CHAPITRE X
l'armure, l'étendard, l'ÉPÉE de JEANNE d'ARC — SA MAISON MILITAIRE — RÉUNION A BLOIS DU CORPS EXPÉDITIONNAIRE — CE QUE LA PUCELLE FIT POUR RAMENER LES SOLDATS A LA PRATIQUE DE LA RELIGION — SA LETTRE AUX ANGLAIS — l'armée FRANÇAISE QUITTE BLOIS
La décision des examinateurs de Poitiers entraîna celle du conseil du roi. On résolut de former un convoi de vivres et de munitions à l'adresse d'Orléans et d'en confier le commandemen\t à Jeanne. Charles VII quitta donc Poitiers, emmenant la Pucelle, et s'en revint à Chinon en passant par Châtellerault ; puis il l'envoya à Tours, où tout son équipement de guerre devait être confectionné.
Jeanne arriva à Tours le 21 avril ; elle était accompagnée de son frère Pierre d'Arc et de sa fidèle escorte, qui ne l'avait pas quittée depuis son départ de Vaucouleurs ; elle reçut l'hospitalité dans le superbe hôtel habité par Jean du Puy, seigneur de la Roche-Saint- Quentin, conseiller du roi, et par sa femme Éléonore de la Peau ou de Paul.
Tandis que les diverses pièces de son armure étaient fabriquées dans cette ville, probablement par l'armurier Colas de Montbazon, elle commandait son étendard à un peintre nommé Hennés Polnoir; elle le lui fit exécuter suivant les indications à elle révélées par l'archange saint Michel et les saintes Catherine et Marguerite. Cet étendard était fait d'une fine étoffe blanche avec des franges de soie ; sur la face principale, semée de fleurs de lys, une peinture représentait Dieu majestueusement assis sur les nuées du ciel, ayant à ses pieds deux anges en prières avec l'inscription: Jésus Maria. De l'autre côté, on voyait l'écu de France soutenu par deux anges. Ce fut là le grand étendard de Jeanne: Dieu y était représenté pour indiquer que de lui seul elle tenait sa mission. La Pucelle ne voulut jamais combattre sous une autre bannière ; en courant à l'ennemi, elle la tenait toujours à la main pour indiquer le caractère surnaturel de son intervention, et aussi pour éviter de se servir de l'épée, car jamais elle ne versa le sang.
Hennés Polnoir dut lui fabriquer également un autre drapeau plus petit, appelé pennon, représentant un ange agenouillé devant la Très Sainte Vierge et lui offrant une fleur de lys. La Pucelle fut satisfaite de Tœuvre du peintre, car outre le salaire qu'il reçut pour
statue équestre de Jeanne d'Arc, par M. Foyatir.r, sur la place du Martroi, à Orléans.
ses travaux, elle sollicita au mois de janvier de l'année suivante la ville de Tours de faire cent écusde dot à sa fille sur le point de se marier,
Jeanne ne pensait pas seulement à son étendard : il lui fallait une épée, et c'était de Dieu qu'elle devait la tenir. En effet, tandis qu'elle était à Tours, ses voix lui révélèrent l'endroit oii se trouvait l'épée que la Providence lui destinait. Elle était cachée, lui dirent-elles, dans l'église de Sainte-Catherine de Fierbois. Jeanne y envoya donc un homme pour faire des recherches. Le messager trouva à l'endroit désigné un glaive peu profondément, enterré, et tout couvert de rouille ; il le remit aux ecclésiastiques de l'église ; ceux-ci se mirent en devoir de le frotter, mais à peine eurent-ils commencé cette besogne que la rouille tomba d'elle-même sans la moindre difficulté, et l'épée apparut toute brillante ; elle était marquée de cinq petites croix. Les ecclésiastiques de Fierbois firent faire pour cette arme un fourreau de velours vermeil ; les habitants de Tours en fournirent un autre en drap d'or; mais Jeanne s'en procura un troisième de cuir solide.
