CHAPITRE IX
MOUVEMENT PATRIOTIQUE EN FAVEUR DE LA PUCELLE — LE DUC d'aLENÇON — LE JUGEMENT DES DOC- TEURS DE POITIERS — LA MISSION DE JEANNE APPROUVÉE PAR L'ÉGLISE
Pendant que l'Eglise prolongeait son examen de Jeanne à Poitiers, et que le roi tenait conseils sur conseils, les patriotes français se prononçaient avec ensemble dans un sens favorable à l'humble vierge de Domremy ; grands, bourgeois, enfants du peuple, ils venaient de toutes les situations saluer celle qui était pour eux, à cette époque, comme une incarnation de l'espérance.
Déjà, dès le lendemain de son arrivée à Chinon, le duc d'Alençon, gendre du duc d'Orléans, à peine sorti des prisons d'Angleterre, était accouru vers le roi, afin de voir Jeanne. Celleci, en voyant entrer ce parent du roi, s'était écriée : « Plus il y en aur^ ensemble du sang )) royal, et mieux cela sera. » Le duc devint bien vite un admirateur de la Pucelle, et peu de jours plus tard, ayant en compagnie du roi vu cette jeune paysanne chevaucher et manier
la lance comme un vieux guerrier, sans l'avoir pourtant jamais appris, ravi d'admiration par ce prodige, il voulut faire présent d'un cheval à Jeanne pour lui témoigner son admiration et sa satisfaction.
Et maintenant à Poitiers, la maison de Jean Rabateau était comme le centre d'un vrai pèlerinage ; tous ne s'y rendaient pas en admirateurs ; plusieurs au contraire y allaient en sceptiques, haussant les épaules à cette pensée d'une enfant de la campagne gagnant des batailles ; mais le plus grand nombre y accourait pénétré d'admiration pour celle qu'un secret instinct leur révélait comme une sainte. Jeanne les recevait tous avec une égale bonté et une grande simplicité ; la sagesse de ses réponses convainquit les premiers qui se retirèrent pleins d'admiration, et quand les seconds s'efforçaient de lui faire toucher des médailles et des chapelets comme à une sainte vénérée, elle leur faisait en riant cette réponse remplie d'humilité : « Mais touchez-les donc vous- » même, ce sera tout aussi bien que si je les » touchais. »
Jeanne était abordable à tous par sa grande bonté et charité ; mais sa besogne favorite n'était pas de recevoir toutes ces visites ; sa plus grande occupation, son plus grand bonheur, «'était de prier Dieu et de converser avec ses
saintes conseillères du ciel. Chaque jour, après son repas et toutes les fois qu'on lui en laissait le loisir, on la voyait se retirer dans une petite chapelle voisine de la maison de maître Rabateau ; et là elle s'agenouillait et priait avec une angélique ferveur.
L'enquête à laquelle se livraient les femmes chargées d'étudier par le détail la vie de Jeanne tournait tout à son honneur : les informations que des religieux Franciscains avaient, sur l'ordre du roi, recueillies à Domremy et aux environs, apprenant à tous ce que nous savons déjà d'elle, augmentaient sa réputation; enfin, l'examen des docteurs montrait dans cette jeune fille ignorante une sagesse profonde que les lumières surnaturelles seules pouvaient lui inspirer ; en voici quelques exemples :
« Jeanne, lui avait dit Guillaume Aymeri, » vous demandez des soldats pour combattre, » et vous dites que c'est le bon plaisir de Dieu » que les Anglais laissent le royaume de France » et s'en aillent en leur pays. Si cela est, il ne p faut pas de soldats, car le seul bon plaisir » de Dieu peut les mettre en déroute, et les » faire retourner dans leur pays.
— Au nom de Dieu, répondit Jeanne, à là » grande admiration du docteur, les soldats » combattront, et Dieu donnera la victoire. »
A cette sagesse merveilleuse se mêlaient
parfois les pointes d'un esprit enjoué, sachant entremêler ses dires du sel de la vieille gaieté française.
