamner à mort : le roi avait, son droit de grâce, il est vrai ; mais il y a des mo-*

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mens où le droit de grâce est aussi difficile à

exercer que le droit de mort. D'un autre côté , laisser faire la Duchesse n* était pas sans inconvénient ; la chambre, si moutonne qu'elle fût, pouvait se lasser, à la fin, de la guerre civile comme d'autre chose, et demander qu'on y mît un terme ; bref, M. le ministre restait fort embarrassé de son traître, ne sachant que faire, et presque désolé d'avoir été si adroit.

Vers ce temps, un remaniement ministériel s'était opéré; M. deMontalivetpassait à la liste civile , et M. Thiers à Tîntérieur. Le jeune ministre vit dans ce déplacement un moyen de se débarrasser de son Judas , en l'envoyant réclamer ses trente deniers à un autre. Mais Deutz fit encore des difficultés ; il avait commencé l'affaire avec M. le comte et voulait la finir avec lui ; il connaissait M. de Montalivet , et ne connaissait pas M. Thiers ; enfin , après bien des pourparlers, M. de Montalivet le décida à monter dans sa voiture et le conduisit chez M. Thiers.

M. Thiers avait trop de tact et de finesse

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pour n'avoir pas saisi l'à-propos de rendre sa nomination moins impopulaire, et trop halûle pour ne pas essayer par un g^^tad coup de se la faire pardonner ; la prise de la Duchesse de Berry lui attirait la chambre , et la chambre c^est la nation , ou à peu près. M. Thiers pouvait donc devenir un homme national.

Deutz partit pour laYendée, accompagné de M. Joly ; il y arriva sous le nom de Hyacinthe.

Quelques jours après Tarrivëe de Deutz , et sans doute pour combiner ses mesures avec lui , M. Maurice Duval fîit nommé préfet.

Cette nomination impopulaire , la brutale destitution de M. de Saint- Aignan, la manière même dont il reçut la nouvelle de son remplacement , exaltèrent les esprits nantais. De plus , M. Maurice Duval arrivait précédé de sa réputation grenobloise. Une seule de ces raisons eût suffi pour lui valoir un charivari ordinaire ; toutes ces raisons lui en valurent un que , sous le gouvernement des majorités , on peut appeler le roi des chariçaris.

Ge fut le 19 octobre que la nouvelle se ré-

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pgmâit a Nantes âé Ja ^stitiMion ût M. de Saint- Aignan et de la nomination de M. Maui4ce Dttvd, qui devall arriver le même jour^ fnaisi|ui ti^âitii^a ^^ le lendemain 20. AtissitM les dii r p o ^hius les pins bastiles se manifestèrent. Cênx X{xA avaient des instnimens de vacarme^ tels que poêlons, crécelles, si:^ fiels , porte-voix ée mer ^i s'entendent a plusd*tinelièue, etc., etc., mirent insânctivement h main dessus; ceuxqni n'en avaient pas connitent che* lecws aniiis pour en emprunter; ceui enfin qui n'avaient ni instrumens ni aftits emplb^reïit les moyens les plus bizarres pouk* faire leur partie dans le grand concert populaire qui Se préparait. Les uns couraient par la ville à la recherche de toutes les clochettes , les détac^âmt même du cou des vaches que le hasard amenait sous leur main ; les autres s'emparaient, chez un fondeur, d'une petite clodie , et , à l'aide d'un bâton pùjrté aux deut bouts, par deux homtties , ils âablissaiënt un clocher ambulant. Une levée générale de cornets à bouquins avait été faite, et plus de six cents personnes s'étaient armées

de cet instrument qui, comme chacun ;$ait, ne nécessite. aucune étude préparatoire. Un marchand, de sifflets qui, sans cette 4;ircon5tance , ne se serait, jamsûs débjarrassé de son fonds de boutique, vint $'étab]|ir sur :iU place, et vendit jusqu'à la dernière pièce de son ma- ,ga$m.

, Entre quatre et, cinq heures, une;partie des musiciens était assemblée ; elle prit la résolution , pour faire plus grand honneur à M. le préfet , d'aller au-devant de lui. En conséquence , elle s'échelonna, sur la rqute par laquelle il 46vait arriver. L'autorité qui avait vu Tenthouisiasme général, et qui avait craint de l'arrêter dans sa. première impulsion, se contenta d'envoyer un officier d'état^majorà M. Maurice Duval, lequel le prévint de la hruyante réception qu'on lui préparait. M. Maurice, profitant de l'avis, envoya sa voiture toute seule, et enti*a en ville incognito. . .

M. Duval dpnna ainsi momentanément le xhange à ses incommodes visiteurs. Néanmoins le bruit se répandit aussitôt que le préfet était descendu à l'hôtel de France , place de la Co-

médie. Les charivariseurs s'y rendirent en foule , mais la place était trop petite pour les contenir tous. Le corps seul des musiciens, comme une. de ces grosses araignées tarentules, s'entassa sur la place, et étendit ses pattes par toutes les rues aboutissantes : c'était un carillon à faire sauter la cervelle à un sourd. Des personnes dignes de ^foi, qui habitent à deux lieues de la ville, affirmèrent depuis, sur leur honneur , avoir entendu ce vacarme : cela n'est pas étonnant; il y avait peut-être dix-mille musiciens , cinq mille de plus que n'en avait Néron , qui , comme chacun sait, &isait grand cas de la mclodie. Au plus fort du concert, un homme à pied fendit le flot populaire , faisant de vains efforts pour entrer à l'hôtel deFrance, dont les .portes étaient fermées ; il fîit forcé de se mêler aux charivariseurs , et de faire chor as avec eux : cet homme était M. Maurice Duyal.

Le lendemain M. Maurice prit possession de la préfecture. La nouvelle de son installation donna aux musiciens la certitude que du moins leurs frais ne seraient pas perdus pour

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celtii qui en était l'objet. En conséquence, vers les cinq heures, l'orchestre s'organisa sur la place de la Préfecture; il était pins nombreuic et plus brujant encore que la veille.