Le roi donna également à Jeanne une maison militaire, c'est-à-dire des officiers et divers gentîtshommes qui devaient la suivre partout et marcher sous ses ordres, comme c'était Tusage pour les principaux chefs de guerre. Ses
deux frères, Jean et Pierre d'Arc, qui étaient venus la rejoindre, ses fidèles compagnons, Jean de Metz et Bertrand de Poulengy, furent tous quatre ses hommes d'armes. Son écuyer fut Jean d'Aulon ; Louis de Contes et Raymond, ses pages; enfin, un bon religieux augustin, Jean Pasquerel, connu de sa famille, devint son fidèle aumônier.
Accompagnée de sa maison, la Pucelle quitta Tours pour Blois, oii elle séjourna les i25, 26 et 27 avril. C^était dans cette ville qu'était fixé le lieu de rassemblement du convoi destiné à marcher sur Orléans sous les ordres de Jeanne. On n'avait pas perdu de temps pour son organisation; nobles et bourgeois avaient rivalisé de zèle pour procurer les ressources nécessaires, et une petite armée se trouvait dans cette ville quand Jeanne y arriva.
Mais quelle armée ! En ces temps troublés, un grand nombre de soldats n'étaient que des pillards sans mœurs comme sans aveu ; ils se servaient de leur situation pour opprimer les faibles, pour voler tout ce qu'ils pouvaient atteindre hors de la surveillance de leurs chefs ; quanta la religion, ils l'avaient presque tous mise en oubli, et ne se souvenaient de Dieu que pour le blasphémer.
Jeanne, qui venait au nom de Jésus-Christ, ne pouvait accepter d'avoir sous ses ordres des
misérables qui s'étaient faits les ennemis du Sauveur; elle savait d'ailleurs que si Dieu se plaît à mener à la victoire les armées françaises, il les veut imbues de toute la sève catholique qui fait la force et la raison d'être de notre nation ; et que le meilleur moyen pour la France de vaincre et de conserver la victoire, c'est de ne défendre que de justes causes, de les confier à des généraux, à des soldats, chez lesquels la religion s'unit au plus pur patriotisme. Tels n'étaient pas, nous l'avons dit, les soldats de Jeanne, mais tels elle les voulait et tels elle sut les rendre.
A peine arrivée à Blois, et jugeant par ellemême du lamentable état religieux et moral des troupes assemblées, elle appela son aumônier : « Frère Pasquerel, lui dit-elle, il » faut convertir nos soldats ; procurez-vous » donc immédiatement une bannière représeny> tant Notre-Seigneur-Jésus-Christ en croix » avec la Sainte Vierge Marie et saint Jean à » ses côtés ; puis, ordonnez à tous les prêtres » présents de se réunir avec vous matin et soir » en plein air autour de cet étendard. »
Cet ordre fut exécuté aussitôt. Jeanne se rendit elle-même avec les prêtres autour de la bannière, et l'on se mit à chanter des cantiques et des hymnes en l'honneur de la Sainte Vierge Marie. On priait pour la conversion de
l'armée et le salut des armes de France. Les soldats qui étaient en grand nombre dans la ville, attirés par la nouveauté du spectacle^
La bannière et le pennon.
arrivèrent en foule et tout prêts à se joindre à cette pieuse assemblée qui faisait revivre en eux le souvenir et l'amour de notre sainte religion, oubliée parmi la vie des camps. Mais la Pucelle, s'adressant à tous ces soldats, s'écriait avec son autorité de chef: « Que pas un ne » se joigne à nous qu'il ne soit confessé ; les » prêtres qui m'entourent recevront immédia- X) tement les confessions. » Ainsi fut fait, et l'armée, suivant l'impulsion de la grâce, se confessa presque tout entière.
0 pieuse Jeanne ! quelle consolation pour ton cœur si catholique et si français ! et quelle victoire chère à ton âme que ce pacifique triomphe remporté sur le péché au nom de la religion et de la patrie 1
Tandis qu'elle s'occupait de l'armée française, Jeanne pensait également aux anglais, et comme elle remplissait une mission au nom du ciel, il était de son devoir d'avertir les ennemis, et de les engager à s'y soumettre; c'est pourquoi elle leur envoya la lettre suivante, qu'elle avait dictée de Poitiers le 22 mars, et qu'elle fit remettre de Blois par des~ hérauts aux chefs de l'armée anglaise :
« Jésus, Marie.