Ainsi, à Séguin, qui, avec son désagréable accent limousin, lui demandait : « Quel lan- » gage parlent vos voix? — Un meilleur que le » vôtre, » répondit-elle. Et comme le même docteur lui ajoutait : « Croyez-vous en Dieu? — Mieux que vous, dit-elle. — Eh bien! reprit » Séguin, Dieu défend de vous croire sans un )) miracle quelconque qui prouve qu'on doive » ajouter foi à vos paroles. Nous ne conseille- » rons pas au roi de vous confier une armée, » et de la risquer ainsi, sur votre simple » assertion.
— Au nom de Dieu, répondit Jeanne, je ne » suis pas venue à Poitiers pour faire des mi- 4 » racles, mais envoyez-moi à Orléans : là je » vous montrerai les miracles que je suis venue » faire. Qu'on me donne des soldats en tel » nombre que l'on voudra, j'irai à Orléans. »
Aller à Orléans, entrer en campagne, là était tout son désir, et elle ne pouvait déjà plus contenir son impatience. Ainsi Georges Thibaut, l'écuyer du roi, étant entré un jour dans la salle de l'examen avec les docteurs, elle lui frappa familièrement sur l'épaule, et dit : « Ce » que je désire, c'est avoir plusieurs hommes » de bonne volonté comme celui-ci. »
Enfin cette sérieuse épreuve se termina, et elle fut décisive en faveur de Jeanne. Les examinateurs rédigèrent leur rapport au roi et lui donnèrent pour titre : « Opinion des docteurs » que le roi a demandée, touchant le fait de la » Pucelle envoyée de par Dieu. » Ce rapport commence par féliciter le roi d'avoir procédé dans cette affaire avec lenteur et maturité, et d'avoir fait examiner Jeanne sérieusement, en se conformant ainsi aux conseils de la Sainte Écriture. Puis il constate que, depuis six semaines, la jeune fille a été examinée, tant publiquement que secrètement, par des savants, des gens d'église, des chefs militaires, de nobles et prudentes dames; qu'elle a reçu la visite d'un nombre immense de personnes de toutes conditions, et qu'en elle on n'a pas trouvé de mal, mais au contraire bien, humilité, virginité, dévotion, honnêteté, simplicité.
Il déclare ensuite que de sa naissance comme de sa vie, on raconte des choses merveilleuses; pour le miracle qu'on lui demande, elle répond que ce sera la délivrance d'Orléans, parce qu'ainsi Dieu le veut. Il conclut donc qu'il faut, pleins d'espérance en Dieu, la conduire avec des soldats devant Orléans, car douter d'elle ou la délaisser sans apparence de mal, serait résister au Saint-Esprit et se rendre indigne des grâces de Dieu.
Tel est l'avis des savants ecclésiastiques qui, sans parti pris, alors qu'elle n'était pas encore un personnage politique ayant des partisans et des adversaires puissants, ont jugé Jeanne. L'arrêt des docteurs fut rendu au nom de l'Archevêque de Reims, qui les présidait, et parmi les juges, plusieurs devinrent évêques peu de temps après. Jeanne, malgré son impatience de combattre, s'est soumise à eux, a reconnu leur autorité ; elle s'est présentée sous son vêtement d'homme et de guerrier, et ils ont approuvé sa conduite, sachant que si Dieu la voulait dans les camps, elle devait prendre la tenue des camps. Jeanne a donc été de primeabord jugée par l'Eglise et approuvée par elle.
Nous insistons sur ce point ; plus tard, en effet, un complot sera ourdi contre elle par un misérable ecclésiastique vendu aux Anglais ; et dans la suite des siècles, tous les impies, tous les ennemis de la vérité fermeront les yeux sur le jugement de Poitiers, le seul vrai et impartial fait au nom de l'Eglise, du vivant de la Pucelle, pour jeter à la face du catholicisme l'acte infâme accompli ensuite par un misérable sectaire ne tenant à l'Eglise que par son caractère et son titre, mais nullement par les sentiments de son cœur et l'esprit qui guida son jugement.
Mais nous qui cherchons la vérité, nousdevons
la proclamer bien haut : l'Eglise, dans la personne de ses représentants impartiaux, a jugé Jeanne et sa mission; elle a approuvé la noble enfant, et elle Ta bénie avant qu'elle s'élançât, au nom de Dieu, contre les ennemis de la France pour reconquérir sa patrie opprimée, et la conserver ce que Dieu la veut : son docile instrument en ce monde et la fille aînée de son Église.