‹ La vénérable Jeanne d'ArcChapitre 9 sur 34 · CHAPITRE VIll · texte numérisé non relu

CHAPITRE VIll

l'audience du 8 MARS 1429 — JEANNE RECONNAIT CHARLES VII — LE SECRET DU ROI — L'EXAMEN DES DOCTEURS DE POITIERS

Le 8 mars 1429, vers la fin du jour, Jeanne, avertie du consentement du roi, se rendit de nouveau au château de Chinon. Comme elle excitait au plus haut point la curiosité de tous, plusieurs personnes étaient venues à Tenti or du château pour la voir au passage. Dans ce nombre était un soldat à cheval qui, en la

Tour de la chapelle du château de Chinon.

voyant, s'écria: « Est-ce pas là la Pucelle? » Puis il se mit à l'insulter grossièrement et à

blasphémer Dieu. Jeanne le regarda avec une profonde tristesse et lui dit : « Ah? au nom de « Dieu, tu le renies, et tu es si près de la » mort! )) Une heure ne s'était pas écoulée que le malheureux soldat tombait à l'eau et se noyait.

Cependant, après quelques moments d'attente, le comte de Vendôme vint prendre Jeanne , chargé de la présenter au roi. Le monarque avait désigné pour l'audience la grande salle du château dé Ghinon; il voulut que tout y fût disposé avec un luxe vraiment royal, capable d'intimider la pauvre paysanne de Dcmiremy. Trois cents seigneurs, richement parés de leurs habits de gala, étaient donc réunis dans la vaste salle, où, pour mieux faire ressortir l'éclat de l'or et des pierreries , cinquante valets tenaient autant de torches allumées. Enfin, se souvenant que Jeanne avait promis de le reconnaître au miheu de toute sa cour, il revêtit un vêtement assez simple et se mêla à la foule des courtisans.

Jeanne fut alors introduite à la brillante assemblée; à ce moment elle n'était plus ellemême ; remise tout entière aux indications que lui donnaient ses voix, éclairée d'un'e merveilleuse lumière surnaturelle , conduite par un ange qu'elle seule voyait, elle alla droit vers le roi, lui fit avec humilité et modestie la

révérence en usage dans les cours, et lui dit : « Dieu vous donne bonne vie, noble prince. »

Le roi, étonné d'être ainsi reconnu, et voulant pousser l'épreuve jusqu'au bout, se déroba à son salut, et lui désignant un seigneur plus richement vêtu que lui-même : « Voilà le roi », lui dit-il. Mais Jeanne savait que ses voix et l'Ange ne la trompaient jamais : « Au nom de » Dieu, l'épondit-elle, noble prince, c'est vous » quil êtes et non un autre. »

Charles, ne pouvant plus se dissimuler, lui demanda son nom : « Noble dauphin, répondit » Jeanne, (ne voulant donner au roi, que ce » titre parce qu'il n'était pas encore sacré) j'ai » nom Jeanne la Pucelle, et vous mande le roi » des cieux par moi^ que vous serez sacré et » couronné dans la ville de Reims, et serez le » lieutenant du Roi des cieux, qui est roi de » France. »

Le roi fit alors à la jeune fille beaucoup d'interrogations après lesquelles l'entretien se poursuivit à voix basse ; soudain, la jeune fille, sous le coup de l'inspiration divine, éleva la voix, et d'un ton d'autorité que jamais, sinon cette fois seule, elle ne prit avec le roi, elle s'écria : « Je te dis de la part de Jésus-Christ » que tu es vrai héritier de France, et fils de » roi, et ce Dieu tout-puissant m'envoie vers » toi pour te conduire à Reims, afin que si

» tu le veux tu y reçoives ta couronne et ton » sacre. »

L'audience prit fin alors ; quand Jeanne se fut retirée, le Roi était radieux; il dit à ceux qui l'entouraient que la pieuse fille lui avait révélé beaucoup de secrets, que nul, en dehors de lui, ne pouvait connaître, sinon Dieu. Le principal de ces secrets que nul menace ne put jamais arracher du cœur de Jeanne, le roi le révéla, vers la fin de sa vie, à l'un de ses intimes qui nous l'a fait parvenir. — Charles Vil se voyant accablé de revers, vaincu et abandonné d'un grand nombre, se prit à douter et de lui-même et de ses droits. Etait-il vraiment le fils du roi Charles VI? S'il l'était, ses droits à la couronne lui étaient-ils demeurés, ou Dieu les avait-il transférés à son neveu le jeune roi d'Angleterre?