» Roi d'Angleterre, et vous, duc de Bedfort, » qui vous dites régent du royaume de France ; » vous Guillaume de La Poule, (Pôle), comte » de Sulford ; Jean, sire de Talbot ; et vous, » Thomas, sire d'Escales, qui vous dites lieute- » nants dudit duc de Bedfort, faites raison au » roi du ciel de son sang royal, rendez à la » Pucelle, qui est envoyée de par Dieu, le roi » du ciel, les clefs de toutes les bonnes villes » que vous avez prises et volées en France. Elle » est venue ici de par Dieu pour réclamer les » droits du sang royal. Elle est toute prête à » faire la paix, si vous lui voulez faire raison, » c'est-à-dire si vous abandonnez le territoire » de la France, en nous indemnisant des maux » que vous nous avez causés. Et vous tous, » archers, gentils compagnons de guerre et
^ autres, qui êtes devant la ville d'Orléans, » allez-vous en dans votre pays, de par Dieu ; » si ainsi ne faites, attendez des nouvelles de » la Pucelle, qui vous ira voir bientôt, à votre » grand dommage. Roi d'Angleterre, si vous » ne faites ainsi, je suis chef de guerre, et » en quelque lieu que j'atteigne vos gens en » France, je ferai qu'ils s'en aillent, qu'ils le » veuillent ou non ; et, s'ils ne veulent obéir, » je les ferai tous tuer. Je suis envoyée ici de » par Dieu, le Roi du ciel, corps pour corps » pour vous jeter hors de toute la France. Et » si vos gens veulent obéir, je les prendrai à » merci. Et n'allez pas vous imaginer que vous » tiendrez jamais le royaume de France de » Dieu, le Roi du ciel, fils de Sainte Marie. » Celui qui le tiendra, c'est le roi Charles, » vrai héritier ; car telle est la volonté de Dieu ; » le Roi du ciel, qui a été révélée au roi de » France par la Pucelle, et il entrera à Paris » en bonne compagnie. Si vous ne voulez » croire les nouvelles que Dieu vous envoie » par la Pucelle, en quelque lieu que nous » vous trouvions, nous frapperons de bons » horions, et nous ferons un si grand tumulte, » que depuis mille ans il n'y en aura pas eu de » si grand en France, si vous ne nous faites » raison. Et croyez fermement que le roi du » ciel enverra plus de forces à la Pucelle que
» vous n'en pourrez rassembler contre elle et » ses vaillants hommes de guerre ; et l'on » verra bien aux horions qui a meilleur droit, » du Dieu du ciel ou de vous. Vous, duc de » Bedfort, la Pucelle vous prie et vous supplie » que vous ne vous fassiez détruire. Si vous » lui faites raison, vous pourrez encore venir » en sa compagnie, là où les Français feront le » plus beau fait d'armes qui ait jamais été » accompli pour la chrétienté. Répondez si )) vous voulez faire la paix en la cité d'Orléans : » et, si vous ne faites ainsi, qu'il vous souvienne » qu'il vous en adviendra bientôt de grands » dommages. »
Tout était prêt, et l'ennemi prévenu : on pouvait partir. Le 28 avril au matin, Tarmée se mit en marche • elle était précédée de la bannière de Jésus crucifié que Jeanne lui avait donnée, et les prêtres marchaient les premiers, en chantant le Veni Creator et d'autres chants religieux.
Ah ! marche avec confiance, vaillante armée française ; c'est bien ainsi qu'il te convient de t'avancer, sous la bannière de Jésus-Christ, ses prêtres implorant pour toi le secours de l'Esprit de vérité et de victoire. Va, ne crains rien, l'assistance divine est avec toi ; elle t'est venue visible et tangible dans la personne de cette jeune vierge, miraculeuse envoyée du
Très-Haut ; comme autrefois David, marchant contre Goliath, elle n'a mis sa confiance, ni dans la force des armes, ni dans la valeur des soldats, mais dans l'aide de Dieu qui la soutient de sa main toute-puissante.