Maiis comme notre cal^ctère français se lasse biffntôt de tout , même d'tiii charivari , le troisième jour une asse:& grande quantité de musiciens manqua à l'appel. C'est alohs que l'autorité crut poofvoir mettre fin à la set-énade. Entre six et sept heures du soit*, des pelotons de gendarmerie et d'infanterie de ligne débouchèrent sur la place , en s'émparant des mes aboiitissatites. Les coneertans pensèrent avec raison qu^l était te^rips d*eti finir ; chacun se retira devant les troupes , tout en continuant de charivariser pendant cette retraite, qui eut tous les honiliears d'une vic^toire.

Le lendemain, le catme le plus parfait était TétabU, et M. Du val put faire une proclamation dans lequelle il se pîaighait d'avoir été jugé sur sa répiltatidn passée ; il y disait, entre •^utres^ que ses œuvt-és fet-aient foi de ion patriotisme.

Or^ comme l'œuvre sur laquelle il comp-

tait le plus pour opérer la conversion des esprits , était la prise de la Duchesse , il commença à concerter ses mesures pour qu*elle ne pût lui échapper. Cela nous ramène tout naturellement à Deutz.

« Général, je n'ai rien à me reprocher; j'ai rem-^ * pli les deToirt d'à ne mère ponr reconquérir l'hé- » ritage d'an fils. »

Nous avons ifit quelle surveillance entourait Madame ; elle-même avait jugé nécessaire de se rendre invisible à ses amis lorsqu'il n'était pas indispensable de les recevoir : cette circonstance faillit faire échouer la trahison.

Deutz savait bien la Duchesse à Nantes, mais en cela toute la ville était aussi avancée que lui : la maison qu'elle habitait était la chose Emportante à connaître, et Deutz ne la connaissait pas.

Il parvint à lui faire savoir son arrivée; mais la Duchesse, craignant d'abord un piège de la police , ou qu'un autre ne se présentât peut-être sous son nom , refusa de le recevoir^ à moins qu'il ne confiât d'abord ses dé-

pèches à un tiers. Deutz refusa, fit répondre qu*il allait passer quelques jdurs à Paimbôeuf[. et qu'à son retour il aurait Thonneur, ayec Pespoir d'être plus heureux , de* solliciter de nouveau de Madame t'audiencequ'il lui avaifr demandée. '

En effet, il quitta Nantes avec son compagnon, M. Joly, attaché à sa personne comme un garde de la connétablie : tous deux allèrent à Paimhœuf, l'un se donnant pour un pix^priétaire qui veut acheter des terres^ i-autre pour un geomètre-arpentetHTrle v-oyage^dura environ huit à^dix jours.

A son retour, il' renouvela $e& instances mais sans plus de ^ succès; il se détermina alors à envoyer à la Duchesse les dépêches impor^ tantes dont il s'était chargé pour elle. En recevant ces papiei^, Madame fut bien convaincue de rideniité de] Deutz, et n'hésita plus à le recevoir. ; . .

En; conséquence, le mercredi 28 octobre ,.

à sept heiares du soir , Doute fut«amené dans la maiscMi des demoiselles Duguigny , ow il fut.

înlrodiiit saos comaaltare b r^iei^ leJira dr

Après uiw heure et diemin ^Teiitretîea, il pril congé de la Ducb^sii», cooTa^Mu qu'ette* quittait h inai«<N» e»L même temp» que lui^ et qu'elleie recevait dxz àts personnes deYOuéea' et uéSHf pM chm eUe : il ne put donc ai donner de^ «enseifpieHi«ii9 a^w précis sur lès Iooh litéa, ni affinneff assetfr positivement dam qucf Mc;u on étate sûr ^e trowesa^ la ftigitive^ pour ^'on risquât une tentative d'airestatÎQii qm pourrait a'^avov. é'antrevmiltal que demc^lMr la Duchessesur ses ^rdes.^ Deut»âemanda une seconde entrevue ^ prétendani que le trouble que litt iospiraît li présence de k< Pvnctssr loi avait £iit oublier de lui commumqoer des choses de la phis haute importance. La Du-* cbesse et les personnes qui étaôent près d^elle ne pensèrent pas qu'elle dût iè reeevoêr une seconde fois; non pas méfiance en lui^mais pat k crainte qu'étant étranger à Nantes il ne fut observé et suivi ffvc lu potice. Ob hà fit donc savcôp qu'on lui ferait cenmttDe ka dépêches

éont on a^ait rintenfion de lé ch^vgjacr et que Ta Diichesse refusait définitivemeot de le le* cevoir.

Ud refus aussi positivement exinritné mît en alarme tous les suppôts de la haute et bass^ pcJice. Ils déeouvrireaf une religieuse qui avait çt m<^ritait toute la cociiaiice de la Du^ ehesse. Deutz* sous ses dehors de piétér trompa facilement cette bonne sœur, et lux persuada qu'il avait des choses importantes à communiquer à Madame, que, dans sa première ento-evue avec elle , son émotion lui avait fait oublier.

La sœur,, persuadée que Taudience deman* dée, était d^un grand intérêt pour la Duchesse,, s'empressa d'aller la solliciter. Pendant ce temps, Deutz et sea ignobles complices s'applaudissaient, en riant d'un rire ipfernal, de l'heureuse idée qu'ils avaient eue de rendre la piété et la confiance complices de leur tm*^ bison.

La bonne religieuse revint triomphante avec la nouvelle d'une audience pour le &noveipbre; cette démarche faite avec les meilleures inlen^

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lions , lui a , dit-^n j depuis coûté bien des larmes. DeiitsK' bondissant de joie courut prévenir la police.

Rien n'avait été plus facile à la Duchesse que de sortir de Nantes; pi ils de cent-cinquante de ses partisans, bien connus, et gravement compromis lors de la prise d'armes, avaient quitté la France, et pas un seul n'avait été arrêté : la Duchesse le savait bien : elle disait souveiit : « Je sortirai quand je voudrai. »

Ses amis la pressaient de sortir de France où sa présence ne pouvait plus êlre utile à sa cause ; pour Vy décider, ils lui représentaient que les chefs de son parti, qui s'étaient le plus compromis pour elle, étaient journellement exposés, parce que, attachés à sa fortune par leurs engagemens et par un sentiment d'honneur, ils ne voulaient pas abandonner le p'ays tant qu'elle-même n'aurailpas quitté la France, et pourrait courir des dangers. Un moyen immanquable avait été proposé par M. Guibourg ; Je. navire avait été trouvé, accordé, disposé: enjin la Duchesse* y consentit: eèlcde-

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vait emmener avec elle M. de Mesnard et petit Paul I (mademoiselle Ëulalie de Kersabiec). Cette décision fut prise le 4 novembre : le jour du départ fut fixé au 14.