Et cette angoisse déchirait son cœur; il adressa à Dieu du fond de l'âme une secrète prière le 1'' novembre 1428 : « Dieu puissant, » si je suis le véritable héritier de la couronne, » accordez-moi de recouvrer mon royaume ; » sinon que j'ai au moins la vie sauve et trouve » un refuge assuré, soit en Espagne, soit en » Ecosse. » C'est cette secrète prière que Dieu avait révélée à Jeanne et qu'elle avait répétée au Roi; on devine facilement pourquoi elle ne voulut jamais révéler ce secret; entre les mains

— Gide ses ennemis, il eût été une arme terrible contre lui.

Malgré son impression favorable, le roi vouiaitfaireexaminer plus sérieusement encore la jeune fille avant de la mettre à l'œuvre; ses conseillers y tenaient encore plus que lui. Dieu permit qu'il en fut ainsi, afin que la mission de Jeanne fût prouvée d'une façon indéniable, et que sa vertu, sa vraie piété éclatât aux yeux de tous plus claire que le jour.

Après l'audience, le roi confia la garde de Jeanne à Guillaume Bellier, lieutenant de Raoul de Gaucourt; la femme de Bellier était renommée pour sa grande vertu; on la logea avec Jeanne dans la tour du Coudray, vaste bâtiment attenant au palais royal. Là des hommes marquants vinrent examiner Jeanne, et en particulier une commission d'ecclésiastiques présidée par Tévêque de Poitiers. Jeanne répondait à toutes les questions, mais quand on la laissait seule, elle s'entretenait avec ses voix, et souvent à genoux, fondant en larmes, elle suppliait Dieu qu'on la crût et qu'on la laissât accomplir sa mission pour le salut de la France. Le résultat de cette première enquête fut la décision suivante : Le roi devait se rendre à Poitiers avec Jeanne. Dans cette ville ou siégeaient le parlement et l'Université royale, la pucelle subirait un examen définitif.

On conduisit donc Jeanne à Poitiers. Au départ, elle ne savait pas oii on la menait; on le lui dit en route : « Je sais bien, répondit- 9 elle que j'aurai fort à faire dans cette ville; » mais mon Seigneur m'aidera. Allons-y donc » de par Dieu. »

Elle eut en effet fort à faire à Poitiers, cap on forma dans cette ville une commission de savants, auxquels on adjoignit quelques membres du parlement; cette '*ommission n'était pas d'humeur à procéder légèrement. Elle voulut au contraire soumettre Jeanne et ses dires à l'examen le plus consciencieux possible; c'était d'ailleurs son devoir d'agir ainsi; elle le devait à l'honneur de Dieu et de la France : à l'honneur de Dieu, parce que Jeanne se présentait en son nom ; et à l'honneur de la France, parce qu'elle prétendait la sauver et combattre sous ses drapeaux. C'est dire que les professeurs Jean Lombard et Jean Evault, le chanoine Guillaume Le Maire, les dominicains Séguin, Guillaume Éméric, Pierre Turlure et les autres membres de cette commission d'examen mirent, dans l'exécution de l'œuvre qui leur était confiée, toute leur grande science et toute leur éminente sagesse.

Quand Jeanne les vit entrer dans la maison de Jean Rabateau, avocat général, où le roi lui avait donné logement : « Je crois bien, leur

» dit-elle, que vous êtes venus pour m'interro- » ger ; je ne sais ni A ni B ; mais je viens de la » part du roi des cieux, pour faire lever le » siège d'Orléans, et mener le roi de France à » Reims, afin qu'il y soit couronné. »

tL'examen se prolongea trois semaines, fouillant avec minutie les récits et les paroles de Jeanne, y cherchant, mais en vain, les contradictions ou les erreurs, en même temps que plusieurs femmes éminentes en vertu et consommées en prudence étaient chargées d'observer la pucelle de très près, ses mœurs, ses allures, son genre de vie.

Qu'on se garde bien de blâmer toutes ces précautions, si extrêmes puissent-elles paraître, car elles étaient légitimes et même nécessaires; elles sont expliquées par les paroles mêmes de Notre-Séigneur au saint Evangil». Nous mettant en garde contre les faux prophètes, il nous apprend à discerner ceux qui sont envoyés par lui : « C'est par leurs fruits que vous les » connaîtrez, nous dit ce divin Maître; on ne » cueille pas des raisins sur les épines, ni des » figues sur les buissons. Tout arbre mauvais » donne de mauvais fruits, et tout arbre bon » donne de bons fruits. »

Les fruits des hommes sont leurs œuvres : Jeanne se présentait au nom de Dieu. Il fallait donc que l'Église, consultée par le roi de

France et représentée par les sages docteurs de Poitiers, s'enquît avec soin des œuvres de Jeanne la Pucelle, et déclarât, au nom de Dieu, si les apparences extérieures et tout ce qu'on savait et qu'on voyait d'elle depuis sa naissance jusqu'à ce jour, permettait de la regarder comme envoyée de Dieu.

Page 1