Le 6 novembre , à quatre heures , Deutz fut conduit près de la Duchesse ; mais il paraît que des agens adroits surveillaient toutes ses démarches et le suivaient à la piste.

A peine entré dans l'intérieur, il reconnut les localités : il y avait donc probabilité que la duchesse de Berry demeurait dans la maison.

Admis chez la Princesse , Deutz lui débita , avec beaucoup d'art et d'un ton pénétré , un roman qu'il avait préparé sur les choses importantes qu'il disait avoir oubliées, et sur son cher Henri , sur sa bonne Louise. Il parla avec enthousiasme de sa haute admiration pour son courage , de son dévouement à sa noble cause.

Il fut interrompu dans l'expression de son entier dévouement par l'arrivée d'une lettre que la Duchesse donna à M. de Mesnard.

Elle était à Tencre blanche; M. de. Mesnard la mouilla avec une eau préparée , qui en ren-

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dit les caractères lisibles , et la présenta à la Duchesse qui la lut tout haut devant Deutz :

O n y recommandait de ne négliger aucune précaution « cfuion était açerti que Madame serait trahie par une personne en gui elle apait toute confiance.

Se retournant alors vers Deutz , elle lui dit : K Vous avez entendu , Deuta , on me dit que A je serai trahie par quelqu'un en qui j'ai » une entière confiance. Ce ne serait pas par «vous? »

Deutz, avec le calme et Tà-plomb d'un homme qu'aucun soupçon ne pouvait atteindre, lui répondit : « OA, Madame! V. A. R.

» pourrait^lle supposer une pareille infamie » de ma part ; moi^ qui lui ai donné tant de » preuçes non équiçoques deJldéHié; mais en » ^et on ne saurait prendre trop de précaur- » lions. »

L'hypocrisie avait depuis longtemps couvert la figure de Beutz d'un masque qui n'exprimait plus que ce qu'il voulait ; sembhUe en tout à un autre célèbre apostat , grand machinateur de trahisons , qui aurait , dit*on ,

reçu des coups de pied par derrière, sans que son interlocuteur aperçât le moindre changement sur son visage* Rien, dans la contenance de Deuts, ne put le trajbir, et la Duchesse, après un entretien d*une heure, le congédia en le comblant de marqués de confiance et de bonté.

Il courut aussitôt chez le préfet ; en passant près de la salle à manger, dont la porte était entr'ouverte ; il avait jeté im coup-d'œil de côté^ et compté sept couverts. Il savait que les demoiselles Duguigny habitaient seules la maison; il était donc évident que la Duchesse allait se mettre à table. Deutz rendit compte à M. Maurice Duval de ce qu'il avait vu, l'invitant à se hâter^ afin qu'on pût arriver au milieu du dîner 4 n'étant pas bien sûr que la Duchesse restât dans cette maison. Le préfet , qui , dès le matin, avait concerté ses mesures avec l'autorité militaire, qui depuis l'état de siège avdit la haute main , se rendit aussitôt chez M. le .comte d'Ërlon , après avoir préalablement fait garder à vue Deutz dans une chambre , par un homme de la police , qui ne de-

454 lAVR^DÊE.

vait pas le quitter tandis ^ue Ton s'assurait de sa dénonciation. Je fus alocs immédiatement prévena pas le cointe d'Erlon^ et, dix minutes après, toutes nos dispositions militaires étaient prises de concert, et les ordres donnés au commandant de la place , le colonel Simon Lorrière.

Un asses grand déploiement de forces était nécessaire pour deux raisons : la première , parce qu'il pouvait j avoir révolte parmi la population ; la seconde , parce qu'il fallait cerner un pâté tout entier de maisons; en conséquence, douze cents hommes environ furent mis sur pied ; depuis le matin, ik avaient Tordre de se tenir prêts.

Les deux bataillons se divisèrent en trois colonnes, dont je pris le commandement, accompagné du comte d'Erlon, et du préfet qui dirigeait l'opération. La première, .conduite par le commandant de la place , descendit le Cours, laissant des sentinelles jalonnées le long des murs du jardin de. Tévêché, et des maisons contiguës, longea les fossés du château , et se trouva en face de

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la maison ; Duguigny , où elle se déploya .

La ^seconde et la troisième colonne, à la t{§te desquelles je m'étais mis, se dirigeant .par la rue de ITÉvêché, traversèrent la place Saint-Pierre , et se divistèrent là : lune , à la .tête de laquelle )*étais, descendit la grande rue, fit coude par celle des Ursulinesi et vint rejoin- ;dre par la rue Basse-du-Château la colonne commandée par le colonel Simon Lorrière.

La troisième, après que je V^us. quittée , descendit directement la rue Haute-du-Château^ et vint, sous la conduite du colonel LafeoiUe , du 56% et du commandant Yiaris »

rejoindre les deux autres , et se réunir à elles, en face de la maison Duguigny. Ainsi rinrestissement fut complet.

11 était environ six hciures du soir, la nuit était belle. A travers les fenêtres de Tappartement ou elle était, la Duchesse voyait, sur un ciel calme , la lune se lever , et sur sa lumière se découper,. comme une silhouette brune, les.tpurs massives, immobiles et silencieuses du. vieux .château. II. y a des momens où la nature. nous semble si douce et si amie, que

Ton ne peut croire, qu'au milieu de ce calme, un danger Teilie et ntras menace. Les craintes qu'avait ëyeilléeft chez la Duchesse la lettre qu'elle a tait reçue de Paris s'étaient étanouies à ce spectacle, lorsque lput-à«coup M. Guibourg, en s'approcfaant idle la fenêtre , vit reluire les baïoimettes et aTaxicer yr&^ la maison là colonne conduite par le colonel Simon Lorrière. A Finètant même il se rejeta en arrière, en criant: « Sauvez*YOUs ! Madame, sauves-YOtts ! » Madame se précipita aussitôt sur l'escalier et chacun la suivit.

La cachette avait ëtë essayée, et il avait été reconnu qu'on ne pouvait y tenir que par rang de taille, M. de Mesnard entrant le premier, et cet ordre avait été adopté; elle pouvait à la rigueur contenir quatre personnes pendant le temps d'une simple visite. Arrivés à là cachette , et la plaque ouverte , M. de Mesnard entra et fût Étii^i ptf M. Guibourg; restait mademoiselle Styliè de Kersabiec , qui ne >^ou)ait point (>a$ser avant Madame. La Duchesse lui dit en riant : « Ëti bonne Stratégie , Stylîté, lorsqu'on opère une retraite , le com-

ttiandant doitmaorcber le deraier. p MBiemai- «elle StytUe^antva dùnc, et la Duebesse der<- Aère eH^ ( lea solfbto cMvraienl^ la p€Hte de la rue, lorftqpie celle 4e la tachette se refurmait.

Les soldai» eatnèreiit asi neaitderduussée , pnéeédi^ dea comniissaifea de police de Paris et de Naiiies, icpn mai^aieot le pistolet au poin^ ; lé pistolet de Tun d'eux p^ttt même, par so» tnexpmehee à se servir de cette arme^ et le blessa à la main. La troupe se néf^kiidit dqms )a maison. Mon deToir avait été de la cerner , et >e l'aTSi? fait ; lies devoirs des policiers ét^t de la fouîUi^r , et je }es laissai faire.

M. Jply recppRUt parfaiteifîiÇiit Vii^vip^f î^}s^ ^^tails que lui sav^t donnés Deut^ ; il rer trouva 1^ table , dont on ne s'était pas eacqre ser^iri, avec les s^pt Aoiinverts miSf quoiqii^ les li^^Ji demoiselles Poguign^, ips^dam^ deCha-^ retteet mademoiselle Céleste deKersabiec fussent en apparen.ce les seules habitantes de Tappartarnent ; il commença par s'assurer de ces dames, et montant Tescalier comme un homme ^habitué k la maispp , all?i chroit vis-à-vis la mansarde, la reconnut, et dî4 assez haut pour

que la Duchesse rentetfdtl : f^oici la salk iT audience. Madame ne douta plus dès lorsque la trahison, que lui annonçait la lettre arrivée .de Pasis ne vînt de Deutz le méine jour*. Une .lettre était ouverte sur une table ; M. Joly & en empara; c'était celte que la Duchesse avait reçue de Paris , et qu'elle avait lue à haute ,voix. Dès Jors il n'y eut plus de ^ doute que jyiadame ne fût dans la maison ; le tout était de la trouver.

Des sentinelles furent aussitôt posées dans tou& les appartemens, tandis que la force armée fermait toutes les issues. Le peuple s'amassait et formait une seconde enceinte autour des soldats ; la ville toute entière était descendue dans ses places et dans ses rues :

cependant aucun signe royaliste ne se manifestaity c'était une curiosité grave, et voilà

'' Madame avait à Paris, parmi les hommes que le roi Xioais-Philrf^e croct les plus. dévoués :des personses, qj$i lui rendaient compte de tout ce qni se passait aux Tuileries et au ministère; celle surtout qui venait de lurfaire donner cet aVis, serait bien curieuse à nommlsr, ïi la nommer n'était df^ ma piurt Qne déKOAfîiation .i.. :

ET MADAME. SSg

toutr.cbacuii sentait l'imporltance de l'éréfiement qui allait s'accomplir.

I^s pa:quî$itions étaient commencées àrintérieiir, les meubles étaient ouverts lorsque les clefs s*y trouvaient, défoncées lonsqu'elles manquaient : les sapeurs et les niaçons sondaientles planchers elles murs à grands coups de hache et de marteau; des architectes, amenés dans chaque chambre, déclaraient qu'il çtait impossible, d'après leur conformation * intérieure comparée à la conformation extérieure, qu elles renfermassent une cachette, ou bien trouvaient les cachettes qu'elles renfermaient. Dans ime de ceUe»-ci, on trouva divers objets, ^entr 'autres des imprimés, des bijoux, et de Targenterie, appartenant aux d^nnoiselles Duguigny, mais qui dans le moment ajoutèrent à la certitude du séjour de la Princesse dans la maison.^ Arrivés à la mansarde, soit ignorance, soit générosité de leur part, les architectes déclarèrent que là, moins qjie p^[tout ailleurs, il pourrait y avoir une retraite. AIchts on passa dans les maisons voisines, où les recherches continuèrent : au bout d'un instant

36o LA VEtibËE

la Duchesse entendit les coups de marteau que Ton frappait contre le mur de rappattwnent contigtt à sa retraite ; on le sondait âfirec une telle force, que des morteaût: de plâtreuse détachèrent et tombèrent sur tes éaptàfe, et qu'un instani, il y e«l craSnte que le mur tout entier ne s'éeroulàt Sûr eux.

Elle entendît aussi les injures et les imprécations des soldai» fatigués , et ftirieux de rintttiiité de leuips reciietx:hes : « Noms allons êtm mis en pièces, dit-elle, c'est fini. Ah! mes pauTces enfams ! » Puis s'adressent à ses comparons : k^ C'eiM; cependant pour moi que vous wmm irouYe^ dans cette aff&euse position, i»

Pendant que ces choses se pas^ient en haut , les tkffioiseHm Duguigny :ayâient montré un grimd ^aNg-'frcâd» et, quûfvqfue gardées à vue piar les ^Mats^ elks s'éttôetit mises à tbble , inwitaittnadame'de Chareue, et mademoiselle OëhsAe tie KcMabfiec h en faire autent 4[)<ii'e)leB. DeHK avâsg^ femmet» étaieut e^ctire, de la part de la poliee ^ Tobjét d- une surveillance toute pflràouiièFe : c'étaient te ftmme dr ich»taA>re, Gloriotl^ Moreau.msnalëemrlDeutK comme

£T MADAME. 9ii

très-4éyou^e aux intéréta do la DychttWftf et la cui$mièreT nommée Mari^ Bo^fty^ Celle dernière avait été conduite au châteou , puis de là , à la caaerne de la gendaifmerie^ ou , voyant qu'elle ré9i8tait a toutea les menaces , on tenta de la corrompre. Des sommes tourjours plus fortes l«i furent ofiBsrtea et étalées devant ^s yeux succes$iveioentt mais elle répondit constamment qu'elle ignorait où était la duchesse de Berry. Quant à madame de Charette, elle s'était fait passer tout d'abord pour une demoiselle de Kersabiec# et ette avait été reconduite après le dîner, avec sa sœur prétendue, à la maison de cette dernière, qui est dans la même rue, trente pas plus haut à peu près.

Néanmoins , après des recherches infructueuses pendant une partie de la niiit, les perquisitions se ralentirent; on croyait la Duchesse évadée; et deux ou trois auïres descentes inutiles, déjà tentées dans différentes localités ,

semblaient prédire le m/éme résultat à celleci. Le préfet donna donc le signal de la retraite, laissamt par précaution, un nombre

56i LA VENDÉE

d'homities suffisant poiir occuper toutes les pièces de la maison, ainsi que des commissaires de police qui s'établirent au rez-dechaussée. La circonvallation fut continuée, et la garde nationale vint en partie relever la troupe de ligne qui alla prendre un peu de repos. Par la distribution des sentinelles, deux gendarmes se trouvèrent dans la mansarde où était la cachette. Les reclus furent donc obligés de rester cois, quelque fatigante que iàt la position des quatre personnes entassées dans une cachette de trois pieds et demi de long, surdix-hûit pouces de large vers Tuiie des extrémités, et huit ou dix pouces vers Taiitre. Les hommes éprouvaient un inconvénient de plus ; c*est que la cachette, se retré^ cissant aussi au fur et à mesure qu'elle s'élève, leu rlaissait à peine la faculté dé se tenir debout, même en passant la tété entre les che*^ vrons ; enfin la nuit était humide, et le froid filtrait entre les ardoises et tombait sur les prisonniers ; mais aucun n'osait se plaindre , car la Duchesse ne se plaignait pas.

froid était si vif que les gendarmes qui

étaient dans la chambre Ji'y purent résiM:er :• Tun d'eux descendit, et remonta avec des mot-* tes à brûler ; dix minutes après uii'feu magni*fique brillait dans la chèmihëè,. derrière la plaque de laquelle était cachée la Duchesse.

Ce feu /qui n'était fait que dans les intérêts^ de deux personnes , profita bientôt à six/; et glacés comme ils Tétaient , les prisonn;îers se félicitèrent d'abord. Mais le bien-élre que leur procura ce feu se changea bientôt en un malaise insoutenable. La plaque et le mur de la cheminée , en s'échauffant , communiqitaient à la petite retraite une chaleur qui alla toujours en augmentant. Bientôt le m(ir fut brûlant à ne pas y tenir la main , et la plaque devint rouge. Presque en même temps, et quoiqu'il ne fit {)oint encore jour, les travaux des ouvriers perquisitetirs recommencèrent : les barres de fer et les madriers frappaient'à coups redoublés sur le mur de la cachette; et l'ébranlaient. Il semblait aux prisonniers^ qu'on abattait la maison Duguigny et les maisons voisines: la Duchesse n'avait donc d'autre chance à espérer, si elle résistait aux flammes,

364 LA TfiMDÉE

que d*étae ^craa^e «ans les dttcombrw» Cëpân^ daot^ au mitieu de toi^ cela, son courage et sa guté ne Pabandonnaient point, et ptttsîetini JEbiSf à ee qu'elle m'a dU dépens ^ elle ne pot s'empêcher de rire des propb^ gaillards et Bit'- Utaires des deux gendarmes g^diens. Leur eonvensation tarit bientôt : Futi d'eux s'^aât endormi^ malgré le Taearme effroyable qu'on foi sait à c6té de lui dans tes maisdtis YOisînte; car ponr la Tingtième fois toutes lés l^cheréhes venaient de se concentrer autour de la cachette. Son compagnon, réchatiffe momen*' tanementy avait cessé d'entretenir le feu; la plaque et le mur se refroidissaient. M. de Mesnard était parvenu à dét^nger quelques ardoises du toit, et Tair exbétîeur avait renouvelé l'air intérieur. Toutes les craintes se re-^ tournèrent vers les démofisseisrs ; on sondait à grands coups de marteau le mur qui les touchait et un placafd placé près de la chemi^ née. A chaque cdup, le plâtré se détachait et tombait en poussière au dedans. Enfin , ils se croyaient perdus lorsque les ouvriers abandonnèrent cette partie de la maison, que par inis-

lÎDCt de dëmolifiâedrSf ils avaient si miauliieu^ sèment explorée. Le» prisanbiers Respirèrent La Duchesse se. crut saiiTée. Cet cSfK^r lie fut pas lorig.

Le gendarme qui veillait, désirant profiter du moment de silence qui yenadt de succéder au fracas diabolique qoi avait ébranlé toute la maison, secoua aon camarade^ afin de dormir à son tour; Tautre s'était refhiidi dans so« sommeil, et se réveilla tout gelé : à peine eut*^ il les yeux ouverts qu'il s'occupa de se réchauffer; il ralluma en conséqueticele feu, et conune les mottes ne brûlaient pas asee» viveçuent, il profita d'une énorme quantité de paquets de Quotidiennes qui se trouvaient dans la chambre jetéa au dessous d'une tablé, pour attiser le feu qui brilla de nouveau dans la ehemiiiée.

Le feu produit par les journaux donna une fumée plus épaisse et une chaleur plus vive que les mottes ne l'avaient faut la première fois. Il en résulta pour les prisonniers des dangers réels : la fumée passa par les lé&sardes du mur de la cheminée ébranlée par les coups f}e marteau, et la plaque qui n'était pas encore

366 LA VEIIDÉE

refroidie derint brûlante. L'air de la cachette devenait de moins en moins respirable; ceux qu'elle renfermait étaient obligés d'appliquer leurs bouches contre les ardoises, afin d'échanger contre Fair extérieur, leur haleine de feu; la Duchesse était celle qui souffrait le plus, car, entrée la dernière, elle se trouvait appuyée contre la plaque; chacun de ses compagnons lui ofirit à plusieurs reprises d'échanger sa place avec elle , mais jamais elle n'y voulut consentir.

Cependant, au danger d'être asphyxié, venait, pyur les prisonniers, de s'en joindre un nouveau , celui d'être brûlés vifs. La plaque était rouge , et le bas des vétemens des femmes menaçait de s'enflammer. Déjà deux fois même le feu avait pris à la robe de la Duchesse , et elle l'avait étouGFé à pleines mains aux dépens de deux brûlures , dont elle conserva longtemps les marques : chaque minute raréfiait encore l'air intérieur, et Tair extérieur fourni par tous les trous du toit entrait en trop petite quantité pour le renouveler. La poitrine des prisonniers devenait de plus en plus haletante ;

rester dix minutes de plus dans eette fourtiaîse, c'était compromettre les jours de la Duchesse ; chacun la suppliait de sortir , eUe seule ne le voulait pas; ses yeux laissaient édiapper de grosses larmes décolère, qu -un souffle ardent séchait sur ses joues. Le feu prit encore une fois À sa robe , une fois encore elle Féteignit ; mais dans le mouvement qu!elle.fit/en sclevant f elle souleva la gâchette de la plaque, qui s'entr'ouvritun peu; mademoiselle deKersabiecy porta aussitôt la main pour la. faire renétrer dans le pêne et se brûta violemment.

Le mouvement de la plaque ayaitfaît rouler les mottes appuyées contre elle, et avait. éveillé l'attention du gendarme 9 qui se dâassait . de

son ennui en lisant des Quotidiennes » et. qui

croyait avoir bâti son édifice pyrotechnique avec plus de solidité ; le bruit proiluit par. les tentatives de mademoiselle de Kersabiec. fit naître en lui une singulière idée : il se figura qu'il y avait des rats dans la cheminée , . et , pensant que la chaleur allait les. forcer de sortir, il réveilla son camarade, et tous deux.sç

mirent en devoir de leur donner la chasse avec leur sabre.

. Cependant la chaleur et la fumée augmentaient à chaque instant les tortures des reclus. La plaque ayant fait un mouvement , un des gendarmes dit : «Qui est là?» Mademoiselle Stylite repondit : «Nous nous rendons, nous » allons ouvrir, ôtes le feu. »

Les deux gendarmes s'élancèrent aussitôt sur le feu, qu'ils dispersèrent à coups de pieds. La Duchesse sortit la première « forcée de poser ses pieds et ses mains sur le foyer brûlant; ses compagnons la suivirent. II était neuf heures et demie du matin environ ; et depuis seize heures ils étaient renfermés dans cette cachette sans aucune nourriture.

Les premières paroles de la Duchesse furent pour me demander. Un des gendarmes descendit me chercher au rez-de-chaussée , que je n'avais pas voulu quitter.

Je montai aussitôt près de la Duchesse, accompagné de M. Baudot , substitut du procureur du roi à Nantes, ainsi que de plu-

sieurs oUiciens qui se trouvèrent là. Mon devoir et Je sentiment des convenances tn'j appelaient; Icnrsque j'entrai^ la Princesse avait quitté la chambre de la cachette, et se trouvait daas celle ou elk avait vu Deuts» et que M. Joly avait appelée la chambre d audience.

£lle s'était enfermée dans une espèce de pla-card « pour n'être pas exposée âiux regards des curieux qui montaient pour la voir. A peine mademoiselle de Kiersabiec lui eutn^Ue annoncé mon arrivée , en frappant à la porte du placard> quelle sortit, et s'avança si précipitamment vensmoi, qu'elle se trouva pres^ que dans mes bras. <*^ « Général , dit-^Ue vi- » veAieot ,je me rends à vous ^ et me remets » à votre loyUuié. «» •— « Madame, luirépon- 9 dis-ie, f^atre Altesse est saus la sau^e-garde n^de rhcmvaw français.... v>

i5n la coodvifis alors vers une chaise ; elle avait le vîsage pâk , la 4)éte nue, les cheveux hârâsés sur son. front comme teux d'«m homme ; icUe poptail: une robe «de Napohtaifie, sîmpSe mt de coniéur brune ^ «sillonnée en bus par plusieurs hr^ures, et ises pioès étaient

3;o LAYËNJDÉË

chaussés de: petites ipantoufles de lisière. £o s-asseyant 9 elle aie dit , en t me serrant fortement le bras : « Général, je n'ai, rien à me » reprocher.; j'av rempli les- devoirs d*une » mère, pour reconquérir rhéritage d*un(ils. i» Sa voix était. brève et accentuée.

À peine assise , elle chercha des yeux les autres prisonniers; elle les aperçutv à Texception de M. Guibourg, qu'elle fit demander.

Elle se pencha ensuite vers moi-: « Général, » me dit-elle , je désire ne point être séparée » de mes compagnons d'infortune. » Je le lui proraisau nomdu comte d'Erlon, car j'étais bien sur qu'il ferait honneur à ma paîrole.

> Madame paraissait très-altérée, et, quoique pâle, elle était animée comme si elle avait eu la fièvre; Je lui fis apporter un verre d'eau dans lequel elle trempa ses doigts : la fraîcheur la calma un peu. Je lui {proposai d'en boire un autre , elle accepta, et ce ne fut pas cholse facile que de trourer de suite un second v^erre d'eau dans cette maison bouleversée.

Enfin,' on en. apporta un ; mais^ elle aurait âé obligée de le bqire sans: sucre,- si je n'avais

ayisé M. de Mesnard daos an coin. L'idée me vint qu'il était homme à avoir du sucre sur lui. Je lui en demandai donc , comme une chose que j'élais sûr qu'il allait me donner : en effets en fouillant sur lui, il en troiïTa deux morceaux dans ses poches. La Duchesse les fit fandre dans le verre , les tournant avec un couteau à couper dii papier : car il aurait fallu trop long-*temp$ pour trouver une cuillière, et il ne fallait même pas y songer. Lorsque' la Princesse eut bu, elle me fit asseoir près d'elle.

Pendant ce temps , mon secrétaire et mon aîde-de-camp s'étaient rendus , l'un chez le comte d'Erlon, et l'autre chez M. Maurice Duval, pour les prévenir de ce qui venait de se passer. M. Maurice Duval anîva lé premier.

Il entra dans la chambre où nous étions, le chapeau sur la tête, comme s'il n'y avait pas eu. là .une 'femme prisonnière, qui par son rang et. ses malbeurs, méritait plus d'égards qu'on ne liden avait jamais rendu». Il s'approcha de la Duchesse, la regarda en portant ca-

S71 Lk VBHOÉE

▼alieremoit k mM k %Cfn chapeau, el le soaterant k peine de son front, il dit : — Ali ! oai, c'est bien elle. *— Et il sortit pour donner ses ordres.

— Qtt'est-ee que cet homme? me demanda

la I^rincesse.

Sa demande n'était pas intempesthre , car lit. le pr^et se présentait sans aucune des marques distinctives de sa haute portion ad-^ minÎ9tratiTe.

-*- Madame ne devine pas? Luî répon-* disr-je.

Elle me régwda arec un léger sourire.

^^Ce ne peut élre que le préfet^ me éin^ eMe.

— MadsiOMî n'aàrait pas dis^nié plus juste, quand elle aurait tu sa patente.

— Est-ce que cet homme a serri sous ia restauration?

>~Non ) Idadame.

— J'f n «^is faten aise pour la restauration.

ËQ oe moment, M. Manrèee Duval rentra , et depnaiida à la DuchcisBe ses paqpieos. Msh^ damedit de ober dber dans ,1a eaithette ,. et qu'on

y trouverait un poitefenille blanc qui y était restë.'M. le préfet alla prendre ce portefeuille et le rapporta à la Duchesse.— Ml le préfet, ajouta-*t-'elle avec dignité , les choses renfer-' mées dans ce portefeuille sont de peu d'importance^ mais je tiens à vous les donner moi-^méme, afin que je vous désigne leur des-' tination. A ces mots, elle l^uvrit.

— Voilà, dit-elle, ma correspondance.

— Ceci, ajouta-t-«Ue,' en tirant une petite image • peinte , est un Saint-Clément auquel j'ai une dévotion toute particulière, il est plus que jamais* àe circonstance.

— Madame sait^lle combien elle a d'argent?

— Monsieur, il doit se trouver dans la cacfaettet environ tfen^-six mille francs, dont doaze mille appattiemlent aux personnes de ma suite. .. . f :

Lorsque M; le préfet fut pour vérifier la somme indiquée, un des deux gendarmes remit un sac dans lequel se trouvait environ treize mâle francs' en or , dont tme partie en monnaie d'Espagne , et qui ; da^rs la confusion ,

Sy.i LA VENtWÈB

avait en la précaution ée le mettre à pott.

AQssîtôt après la visite des pa|nt^rs et de l^argent, M. le comte d*Ërton arrÎTa, elnployant pour entrer toutes les formes <{«« My le préfet avait jiigé inutiles.

— Vous m*av€s promis de ne pas me quitter me ditf-elle, à voix liasse. Je lu réitérai ma promesse. s •

La Duchesse se leva alort virtoient, alla à M. le comte d'Erlon» et liâ^djbt : ]^. le comte, je ipe suis coBffié au général Deinnuimcourt^ je vous lierai de me raacorderîpow rester, près de moi; je lui ai deaitandé de ttêlke poiot séparée de m?s iti^Uieuréux compagnons^ et il me Ta promis en votre nom; ferez-vous honn neur à sa pcu*ole ?

— Le général nl^ rito ppowsiquie^îe.ne soib prêt k ratifier, Madaipe; et vousilb me^ée^ manderez aucune des choses qui sontiéfumoit pouvoir , qiM, vou^ me tn^ tilouyiesi fanjours prât à.voui lesaecohdeflaTttc .tout llcflipresw^ ment pos<îiMe. •: ! :» • !

Ces mots rassiwèreut^ laiDiitfaeasev Qpw> voyant que le ce«fe d'Ëri<M me;pan4ail bas^r

Et MADAftÏE. 375

€1 nie (yrénait à part , alla causer avec M. de Mestiârd et hiàdérrioisellc de Kersabiec

M: le lébifEite d'Eriati ïrie 'fit observer alôrè q[Ué M. Aie Mesïiârd'et ttiàdemôiselle de Kersàbieo {>oârrâiefit rester prè^We îâ Duchesse , maî* cjiiê? pùàt M. Guîbourg , îl croyait que raétttfité jtidkiiîrê lé téclàrtieraît pour être ttpUté dâtlis là portion àk il se trouvaît avatit sbtï évàiîon , puisqu'il y avait un procès crîïhîûél totnihetiité contre lui. H pensait aussi qiie la Duchesse dèvàîtê^e Conduite au pltis tét au cMfèâù, let qu'A en avait, d'adcôfd avec M le préfet , déjà ordonne tôu^ les préparatifs.

le m'â^^proeUàli ârldrsdé Madame, et lui di^ ()ùîft; si fettë Se tt*QuVïiit tih peu mieux , {î ferait i^tant qu^ nou4 quittassions la maison. *^Pottt« alter t5ty? m^fc dîf^flè, ett me regardant

fiîleriièïit.... iPour m^V^nduirfe oà ?....

--^Att tîhteetttTi Madame.

-^ Ah ! bien , et dé ià à Blaye^ sans doute.

M«iclemôisellè dé K^t^abiee s^avatiçft al^iM

vers moi, et me dit: — Général y S. A. R.

Hé peut ^Uer à ^ied^ ^t Mla n'est pas^ <ioiivenable: — MAdemmsélle , ré^qû^-jè, u*e

Zy6 LA VENDÉE

voiture ne ferait que npus enqpfxibrer y et Madame peut j al)er à pied, puisqfiftle trajet est très-CQurt , en jefai^it un manteau sur ses épaules et un chapeau sur sa tête. Mors mon secrétaire-, et W^. le préfet, qui ,sç piqua de galanterie celte fois, se hit^n^ .de.desc^ndre au second, et en rapportèrent trois chapeaux qui , }e crois, appartenaient aux jdemoiseUes Duguigny, dojQt .un noir, q^e j'inyitai la Princesse à choisir; ce qu'elle fiten.effett parce qw, disait-elle, il était ^a^logiie à la circonstance.

Après ces mots , elle me prit le bra&,et dit : « ^es amis partons. » f;

— «Ah !; glanerai, », mcï dit-'aUo* ep. passant devant ia mans^de.^ e9. y' jetant un dernier regard aipsi que sutrla pjaqpe diS la chçnoiiiiée quittait rest^ ouverte., «.Siyou^ûfe m^'aviez »pas fait nn^ jgaeTi^^iié:ilii^ samt jMW)gni j c0 » qui, par parenthèse^ est au-dessous de lagé- » qérosité militaire, .âjoiita-t^elle:eii,riait)^9 vous »ne me .tiendriez p^$ sous yptre bras à l'heure » qu'il e5t. » ; . .

Lorsque noijs /sortîni^s :de jia, n^isoa, M. Guibourg ouvrit la marich^arec un. mar

gistrat du parquet et un autre fonctionnaire public; venait ensuite mademoiselle de Kérsabiec avec M. le préfet et M. le comte d'Erlôn ; nous les suivions immédiatement avec M. de Mésnard , et deirière nous plusieurs ofliciers de rétat-raajor et nos aidevde-camp.

/ Arrivés dans la rue , M. le préfet invita le cdionel de la garde nationale h prendre Tautre bras de la Duchesse; elle s'y décida , et même avec assez de grâce. La troupe dé ligne et la garde nationale formaient la haie depuis la maison des demoiselles Duguigny Jusqu'au château , et derrière , toute la population s'entassait, se haussant sur les pieds pour mieux voir, et formant une lign:e, autant que les localités le permettaient , dix fors plus épaisse que celle des soldats. II y avait, parmi ces hommes qui nous regardaient les yeu'x étincelans, bien des souvenirs de haine ; des murmures sourds grondaient sur notre route, quelques cris commençaient à battre Tair. Je m'arrêtai et portai alternativement le^ yeux de chaque côté ; je réclahiai avec des signes expressifs les égards

dus à une femme, surtout lorsque cettç fnti^me était prisonnière.

Heureusement le chemin n^était pas loAg f soixante pas à peine nous sépa^raient du çh^ teau* Je puis dire que, sans les 4gards dont <)ii vit que nous Fentourions , cette distance e^lt encore été trop longue pour la Duchesse. Notre respect commanda le silence à cette multitode cahottée par la guerre civile qui , depu{$ 9^%mois, grondait alentour de Nantes , vmv^ii tout commerce et décimait ses enfaïais. Cfous arrivâmes enfin au château , nous traversâmes le pont-leviç , et la porte se referma sur noq/ï. Madame , tout le long de la ro^te ^ n'avait donné d'autre signe d^e crainte que de m^ serrer fortement le bras.

Alors y après avoir traversé toute I4 covr du château, nous montâmes les escaliers; mais )a Duchesse était tellement affaiblie par les émo* tions successives qu'elle venait d'épro^ver»

que je la soutins djç tijute ^^a força ; ^Ue îutîvî^ enfin à l'appartement que le colonel d'artille^ rie , gouverneur du château , s'éi^it empressé

4^ lui offrir ; ^t se trouvant mieux , elle ^me ditqu'dle prendrait Tolontiers quelque chose^ €dr , ajoutart-elle , comme j'allais me mettre à.taUe, TOUS m'avez dérangée, et.il y a trentesix heures que je n'ai lîien pm.

Comme le déjeuner pouvait se faire trop .attendne., M. JLe cdoael d7ai4illerie et ses dajrties pro|M)sèrent à la Dumchesse du Fronii^ ^ftn qu'elle aecapta avec quelques biscuits , xe qui la mmît un peu de «es falâgues. Elle oiAngeait fort; peu dans ce moment, à cause d' une fièvre tierce qui la prenait i?égulièvement depuis quelque temps.

Le d4jeuoer arriva enfin, et on vint annoniçer qu'il étak servi. J^ofifrip le bras à la Di»- ^betôe p0iir la conduire â la salle 'à manger. " En ce openant à taWe elle me dît 1 4< Si je ne » craignais pas que Ton ne dît que je cherctif » à vous séduire, général, je vous proposerais *> départager mon repais^ »-r-Etwi^î,Maflame, si j'osais, j'accepterais volontiers, cwjô^'^i rj^n pris depuis hier à bnM hewres du matin.

-T-Oh ! Oh i général, ek! bien, nous sonuneç qttittes.

38o LA VENDÉE

Pendant qu'on était à tabk, M. le préfet entra; il venait de donner quelques instructions, et quelques instans à son administration.

Comme la première fois, il ne se fit pas an<noncer ; comme la première fois , il souleva .son chapeau à peine. Il parait que ce jour-là M. Maurice Duval était comme madame la duchesse de Berry et moi : il avait faim ; il alla droit au buffet où Ton venait de porter des perdreaux desservis de la table de la Duchesse. Il se fit donner une fourchette et un couteau, et se mit à manger, tournant le dos à la Princesse.

Madame le regarda avec une expre;ssion que je n'oublierai jamais, et reportant les yeux sur moi : — Général, me dit-elle, savez- vous ce que je regrette le plils dans le rang que j'occupais ?

—Non, Madame.

— Deux huissiers pour me faire raison de monsieur.

Cette conduite de M. Duval avait tellement piqué la Duchesse, qu'elle revenait sans cesse sur son chapitre. — Chapeau sur la téiej

£1" MADAME. 3gf

chapeau sur la tête! me di^k-elle......

C'était la première fois que je voyais la duchesse de Berry, et j'avoue que son air de franchise et de bonté firent une vive impression sur moi.

Marie-Caroline , comme toutes les jeunes filles napolitaines, quelque soit le rang dans lequel elles sont nées, n'a reçu qu*une éducation peu soignée : chez elle tout est nature et instinct; les exigences de l'étiquette lui sont insupportables, et les formes du monde pour ainsi dire presque inconnues. fUle se laisse entraîner, sans essayer de se retenir, et se livre avec un abandon naïf aussitôt qu'on lui a ins«* pire quelque confiance. Capable de supporter toutes les fatigues et tous les dangers avec la la patience et le courage d'un soldat, la moindre contradiction l'exaspère ; alors sa figure , naturellement pâle, s'anime; elle crie, elle bondit, menace et pleure comme un enfant ; puis bientôt, comme un enfant encore^ aussitôt qu'on a l'air de faire ce qu'elle veut, elle souri t^ s'apaise, et vous tend la main. Contre la nature des princes, elle est reconnaissante.

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